Un livre événement sur la dramatique internationalisation de Boko Haram

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Boko Haram est l’un des mouvements terroristes les plus meurtriers du monde avec 40000 morts selon un décompte des Nations Unies. Après son implantation au Nigeria, le groupe djihadiste a fini par s’attaquer au Cameroun, au Niger et au Tchad en 2015.

Dans un livre pédagogique qui est en vente ces jours ci, « Pour comprendre Boko Haram », Seidik Abba décrypte et analyse la naissance et le développement du mouvement terroriste. Ex rédacteur en chef de Jeune Afrique, ancien chroniqueur au « Monde Afrique », toujours consultant pour de grandes organisations internationales et intervenant écouté à RFI, France 24 et TV5 Monde, l’auteur se livre à cet exercice passionnant grâce à un dialogue avec son propre fils Abdoulkader, lycéen dans la Région Parisienne.

Ce qui donne au décryptage de ce dossier complexe, nourri aux meilleures sources, une grand lisibilité.

Les bonnes feuilles de ce livre que nous publions sont consacrées à l’internationalisation grandissante de Bko Haram. Autant de menaces qui ne manquent pas d’inquiéter les services français au moment où les forces tricolores engagées en Afrique et au Sahel devraient connaitre une diminution sensible.

Le Tchad et le Cameroun touchés

La première opération de Boko Haram a eu lieu au Niger en février 2015 à Diffa, la capitale de la région du même nom, dans l’est du Niger. En juin de la même année, Boko Haram a commis un double attentat contre l’école de police et le commissariat central de N’Djamena, au Tchad.

En juillet 2015, Boko Haram commet ses premières attaques terroristes à Maroua, dans le nord Cameroun, avec des attentats-suicides[2].

Allégeance à l’État Islamique

L’internalisation du mouvement franchit un cran supplémentaire avec son allégeance en 2015 à l’Etat islamique (EI). Boko Haram prend alors la dénomination de Province de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP).  

Parallèlement,  le groupe djihadiste renforce ses liens opérationnels et idéologiques avec des mouvements terroristes du nord Mali et même avec l’Etat islamique en Libye, voisine du Niger et Tchad.

Nicolas Beau, directeur de Mondafrique

 

Abdoulkader Abba. On ne peut plus aujourd’hui parler de mouvement local. Boko Haram est à la fois un mouvement sous-régional et une menace planétaire. J’ai même entendu dire qu’il est le groupe terroriste le plus meurtrier au monde. Toute cette évolution en si peu de temps… 

Seidik Abba. C’est entièrement exact. Mais, il faut dire que même après son basculement dans la violence armée et le djihad en 2009 Boko Haram est resté un mouvement nigéro-nigérian. Il a certes élargi son périmètre d’actions  avec des attentats spectaculaires à Abuja, la capitale fédérale, dans les Etats limitrophes du Bornou. On se souvient encore de la grande attaque de septembre 2010 contre Bauci, de l’opération contre le quartier général de la police en juin 2011 et de l’attentat contre le bureau des Nations unies en août 2011.  

En réalité, pendant cette période le mouvement ne s’intéressait pas tellement aux pays limitrophes du Nigeria. Par exemple, les Nigériens qui vivaient sur la frontière avec le Nigeria voyaient quotidiennement le drapeau de Boko Haram flottait à Doutchi, près de Diffa, à Mallam Fatori, non loin de Bosso. Mais à partir de février 2015, le mouvement djihadiste met fin à cette sorte de paix armée avec les voisins du Nigeria qui voyaient alors à tort ou à raison Boko Haram comme un problème interne au Nigeria. En février 2015, Boko Haram commet, à Diffa, capitale de la région du même nom, dans le sud-est du Niger, son premier attentat en terre nigérienne. Ce sera le début de ses violences dans le pays. Après le Niger, le groupe commet en juin 2015 sa première grosse opération violente au Tchad avec un double attentat à N’Djamena contre le commissariat central et l’école de police.  Et pour boucler la boucle des quatre pays membres de la Commission du Bassin du Lac Tchad, Boko Haram commet en juillet 2015 une série d’attentats-suicides à Maroua, la grande ville du nord Cameroun.  

A.A Quelle explication donnes-tu à cette exportation de Boko Haram vers ces trois pays : Niger, Tchad, Cameroun ?  

S.A Pour chacun des trois pays, les raisons de l’exportation de la violence armée par Boko Haram semblent différentes. Il ne faut pas oublier qu’en février 2015 le président Muhammadu Buhari accède au pouvoir au Nigeria. Alors qu’ils avaient craint de se mêler de ce qu’ils considéraient, sous Goodluck Jonathan, comme un problème interne au Nigeria, les Etats limitrophes avaient commencé à donner de la voix contre les agissements de Boko Haram. Ce fut particulièrement le cas du Niger dont le président Mahamadou Issoufou avait, en subsistance, déclaré que tout sera mis en œuvre pour éradiquer Boko Haram. Quelques jours plus tard,  Abubakar Shekau a répondu du tic au tac au président Issoufou. Boko Haram commettait ensuite son premier attentat au Niger, précisément à Diffa en février 2015.  

Pour le Tchad, n’oublions pas que dès janvier 2015 le pays avait décidé d’envoyer des troupes au Cameroun pour combattre les menaces de Boko Haram. Le double attentat perpétré en juin 2015 contre le commissariat central et l’école de Police s’apparentait donc à des représailles contre l’engagement militaire du Tchad au Cameroun. Enfin, les attentats-suicides commis en juillet à Maroua, la grande ville du nord Cameroun, relèvent, à mon avis, de la volonté d’élargir le djihad à tous les pays limitrophes du Bornou. En faisant attention, vous verrez que chacun de ces trois pays (Niger, Tchad et Cameroun) accueille les mêmes groupes ethniques que l’Etat du Bornou : kanuris, kanembous, haoussas, boudoumas et peuls.  

A.A. L’internationalisation, c’est aussi l’allégeance de Boko Haram à l’Etat islamique.  Pourquoi en 2015 Boko Haram engage-t-il cette démarche d’allégeance non pas à Al-Quaïda, qui a une implantation sous-régionale ancienne avec AQMI au Mali, mais à l’Etat islamique dont le cerveau se trouve au Levant (Irak, Syrie), si loin ? 

S.A Pour mieux comprendre cette allégeance, il faut, entre autres, regarder son timing.  En mars 2015, lorsque Boko Haram fait allégeance à l’Etat islamique, le mouvement venait déjà d’attaquer le Niger et se préparait à étendre ses actions au Tchad et au Cameroun. Pour le groupe djihadiste cette allégeance consacre le parachèvement de son internationalisation. En plus de ne plus être un mouvement nigérian, Boko Haram devient ainsi une organisation internationalement reconnue, une structure légitimée par l’instance de référence du moment en matière de djihad : l’Etat islamique.  

En clair, la dénomination Province de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest lui confère une certaine légitimité parmi les mouvements djihadistes et une visibilité dans l’opinion et les médias[3]. Le groupe fondé par Mohammed Yusuf espérait à travers cette allégeance d’autres dividendes. En travaillant sur la mort de Maman Nur, on a découvert que Boko Haram espérait de son allégeance à l’EI une manne financière, un appui logistique et technique conséquent ainsi que l’envoi de combattants et d’instructeurs.  

A.A Tu viens d’énumérer les retombées pour Boko Haram. Et l’Etat islamique ? Quel était son intérêt à accepter l’allégeance de Boko Haram et à en faire une de ses provinces ? 

S.A Il s’est écoulé cinq jours seulement entre l’acte d’allégeance de Boko Haram et son acceptation par l’Etat islamique. En effet, le sept mars 2015 Abubakar Shekau annonçait l’allégeance de son mouvement à l’EI et le 12 mars 2015, il recevait sa consécration en tant que Willaya. A titre de comparaison, l’Etat islamique au grand Sahara (EIGS, fondé par Abu Abou Adnan Walid Al-Saharoui) a attendu plusieurs mois pour obtenir sa reconnaissance par l’EI.  

Pour l’Etat islamique, Boko Haram, en devenant Province de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) consolide l’expansion du Califat. La nouvelle willaya apporte à l’EI l’Afrique de l’Ouest (Niger, Nigeria) mais aussi l’Afrique centrale (Cameroun, Tchad). Pour l’Etat islamique, c’est donc un enjeu territorial stratégique. Avec l’arrivée de Boko Haram dans son escarcelle, c’est l’idée du « djihad global » qui se réalise pour l’EI.  

A.A La base de l’Etat islamique étant au Levant (Irak, Syrie), comment s’entretient la relation d’allégeance avec Boko Haram qui se trouve à des milliers des kilomètres ?  

S.A. A l’occasion du travail en 2019 sur la mort de Maman Nur, nous avons pu établir que Boko Haram entretenait des communications régulières et suivies avec l’Etat islamique[4]. En approfondissement les recherches sur les liens entre le Califat la Willaya, des sources locales nous ont attesté que des émissaires réussissaient à partir des bases de Boko Haram dans le lit du Lac Tchad en Irak et même en Arabie Saoudite.  Ces émissaires arrivent du Lac dans la ville de Gaïdam (sur la frontière avec le Niger) puis remontent à Kano d’où ils prennent l’avion pour arriver finalement en Irak.  Je ne peux pas te dire avec certitude si à partir de Kano ils atterrissent directement en Irak ou s’ils passent par un pays de transit. Il y a bien un travail d’investigation à mener à ce niveau.  

A.A Finalement, est-ce qu’il faut dire Boko Haram ou Province de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) ? 

S.A L’appellation Province de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) avait du sens tant que Boko Haram était une seule et même entité. Ce fut la situation entre 2015 et 2016. Mais après la scission de 2016 qui a entraîné l’existence d’une aile autour de la forêt de Sambissa dirigée par Abubakar Shekau et une autre dans le lit du Lac Tchad fondée par le binôme Nur/Barnawi[5], l’appellation Province de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest ne couvre aujourd’hui qu’une celle aile : celle qui se trouve dans le lit du Lac Tchad. 

Dans la rivalité entre les deux ailes, l’Etat islamique avait clairement pris position pour le binôme Nur/Barnawi et avait rendu public un communiqué le consacrant comme seul directoire légitime de Boko Haram. Ce qui a provoqué une réaction de désapprobation immédiate de la part de Shekau.  

A partir de mon expérience personnelle, je constate qu’au niveau local, dans la région de Diffa, mes interlocuteurs parlent  exclusivement de Boko Haram dont ils distinguent, si nécessaire, les deux ailes. Au niveau national aussi, au Niger l’appellation Province de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest est marginale. Ici, on préfère l’appellation originelle Boko Haram.  

A.A On a longuement parlé des liens entre Boko Haram et l’Etat islamique. Qu’en est-il entre le mouvement et les groupes djihadistes du nord Mal ? 

S.A La question est intéressante. Des liens logistiques, opérationnels et idéologiques entre Boko Haram et les groupes djihadistes du nord Mali ont été documentés. Entre 2016 et 2017, les services de sécurité de la sous-région ont intercepté à au moins deux reprises des opérations de convoyage de fonds du nord Mali vers les bases de Boko Haram dans la région du Lac. La première interception a permis de mettre la main sur un émissaire qui transportait 75000 euros destinés à Boko Haram tandis que lors de la seconde opération un homme a été pris avec 35000 euros au profit du même destinataire[6]. On a également pu documenter l’existence d’échanges de fantassins et d’instructeurs entre Boko Haram et les mouvements djihadistes maliens. Des indices concordants accréditent la participation de Boko Haram à l’opération terroriste qui a visé en octobre 2017 à Tongo-Tongo, sur la frontière nigéro-malienne, une patrouille militaire américano-nigérienne[7].  On a également formellement pu établir l’arrivée d’instructeurs et de combattants djihadistes partis du nord Mali sur des bases de Boko Haram dans la région du Lac, peu avant l’attaque perpétrée en mars 2020 contre un poste avancé de l’armée tchadienne sur l’île de Boma. 

 Selon des combattants, qui se sont entretemps rendus aux autorités nigériennes, un groupe de 15 personnes « de peau blanche » masquées et coiffées de queue de cheval ainsi que 10 hommes de type « négro-africain » étaient venus du nord Mali en renfort.  Le corps d’un des « assistants techniques » de « peau blanche » a été découvert lors de l’attaque avortée de Boko Haram, en juin 2020, contre la ville-garnison nigériane de Mallam-Fatori, sur la frontière avec le Niger.  


[1] Sur cette évolution, on lira avec intérêt l’ouvrage de Bakari Samb, Boko Haram : Du problème nigérian à la menace régionale, Dakar, Presses panafricaines, Montréal,  2015. 

[2] Rodrigue Nana Nguassam, « historique et contexte de l’émergence de Boko Haram au Cameroun », Cahier Thucydide N°24, février 2020.  

[3] La dénomination Province de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest ne correspond pas à la réalité territoriale couverte par Boko Haram. En effet, si le Niger et le Nigeria sont en Afrique de l’Ouest, en revanche, le Cameroun et le Tchad sont deux Etats d’Afrique centrale.  

[4] Dans le prêche versé en annexe de l’ouvrage Voyage au cœur de Boko Haram. Enquête sur le djihad en Afrique subsaharienne, il est clairement indiqué que l’exécution de Nur par les siens était un ordre venu directement du Califat, donc de l’Etat islamique au Levant.  

[5] La répartition géographique entre les deux ailes a considérablement évolué sur le terrain. En effet, profitant de l’élimination de Nur puis de Barnawi, Shekau a avancé ses pions dans le lit du Lac. Il existe désormais plusieurs groupes de combattants de Boko Haram dans le lit du Lac se réclamant de Shekau.  

[6] Lire cet article pour plus d’informations:https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/12/11/boko-haram-serait-implique-dans-l-attaque-contre-l-armee-americaine-au-niger 

[7] Revendiquée par l’EIGS, cette opération menée dans la zone dite des trois frontières (Burkina Faso/Mali/Niger) avait coûté la vie à quatre soldats américains et cinq militaires nigériennes.  

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)

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