Tunisie, un appel discret au « coup d’état militaire »

Partages

Alors que la situation se détériore gravement en Tunisie, où les deux pôles du pouvoir, le Président Beji Caïd Essebsi et le premier ministre Youssef Chahed se déchirent, la tentation autoritaire qui passe par l’arrivée au pouvoir d’un homme fort est de plus en plus visible au sein du parti présidentiel, Nidaa Tounes.

Khaled Chouket, ancien ministre chargé des relations avec l’Assemblée en janvier 2016 et un des chefs de Nidaa Tounes, le parti présidentiel dirigé par le fils du président tunisien, a déclaré ce mardi, au micro d’une radio privée, que le comportement actuel et les « performances » du gouvernement, vont finir par lancer le pays et sa démocratie vers l’inconnu. Cette personnalité proche du Palais de Carthage a expliqué que les déboires gouvernementaux  vont, carrément, finir par « pousser le pays vers un coup d’état militaire ».

                                                                Précautions oratoires

Le général Rachdi Ammar, qui a joué un role décisif dans la destitution de Ben Ali le 14 janvier 2011

L’ancien ministre, qui a pris quelques précautions oratoires, a cependant, tenu à rappeler que l’armée nationale avait un esprit patriotique très développé. Ainsi, soutient ce politique influent dont le propos est repris abondamment par ne nombreux sites « sous influence », les militaires n’ont pas cherché à prendre le pouvoir au moment où il n’y avait personne à la barre, lors du départ forcé de Ben Ali en 2011. Passons sur cette réécriture de l’histoire qui fait l’impasse sur le débat entre historiens qui existe aujourd’hui sur le rôle précis du général Rachid Ammar le 14 janvier 2011.

Néanmoins, a ajouté notre « lanceur d’alertes », un esprit patriotique ne va certainement pas laisser à la dérive un pays dont la liberté a été arrachée à prix fort. Cette « liberté » revendiquée fait référence au renversement du régime de Ben Ali- ce qui fait sourire chez des « patriotes » de Nidaa Tounes dont la nostalgie est connue pour  le régime imposé jusqu’en janvier 2011 par le général Ben Ali et son clan.
Cet appel à un homme providentiel évoque les informations publiées avant l’été par Mondafrique, faisant état des projets des amis de l’ancien ministre de l’Intérieur, Lotfi Brahem, qui envisageaient, en s’appuyant notamment sur une partie du mouvement présidentiel, Nidaa Tounes, de s’emparer du Premier ministère puis éventuellement, à la faveur des présidentielles ou avant, du Palais de Carthage
L’ARTICLE QUI A MIS LE FEU AUX POUDRES AU PRINTEMPS SUR LES PROJETS DE PRISE DE POUVOIR PAR LE CLAN Du SAHEL

Le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed, qui n’a jamais apprécié son ministre de l’Intérieur, Lotfi Brahem, dont il suspectait la loyauté, a obtenu finalement sa tête auprès du président tunisien, Beji Caïd Essebsi, qui l’avait pourtant nommé voici neuf mois.

Officiellement, des erreurs dans les dispositifs de surveillance des côtes tunisiennes par l’Intérieur, qui expliqueraient le terrible naufrage de migrants dans la nuit du 2 au 3 juin au large de Kerkennah (79 morts), justifieraient la révocation de Lotfi Brahem. Qui peut croire à cette fable? La vraie raison, expliquent en privé des diplomates occidentaux, tient à la rencontre nocturne qui eut lieu récemment sur l’ile de Djerba entre le ministre et le chef des services secrets émiratis, un peu avant le sommet sur la Libye organisée par Emmanuel Macron le 29 mai.                                                             

Lors de cette discrète rencontre, le Tunisien et l’Emirati ont mis au point la feuille de route qui devait conduire à des changements à la tête de l’Etat: révocation du Premier ministre, Youssef Chahed et possible nomination à la tête du gouvernement de l’ancien ministre de la Défense de Ben Ali, Kamel Morjane ou d’un autre sécuritaire présentable et hostile aus islamsites d’Ennahdha.

De tels scénarios n’excluaient pas la mise à l’écart du président Beji, pour raisons médicales. Un peu à la façon dont le vieux président Bourguiba avait été écarté par le fringant général Ben Ali. Seule différence et de taille entre les deux périodes de l’histoire récente de la Tunisie, le Président Beji a été démocratiquement élu à la tète de l’Etat en 2014 et sa légitimité reste importante, ne serait ce qu’aux yeux principaux partenaires occidentaux du pays. De façon plus anecdotique, le président Beji qui n’est pas un perdreau de l’année en politique a tout fait pour retarder la mise sur piex de l’instance prévue par la constitution de prononcer éventuellement l’incapacité médicale du chef de l’état.

En tout état de cause, l’élection présidentielle de 2019 où Lotfi Brahem aimerait être candidat pourrait conforter les chances des anti islamsites de reprendre la main sur le pouvoir.

Recompositions politiques

Parallèlement, Lotfi Brahem s’est rapproché d’un certain nombre de politiques tunisiens, notamment Ridha Belhaj, un des fondateurs de Nida Tounes, le parti présidentiel, qu’il a quitté voici deux ans pour créer son propre mouvement « la Tunisie d’abord’. Les deux hommes et d’autres encore, dont certains financés par les Emiratis, cherchent à recomposer l’échiquier politique tunisien. Ainsi ont-ils tenté, ces derniers jours, une alliance improbable avec le fils du Président tunisien, Hafedh Caïd Essebsi, patron très contesté de Nida Tounes et au plus mal avec Youssef Chahed, le premier ministre. Autant de sombres calculs qui finalement n’ont point abouti.

Premiers scuds

Homme de l’ombre, Lotfi Brahem caresse depuis fort longtemps de grandes ambitions. Peu de temps avant qu’il soit nommé ministre de l’Intérieur tunisien par Beji Caïd Essebsi, et alors qu’il n’était que le patron de la garde nationale, l’équivalent de la gendarmerie en France, une campagne de dénigrement l’avait présenté comme le nouveau Ben Ali, prêt à tenter un coup de force sécuritaire dans une Tunisie en proie au désordre économique et sécuritaire. Etait-ce prémonitoire? Un document distribué sous le manteau et que Mondafrique a pu consulter présentait le simple patron de la Garde Nationale comme l’épicentre de réseaux souvent jeunes et entreprenants, mais nostalgiques de l’ordre ancien qui règnait sous la dictature.

L’offensive provenait de certains syndicats policiers, désireux de défendre le pré carré policier, appuyés par des hommes de l’ombre qui avaient leurs entrées au ministère de l’Intérieur.

La campagne de dénigrement avait totalement cessé avec la nomination de Lofti Brahem en septembre 2017 comme ministre de l’Intérieur. Le colonel major sut, à ce poste sensible, reconquérir l’estime de nombreux cadres policiers. Alors qu’il avait conquis une position de force sur l’échiquier tunisien, le voici chassé de son poste et victime de ses ambitions précipitées.

L’axe Beji-Ghannouchi 

Le plan que le ministre démissionaire avait concocté visait avant tout à écarter définitivement de la vie politique tunisienne les islamistes du mouvement Ennahdha, pourtant arrivés en tête aux dernières élections municipales et qui depuis les Présidentielles de 2014, ont conclu un pacte avec le président tunisien.

De telles perspectives ne pouvaient que réjouir les Emiratis, leurs alliés séoudiens et égyptiens et l’entourage du président Trump, sinon l’administration américaine elle-même, qui comme souvent, a plusieurs fers sur le feu en Tunisie. Autant de pays unis dans leur combat contre les Frères Musulmans et dans l’appui en Libye au général Haftar, axes principaux de leurs actions militaires et diplomatiques.

La manoeuvre pourtant n’a pas abouti. Les services français, allemands et algériens ont eu vent de l’opération en préparation et les autorités légitimes furent prévenues. Le Premier ministre Youssef Chahed, adepte de la guerre éclair, a saisi cette formidable occasion pour obtenir la tête de son adversaire de toujours, Lotfi Brahem, longtemps protégé pourtant en haut lieu.

On ne voit pas dans ces conditions comment le couple Beji-Chahed qui a l’air de tenir contre vents et tempêtes ne reconduirait pas l’alliance avec les islamistes de Ghannouchi qui, désormais relooké et plus fringant que jamais, est sans doute le grand vainqueur de cette ultime péripétie du théatre politique tunisien, gangrené par l’argent émirati.

Partages
Article précédentLe président mauritanien joue avec le feu
Article suivantL’AFD poursuivie par la société civile gabonaise
Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)
plus récent plus ancien Le plus populaire
Notifier de
Nahor
Invité
Nahor

Mon premier commentaire n’a pas été publié: question de ligne éditoriale ou reflet narcissique de l’auteur du pamphlet politique, M. Beau? Je résume et je soussigne que ce qui gangrène la vie politique et le pays, en Tunisie, et les Tunisiens à 80% le savent pertinemment, n’est pas l' »argent émirati » comme le journaliste continue de matraquer, en oubliant le Qatar et la Turquie sous le dictateur Erdogan, mais les agissements sournois, l’organisation des réseaux d’envoi des jeunes vers les camps terroristes et la corruption poussés par le parti Ennahdha depuis 2011. Khaled Chouket est bien connu pour faire le jeu des islamistes et est un « vase communiquant » d’Ennahdha. Le parti islamiste qui tente de se faire passer maladroitement pour « démocrate » et « civil », tient toujours à son agenda et au système wali-faqî dont Rached Kherdiji alias Ghannouchi se sent investi depuis qu’il était employé par Khomeyni en 1981 dans la subversion… Lire la suite »