Tunisie, notre amie Lina Ben Mhenni n’est plus

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Longtemps bloggeuse à Mondafrique, Lina Ben Mhenni, une personnalité majeure du printemps tunisien, s’est éteinte. Nous partageons la peine de sa famille et de ses amis. En hommage à ses engagements courageux, nous reproduisons la chronique qu’elle nouas avait adressée le 3 octobre 2015 dans l’affaire de Marwane, le jeune-homme jeté en prison pour homosexualité.

L’intensité du débat esur le cas de Marwan amené plusieurs politiques  et moult organisations à se prononcer enfin en faveur du jeune, à condamner l’examen   et à plaider pour l’abrogation de l’article 230 du Code Pénal. Hélas, les politiques ont tenté de gagner du temps et tergiversé. En voyant qu’ils sont de plus en plus interpellés, la classe dirigeante a fini par se prononcer. Timidement d’abord, de façon plus claire par la suite. Certains ont même été jusqu’à désavouer leurs propres premières positions.

Tergiversations, frilosité et couardise

La plupart des observateurs notent qu’une attitude faite de tergiversations, de silence délibérément prolongé, voire de frilosité et de couardise n’a rien pour surprendre. Puisque ceux – là  ont toujours été égaux à eux – mêmes c’est – à – dire incapables de s’investir sur le long terme et de se pencher sur les questions fondamentales: socio – culturelles  civilisationnelles ou relatives aux droits humains entendues dans leur sens universel  sans trop se soucier des petits calculs de l’immédiat et sans être terrifiés par les campagnes houleuses que ne manqueraient pas de lancer contre eux les politiques se targuant d’être les uniques porte-étendard des valeurs morales et des obligations religieuses et les divers obscurantistes, encore capables de flouer les gens ,qui les appuient.

Par contre l’attitude de la plupart des défenseurs des droits de l’homme – individus et organismes – n’a pas manqué d’inquiéter et de soulever les interrogations. Du moins jusqu’à l’avènement – quoique tardif – de la délivrance  par la prise de position assez précise de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme et l’Organisation Tunisienne Contre la Torture. u

Voici ce que l’affaire Marwane  a révélé de plus important sur la Tunisie actuelle

1- L’impunité qui prévaut est totale quand il s’agit d’exactions et d’abus commis par des agents de sécurité, le recours de plus en plus étendu  à des pratiques désormais expressément interdites par la Constitution et par la ratification de toutes les conventions internationales les concernant et le silence  des autorités politiques de décision qui semble  vouloir couvrir ce retour à l’ignominie pour ne pas dire le susciter;

2- A contrario ou en opposition à cela, on assiste à l’émergence de nouveaux courants ou mouvances  et de plusieurs acteurs individuels qui réussissent à se mobiliser avec la célérité requise, qui s’expriment sans tergiverser et d’une voix qui porte, et qui mobilisent de plus en plus la société civile. En témoigne la mobilisation – qu’on pourrait qualifier d’exceptionnelle – qu’ont connue les réseaux sociaux, la « prise de risques » qu’ont osée certains-es blogueurs – blogueuses.

En témoigne aussi la levée de boucliers d’un nombre assez important d’avocats, jeunes pour la plupart. En témoigne aussi le courage avec lequel s’est démenée la communauté LGBT et l’association Shams qui défend leurs droits et aussi ces jeunes qui  font se développer sur Facebook une campagne bâtie autour de photographies osées mais douces célébrant l’amour. En témoigne aussi et surtout qu’une jeunesse politisée et partisane, que l’on a pris l’habitude de qualifier de « béni – oui – oui » car trop disciplinée et encline à s’aligner sur les positions de ses leaders « historiques » ou à se soumettre à leur diktat, a pris le risque de se prononcer  sans trop hésiter, a vaincu son attentisme et a, rapidement, rendu publics des déclarations exhaustives et franches. Parmi ces derniers ce sont notamment distingués les  » Jeunes d’El Massar  » puis les « Jeunes Patriotes-Démocrates WATAD ». Le Parti ou mouvement « Qotb » est venu, un peu plus tard renforcer les rangs des défenseurs de Marwane, des libertés individuelles et des droits de l’homme.

La locomotive de la révolution qui se fait, ou plutôt qui continue à se faire, n’est pas celle des forces politiques classiques mais celle de la jeunesse qui continue à espérer et à se battre. C’est dire aussi que la jeunesse n’a pas désespéré de la force 2.0, malgré les détournements qui l’ont affectée,  a réussi à se la réapproprier de nouveau et à  lui redonner son aura des « journées glorieuses »  dans un moment où les médias se sont mis à s’aligner les uns après les autres sur la contre – révolution.

Les tunisiens s’en tiennent toujours à un modèle de révolution pacifique, rassembleur et ayant le souffle long. Une lame de fond, du moins on veut y croire.


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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)