Tunisie, l’écroulement de la production de phosphate

La production nationale est tombée à 2,7 millions de tonnes en 2020-soit une baisse de la production de 80%). Ce qui fait passer la Tunisie en dix ans du 5e au 12e rang mondial

En dix ans, la production de phosphate a chuté de 80%

En 2010, la Tunisie était le 5e producteur mondial de phosphates, derrière la Chine, la Russie, les USA et le Maroc. Les Phosphates étant des minéraux naturels utilisés sous forme de produits dérivés dans l’agriculture (engrais), les produits industriels (détergents, aliments pour le bétail, alimentation humaine) et les pesticides. Pour la même année de référence, la Tunisie totalisait plus de 8 millions de tonnes produites générant plus de 826 millions de dinars de résultat net.

À fin 2020 et malgré les répétitives déclarations d’intention des dirigeants tunisiens, la production nationale était tombée à 2,7 millions de tonnes (soit une baisse de la production de 80%) passant du 5e au 12e rang selon le classement de l’U.S. Geological Survey. Une telle baisse de productivité contraignant la Tunisie… à importer des phosphates début 2020, notamment d’Algérie, dans le cadre d’un vaste plan d’importation de 500 000 tonnes réparties en lots.

Deux acteurs historiques nationaux interviennent dans le processus d’extraction et de transformation du minéral : la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) — Gafsa dont la région concentre le bassin minier à exploiter — et le Groupe chimique tunisien (GCT) dont les principales usines de transformation se situent à Gabès, Sfax et Skhira, villes situées sur la côte et disposant de plus de zones portuaires permettant l’export.

La Compagnie des mines et des chemins de fer de Gafsa

14500 employés à la CPG sous Bourguiba

Dans les années 1990, la Russie, qui commence à libéraliser son économie, exporte massivement. Conséquence, le marché mondial des phosphates s’effondre et les prix chutent en quelques années. En Tunisie, la production régresse, obligeant les autorités à opérer une fusion entre la CPG et le GCT dont les employé.e.s feront les frais. La CPG, fleuron de l’industrie nationale, historiquement pourvoyeuse d’emplois et qui comptait 14500 employés en 1985 n’en compte plus que 6000 en 2000 et 4700 en 2010.

Dans une région où le taux de chômage est supérieur à 25%, la détérioration de la situation économique s’accompagne inévitablement d’une grogne sociale qui explose dès 2011. Des manifestants qui exigent des emplois se mettent à perturber l’exploitation sur sites et, surtout, à bloquer le transport depuis le bassin minier jusqu’aux usines de transformation assuré jusqu’alors par la Société nationale des chemins de fer tunisiens (SNCFT) et empêchent, au final, le GCT d’honorer un carnet de commandes aux allures de plus en plus filandreuses.

Des recrutements massifs après 2011

Afin d’endiguer l’explosion sociale et espérant réamorcer la pompe à finances, à partir de 2011 les gouvernements successifs lancent des vagues massives de recrutement. L’effectif de la CPG remonte à 6600 agents, les coûts salariaux explosent, le tout pour une production dérisoire et des pertes annuelles estimées à plus de 172 millions de dollars américains à fin 2019…

Ce tableau sombre de la situation du bassin minier attire cependant les prédateurs. Le transport ferroviaire n’étant plus praticable, puisque les lignes se trouvent bloquées, des sociétés de transport routier proposent opportunément de prendre en charge l’acheminement… mais moyennant un coût trois fois supérieur au rail et une empreinte carbone aux nues…

Le sondage publié le 1er septembre par Emrhod Consulting le crédite Kais Saied de pas moins de 82% des intentions de vote dans le cas d’une élection présidentielle.

La situation périclite à un point tel que début août 2020 le Président Saïed s’en mêle, avec son habituel sens de l’emphase. Le 2 août il déclare « Certains ont abîmé la ligne [de chemin de fer] pour monopoliser le transport du phosphate. Or, le phosphate est la propriété du peuple tunisien (…) et il est temps de reprendre la production. Celui qui veut se cacher derrière l’immunité n’échappera pas à la justice. Il doit restituer l’argent du peuple. Tout le monde le connait et connait son frère. Le peuple est au courant de la société écran qu’il a créée ».

Le député Lotfi Ali dans le collimateur

La diatribe présidentielle vise le député Lotfi Ali qui appartient au mouvement Tahya Tounes, animé par l’ancien chef du gouvernement Youssef Chahed, qui était allié avec le parti islamiste Ennahdha. Le 21 août, l’élu est arrêté en plein Tunis. Il faisait l’objet de trois mandats de recherche pour faux et usage de faux, corruption administrative, blanchiment d’argent, conflit d’intérêts et enrichissement illicite.

Le 31 août, après l’avoir entendu dans une affaire liée à un contrat… de transport de phosphates, le juge d’instruction au pôle judiciaire économique et financier émet un mandat de dépôt à son encontre, direction la prison de la Mornaguia. Car le député dirige, avec son gérant de frère, la société Sotrap, spécialisée entre autre, dans le… transport routier. De là à supposer que la Sotrap avait intérêt à voir les blocages des lignes de la SNCFT se poursuivre il n’y a qu’un pas, que beaucoup ont franchi en Tunisie.

Le député Lotfi Ali soupçonné d’enrichissement illicite dans le transport du phosphate

On aurait apprécié un commentaire de Youssef Chahed, en son temps grand pourfendeur de la corruption, sur la moralité de certains membres de ses troupes. Silence radio.

Et Kaïs Saïed de continuer à marquer des points auprès de l’opinion publique. Le sondage publié le 1er septembre par Emrhod Consulting le créditant de pas moins de 82% des intentions de vote dans le cas d’une élection présidentielle… Dans le contexte de vendetta anti-corruption que connaît la Tunisie depuis le 25 juillet, la lune de miel entre le Président tunisien et la population se poursuit.

Mais entre des businessmen qui commencent à être fatigués de raser les murs par crainte de sanctions plus ou moins avérées, les islamistes d’Ennadha qui fourbissent leurs armes dans l’attente de l’ultime faux-pas du Président et une société civile secouée par l’affaire qui a de vilaines allures d’échange, entre Tunis et Alger, des deux frères Karoui contre le réfugié politique en Tunisie Mohamed Bouhafs, les lendemains s’annoncent remuant.

Nouvelles manifestations en Tunisie

 

 

 

Gilles Dohès

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