Tunisie, le pouvoir combat le Covid-19 à l’aveugle

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Dans la lutte contre la pandémie, les autorités tunisiennes se passent de l’avis des experts scientifiques indépendants, dans un pays qui, pourtant, fort de l’expérience de son système hospitalo-universitaire ouvert sur le monde, n’en est pas dépourvu.

Une libre opinion de Wicem Souissi

Après avoir présidé le Conseil de sécurité nationale, le président Kaïs Saïed a décidé le prolongement du confinement, tout en autorisant le dé-confinement partiel pour certains secteurs de l’économie selon les directives gouvernementales. Malgré les 780 contaminations et les 40 décès officiels, le pouvoir ne semble guère faire reposer ses décisions sur des considérations scientifiques.

Alors que la Tunisie approche de la fin, le 20 avril, de sa deuxième période d’un confinement entamé voilà un mois, force est de constater que, en dépit de la présence de professionnels de santé dans l’entourage des décideurs politiques, le pouvoir semble naviguer, sinon à vue, du moins uniquement de son propre chef. Pour aller où? Re-confinement? Dé-confinement? Dans les deux cas, dans quelles conditions thérapeutiques: va-t-on dépister et dans quelle mesure, va-t-on imposer le port du masque, et dans quelles proportions? L’horizon d’une thérapie par un vaccin étant éloigné, dispose-t-on d’un agenda prévisionnel dans l’intervalle?

Nul ne sait qui conseille en la matière le président de la République, Kaïs Saïed, dont les prérogatives, prééminentes, s’étendent pourtant à la santé via sa présidence du tout-puissant Conseil de sécurité nationale, qui a pris les choses en main depuis l’instauration d’un couvre-feu à partir de 18h chaque jour. De son côté, le chef du gouvernement, Elyès Fakhfakh, qui a obtenu le 13 avril l’autorisation législative de légiférer durant deux mois par décrets-lois à ces égards, consulte certes un Comité scientifique, échafaudé sans aucune base légale, qui a cependant le mérite d’exister mais n’est en rien contraignant.

Des experts ignorés

Les membres de cet aréopage d’experts, dont le directeur de l’Institut Pasteur et le chef du service de réanimation du réputé hôpital militaire de Tunis, qui chaque lundi se réunissent avec la seconde tête de l’appareil exécutif, sont moins une force de proposition, on ne leur demande pas vraiment leur avis, qu’un assemblage de spécialistes qui établit tout au plus un constat épidémiologique, et fait, le cas échéant, part de difficultés rencontrées.

D’ailleurs, le docteur Nissaf Ben Alaya, le visage médiatique des bilans du ministère de la Santé publique dans la lutte contre le Covid-19, prend part à ces rencontres hebdomadaires à la Kasbah, siège du gouvernement, ou à l’annexe Dar Dhiafa, à Carthage. Dans ces conditions, l’on voit mal, au regard de surcroît de l’opacité entretenue de ces entretiens ad hoc, le contenu réel de cette expertise scientifique, consultative, facultative et dont tout porte ainsi à croire qu’elle n’y apporte pas de valeur ajoutée, sauf de façade.

Un ministre omniprésent

Résolument sur le devant de la scène, le ministre de la Santé, médecin de son état, Abdellatif El Mekki, est, lui, d’une omniprésence continue, partout au front, ce qui frise le don d’ubiquité. Mais ses prises de position, sourdes ou tonitruantes, et qui ne sont pas au demeurant de dernier ressort, n’éclairent pas davantage. Si ce n’est que ses propos confirment l’impression générale que la perspective d’un dé-confinement n’est pas tout à fait à l’ordre du jour.

Pas davantage l’extension des tests de dépistage, qui continuent à ne concerner que les cas suspects, et dans l’occurrence d’un résultat positif, jusqu’à cinq membres de l’entourage de contact de la personne avérée contaminée. Ce qui a permis de constater qu’à l’exception du Grand Tunis et du Sud-Est, les autres régions ne connaissent pas de contagion communautaire, autrement dit via des contacts de proximité, selon le professeur Habiba Ben Romdhane, ancienne ministre de la Santé, épidémiologiste et membre du Comité scientifique près le chef du gouvernement.

Le confinement du Ramadan impossible

Le 24 avril, le Ramadan annonce une économie de production et de consommation sans équivalent durant le reste de l’année. Comment passer cette échéance sans révolte populaire? Cette question est sans doute l’aiguillon qui guide les décisions sanitaire. Et sauf à le reporter sine die, il est difficile, voire impossible de confiner le mois du jeûne.

Elaboré sous l’égide de l’Instance nationale d’évaluation et d’accréditation de santé (INEAS), le guide médical, daté du 9 avril, du parcours Covid-19 des patients pour les établissements publics et privés est assurément le produit de la consultation du ban et de l’arrière-ban des professionnels de la médecine et de la pharmacie. Toutefois, en raison de son manque d’intérêt manifeste pour les réserves émises dans la stratégie anti-Covid-19 par les praticiens indépendants, cette Instance nationale témoigne d’une réticence récurrente des pouvoirs publics à l’égard de l’expertise scientifique indépendante.

Incontournable au regard des standards internationaux de l’OMS auxquels la Tunisie est soumise, le Collège des experts indépendants, présidé par Hédi Guelmami, est dans un vide juridique. Bien que ses membres soient installés dans leurs fonctions le 25 octobre 2017, ce Collège indépendant ne peut travailler valablement du fait que le décret d’application qui doit rendre ses travaux probants est encore en suspens… en 2020. Sans être propre au secteur de la santé, la loi sur la protection des données personnelles traîne dans les tiroirs fermés du Parlement depuis deux ans.

Enfin si le Comité scientifique ne se réunit avec le chef du gouvernement, le 14 avril, cela vise seulement à habiller des décisions du chef de l’Etat.

Peut-on encore badiner avec des questions de vie ou de mort? Il serait temps de créer un Comité scientifique indépendant.

Wicem Souissi

Wicem SOUISSI

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