Tunisie, l’ascension (ir)résistible de Youssef Chahed

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Le jeune chef de gouvernement tunisien, Youssef Chahed, qui a misé depuis sa nomination, sur le rajeunissement de la classe politique, laisse ses proches annoncer son éventuelle candidature aux élections présidentielles. Au risque évident de bruler les étapes.

Lorsqu’on rencontre les collaborateurs de Youssef Chahed, le jeune Premier ministre tunisien, ils ne cachent guère que leur grand homme rêve d’un avenir à la façon d’un Emmanuel Macron. Lequel a bousculé les étapes, trahi son mentor, explosé la classe politique pour finalement conquérir le pouvoir suprême en un temps record.

Hélas pour ce Rastignac tunisien, la Tunisie post révolutionnaire est autrement plus fragile que la France. L’ampleur de la crise économique qui explique le succès de la grève générale de jeudi dernier et un contexte parlementaire où le mouvement islamiste dominant reste le maitre du jeu devraient inciter Youssef Chahed et ses proches à plus de circonspection et de lucidité.

Youssef Chahed, possible candidat?

Ce week-end, Houda Slim, députée du bloc parlementaire « la Coalition nationale », qui soutient le Premier ministre, a annoncé que les réunions se poursuivaient dans les régions en vue de créer fin janvier un nouveau parti à Monastir, la ville du fondateur de la Tunisie moderne, Habib Bourguiba. Hélas pour Youssef Chahed, les Bourguibistes historiques lui sont majoritairement hostiles et aspirent, pour la plupart, à une restauration de l’autorité de l’Etat, sérieusement ébranlée ces derniers mois.

Toujours d’après la députée Houda Slim, Youssef Chahed devrait être désigné comme président du nouveau parti, en vue de se présenter, en cette qualité, aux prochaines présidentielles qui auront lieu durant le deuxième semestre de 2019.

Un peu vite en besogne!

Pourtant une telle candidature semble largement prématurée, pour ne pas dire présompteuse, et cela pour trois raisons au moins.

Premier obstacle, Youssef Chahed ne dispose d’aucune assise dans le pays profond. Les effets d’annonce qu’il multiplie ne trompent personne. Un exemple parmi d’autres, la nomination dans son gouvernement d’un ministre du tourisme d’origine juive et au passé benaliste, s’il séduit les chancelleries occidentales, ne lui rapportera pas une voix dans la Tunisie de l’intérieur aujourd’hui majoritaire.

Le chef du gouvernement ne doit son maintien en fonctions, contre la volonté du Président tunisien, Beji Caïd Essebsi, qu’au mouvement islamiste Ennahdha, qui est aujourd’hui le à la tète du premier groupe parlementaire. Or rien n’indique que le chef historique des Frères Musulmans tunisiens, Rached Ghannouchi, ne se présentera pas lui même aux prochaines Présidentielles. En l’absence de Beji Caïd Essebsi, leur adversaire commun, la coalition entre Chahed et Ghannouchi ne semble pas devoir résister pas aux échéances électorales.

Le soutien qu’apportent aujourd’hui à Youssef Chahed les Européen et dans une moindre mesure les Américains, s’explique par une peur du vide et par une recherche de stabilité dans la région que le chef de gouvernement incarne par défaut. D’autres partenaires de la Tunisie, notamment les pays du Golfe, sont beaucoup plus en retrait.

Deuxième difficulté pour Youssef Chahed, le bilan économique et social qui est le sien est calamiteux. Au point que le puissant syndicat tunisien, l’UGTT, est vent debout contre sa politique. La grève générale, couronnée de succès, qui a eu lieu ce jeudi devrait être suivie d’autres actions. Sans compromis possible avec la seule force capable aujourd’hui de faire contrepoids aux islamistes, le chef du gouvernement tunisien n’a guère de soutiens dans la Tunisie des oubliés. Par quels relais et avec bilan, le candidat Chahed pourra-t-il, demain, convaincre des milliers de jeunes tunisiens minés par la crise. Entre djihad et émigration.

« Un chevalier blanc »… un peu gris

Enfin, troisième handicap, l’image de chevalier blanc que Chahed s’est fabriquée aux forceps, grâce à la mainmise sur plusieurs médias influents, est en train de s’écorner sérieusement. L’énergie qu’il met à blanchi un ancien gendre de Ben Ali, Marwan Mabrouk dont les comptes sont bloqués par l’Union Européenne, constitue une sérieuse atteinte à la croisade anti corruption qu’il prétendait avoir entamée. Beaucoup le suspectent de soutenir cet homme d’affaires millionnaire dans le seul but de trouver des fonds pour la campagne présidentielle/

Dans le dossier Chafik Jarraya, du nom d’un homme d’affaires particulièrement corrompu qui a sévi depuis Ben Ali, Youssef Chahed n’avait pas hésité à emprisonner, sans preuves, deux grands flics tunisiens qui avaient pourtant obtenu des succès indéniables dans la lutte contre le terrorisme.

Dans un pays qui court à la faillite économique et où seules deux grandes forces, l’UGTT et le mouvement islamiste, incarnent le pays réel, Youssef Chahed n’a probablement pas d’espace politique pour se présenter aux présidentielles de 2019. Combien de temps encore le jeune chef de gouvernement croira-t-il à un effet Macron en Tunisie?

LIRE AUSSI, LE ROLE DE YOUSSEF CHAHED DANS LE DOSSIER JARRAYA

https://mondafrique.com/splendeur-declin-de-chafik-jarraya-roi-de-contrebande-tunisienne/

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)
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Wissem
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Wissem

HHHHHHHHHHHHHH !!!!!! Article écrit par Nicolas Beau… Sa me conforte encore plus à soutenir Youssef Chahed et à vouloir voté pour lui lors de la prochaine élection présidentiel si il ce présente.