Total et Le Drian ferment les yeux sur un centre de torture au Yémen

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Dans un excellent article d’Orient XXI, signé par la chercheuse Eva Thiebaud, on découvre que le groupe Total, couvert par Jean Yves Le Drian, est actionnaire au Yémen à 40% d’une entité gazière qui jouxte un centre de torture des Emirats Arabes Unis au Yémen. Extraits

«Nous parlons de torture, c’est extrêmement grave.» Alors qu’elle a abordé le sujet plusieurs fois au Parlement, la députée Clémentine Autain (La France insoumise) est scandalisée par la discrétion du gouvernement français. Une base militaire et une prison secrète des Émirats arabes unis (EAU) se cachent pourtant au sein de l’usine d’exportation de gaz de Balhaf au Yémen – une infrastructure dont Total, avec presque 40% des parts, est le principal actionnaire.

Au sein du réseau de prisons émiriennes au Yémen, celle de Balhaf a d’abord été évoquée par l’ONU en septembre 2019. Deux mois plus tard, l’Observatoire des armements, association militant pour une plus grande transparence de la politique de défense et des ventes d’armes françaises, SumOfUs et Les Amis de la terre diffusaient un rapport avec des témoignages de personnes ayant été enfermées sur le site. «Des traitements inhumains et dégradants (privation de soins, tortures) [y ont été] commis par des soldats émiratis», dénoncent les ONG.

Avançant également qu’elle dispose du témoignage d’une personne ayant été emprisonnée à Balhaf, l’ONG suisse Mena Rights Group a lancé en juin 2020 une démarche auprès du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Puis en juillet 2020, l’AFP révélait qu’une instruction avait été ouverte en octobre 2019 à Paris à l’encontre du prince héritier émirati Mohamed Ben Zayed Al-Nahyane (MBZ) à propos d’une complicité présumée d’actes de torture dans les centres de détention. La plainte avait été déposée «au nom de six citoyens yéménites passés par ces prisons», selon leurs avocats français, Joseph Breham et Laurence Greig.

Jean-Yves Le Drian, l’amnésique

Alors que les alertes en provenance de la société civile se multiplient, les députés Clémentine Autain et Alain David (Parti socialiste) tentent d’interpeller le gouvernement français. «J’ai vu comme vous l’article sur l’affaire de Balhaf, au Yémen; et je mène une investigation pour essayer de comprendre ce qui a pu se passer», leur répondait d’abord en novembre 2019 le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. Mais relancé sur le sujet quelques mois plus tard, en juillet 2020, il écorchait cette fois le nom du site, avant de répéter presque mot pour mot le communiqué de presse publié précédemment par Total. «[La] réquisition officielle par [le] gouvernement [yéménite] en temps de guerre s’est appliquée», justifie le ministre. Avant d’ajouter : «les équipes locales […] ont décidé de séparer le site en deux. Ils ont construit un mur entre cette usine […] et de l’autre côté, une partie du site sous le contrôle de la coalition en dehors de tout contrôle effectif de l’entreprise».

Un peu distrait, Jean-Yves Le Drian oublie alors de rappeler un élément essentiel : ce n’est en fait pas le gouvernement yéménite officiel qui occupe l’usine — dont la production est aujourd’hui suspendue —, mais l’un de ses alliés dans la coalition l’opposant aux rebelles houthistes : les EAU. Cette occupation émiratie se fait d’ailleurs contre l’avis de certains officiels yéménites, comme le gouverneur de la région où se trouve Balhaf, Mohamed Saleh Ben Adio. Quant au deuxième argument du ministre, il est peu convaincant. Comment expliquer en effet que les investigations de la France dans un site détenu à 40% par Total et occupé par l’un de ses proches alliés soient arrêtées par un simple mur? Sollicité sur ces questions par Orient XXI, le ministère des affaires étrangères a botté en touche.

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