Tokyo et Kinshasha, ces villes pionnières saisies par la démesure

L’ouvrage dont nous publions les bonnes feuilles, journal de voyage et essai ethnographique, croise
deux regards sur Kinshasa et Tokyo. Ces deux villes n’ont a priori rien de commun, sinon d’être le symbole d’un paradoxe économique : malgré ses immenses richesses, le Congo-Kinshasa (RDC) reste un abime de « sous-
développement », tandis que le Japon, si pauvre en ressources naturelles,
compte parmi les leaders du G7.

Mais ce sont d’abord les grands chemins d’un néolibéralisme débridé qui orientent les croisements de perspectives qu’explore
ce livre à travers des chroniques sur une capitale postmoderne et une plongée
dans l’imaginaire d’une ville postcoloniale. Croisements de perspectives sur
des villes pionnières qui préfigurent notre actualité urbaine et décryptent notre
contemporanéité autour d’une certaine obsolescence du Sujet des Lumières

Un ouvrage signé  Ahmed Boubeker et Serge Mbouko

Voici des bonnes feuilles de ce livre singulier

L’exotisme congolais est aux antipodes de l’exotisme nippon

« Congo, les oubliés de l’Histoire »

Vu de France le Japon reste un fantasme, le comble de l’exotisme, à la fois si proche et si lointain, avec sa haute technologie qui hisse notre modernité à son point culminant et ses traditions qui nous ramènent à la nostalgie d’un lointain passé plein d’honneur, de cérémonials et de petites vénérations. Les Japonais auraient toujours su jouer de cette fascination occidentale (…)

L’exotisme congolais est aux antipodes de l’exotisme nippon dans la grande nuit des oubliés de l’Histoire : s’il n’est plus simplement le sauvage de Tintin au Congo avec ses gris-gris, sa hutte et ses macaques, le Congolais du regard occidental reste le représentant d’une humanité qui serait restée coincée en enfance, dans une incohérence congénitale qui continue à alimenter toutes les images d’Épinal et autres « discours de Dakar » sur le naufrage du continent noir.

La politique africaine de la France ne s’est malheureusement jamais affranchie des clichés d’une bibliothèque coloniale sur le primitivisme « nègre » et des hantises raciales de ses élites dirigeantes ou intellectuelles. Que cache cette politique de l’ignorance derrière le paravent de l’exotisme dans toutes ses variantes ? Sans doute tous les malentendus de l’altérité qui ont permis de naturaliser les différences pour mieux asseoir la domination occidentale et son universalisme eurocentré (pp. 11-12)

Le Japon tangue sous d’incessants tremblements de terre dans l’attente du « big one »

« Japon, la fugacité de toute chose »

« De toute façon, il n’y a rien à faire – shikata ga nai » dit un proverbe japonais. Au pays des images du monde flottant – Ukiyo-e ou estampes japonaises – la culture bouddhiste de l’impermanence et de la fugacité de toute chose est au diapason de la chronique des catastrophes naturelles ou nucléaires. Le Japon ne tangue-t-il pas sous d’incessants tremblements de terre dans l’attente du « big one » annoncé de la submersion de l’archipel ? Dans cette Atlantide extrême orientale en sursis, l’évanescence des choses, des êtres ou des images s’inscrit dans une tradition qui précède de longue date les flottements de la condition postmoderne. L’incertitude est une dimension constitutive de la culture nippone, ce qui ne l’a jamais empêchée de rayonner en attendant la fin du monde. Et même de s’appuyer sur cette ligne de faille de la précarité pour bâtir des métropoles futuristes en mouvement perpétuel, et une esthétique qui fascine l’Occident, de la mode des estampes du japonisme au grand courant postmoderne de la J.Pop (Japanese Pop Culture). La hantise du monde flottant peut ainsi rapporter gros lorsqu’elle parvient à s’articuler au flux des industries culturelles de la globalisation.

Le Congo-Kinshasa présente une autre perspective de société en voie de disparition. C’est l’un des pays africains où la crise postcoloniale est la plus dramatique : guerres, pandémies, dictatures, misères empêchent toute possibilité de se projeter dans l’avenir. Et la dérive d’un monde flottant n’a ici rien d’esthétique : elle s’inscrit dans la continuité de siècles d’esclavage et d’une condition d’insécurité et de précarité. Dans ce contexte d’instabilité permanente, on comprend que se réveillent les « idoles » du paganisme et autres féticheurs d’un ancien monde négro-africain que les missions coloniales et la modernité croyaient avoir terrassés. Mais l’expérience trouble de la modernité en Afrique n’a-t-elle pas toujours été hantée par les esprits? Et cette modernité sous tutelle européenne n’a-t-elle pas toujours été une modernité sorcière, un peu comme celle du Japon qui n’a jamais renoncé à ses anciens dieux ou à ses « kamis » (esprits vénérés dans la religion shintoïste) ?

Kinshasa et Tokyo, nous l’évoquerons dans cet ouvrage, regorgent aussi de fantômes, de zombies et de morts-vivants. Les uns sont des victimes de la superstition ou de la résurgence d’archaïsmes culturels et de traditions prémodernes : enfants sorciers, petits démons armés, pauvres diables errant dans les rues de Kinshasa et autres créatures envoûtées, livrées à la prostitution ou aux mines d’exploitation de métaux précieux. Les autres sont des martyrs du côté obscur de la postmodernité : perdants (makegumi) du miracle japonais condamnés à la condition fantomatique de « disparus » ; idoles androgynes, « girly men », « new half » ou « transgenre » coincés dans l’errance de l’entre-deux ou la confusion des identités ; « hikikomori » confinés dans leur chambres et « otaku » avalés par le cyberespace, robotisés par les médias. La terre n’est pas plus ferme à Tokyo qu’à Kinshasa pour ces enfants du chaos affligés de graves traumatismes et de personnalités borderline. (pp.16-17)

Tokyo nous dit le nouveau monde flottant des temps postmodernes.

« Tokyo, l’ère du vide »

 Tokyonous dit la liberté simulée du consensus et de l’ère du vide. L’errance entre le réel et ses doubles. L’exil numérique de la jeunesse dans une société vieillissante qui n’a plus ni le temps, ni l’envie de faire des enfants. Elle nous dit aussi l’efficacité tragique du techno-capitalisme, la matrice des managers du néolibéralisme, le gouvernement des algorithmes et sa tentation d’une post-humanité. Elle pourrait nous dire encore ce que disait déjà un visionnaire comme Günther Anders à propos de l’obsolescence programmée de l’homme, son exil derrière un mur d’images et la déréalisation du monde. La figure de « l’extrême étranger » japonais apparaît ainsi, à travers une anamorphose franco-japonaise, comme celle de notre double le plus proche ou du néant qui nous hante.

Mais Tokyo nous dit autre chose, car elle est d’abord la capitale de toutes les virtualités possibles du devenir. C’est une ville, ou plutôt une agglutination de villes, qui mêle les temporalités, les rythmes, les espaces et les formes urbaines où le béton fait bloc avec l’acier, l’aluminium, le verre et le bois. Une ville du futur où le passé reste présent ; où la forêt de gratte-ciels voisine avec le jardin de bonsaïs, les petits parcs des temples bouddhistes ou les maisons basses en bois ; où les grandes rues anonymes, les ponts géants et les immenses tunnels peuvent aussi vous acheminer vers une petite ruelle du temps jadis. Le voyageur se demande comment l’ordre horloger qu’il constate peut jaillir d’un tel micmac de flux de toutes sortes, de formes architecturales sans symétrie dans un espace urbain encombré d’enseignes publicitaires et de pylônes, poteaux électriques, antennes, câbles et autres accessoires du réseau de communication. Tokyo est une capitale polymorphe. Sa géométrie anarchique – avec ses lignes brisées et ses formes cubiques, ovales, coniques ou triangulaires – est le repère de multiples petits mondes qui dessinent un ensemble polysémique. (p. 133)

Les coups de fouet d’hier – la fameuse « chicotte » – laissent plantées, lardées dans les chairs, sur les corps

Kinshasa, où jamais ne s’épuise le feu de l’ambiance

Kinshasa. Le jour se lève. Les blessures de la ville, les violences multiformes d’hier et d’aujourd’hui ne s’effacent pas si aisément. On s’efforce d’oublier, pour vivre d’aujourd’hui. Même si les coups de fouet d’hier – la fameuse « chicotte » – laissent plantées, lardées dans les chairs, sur les corps, dans l’esprit et l’âme de la ville, toutes sortes de zébrures. Même s’il reste des stigmates dans les arabesques qui strient et craquellent les rues, les murs ravinés par les écoulements têtus des eaux enragées et les éboulements causés par les dernières saisons de pluies. La fierté kinoise est un éternel défi à l’adversité et à la dureté des conditions matérielles de vie. Le quotidien réel fait de luttes féroces se laisse parfois deviner derrière un rire forcé ou excessif. Un rire qui dilate l’âme et qui souvent est aussi une déchirure du cœur. À Kinshasa, on aime, on peine, on pleure, on s’énerve, on danse, toujours à corps perdu. À Kinshasa on meurt de rire ou de… tout ou, encore et surtout, de rien du tout.

Ainsi, pour être initié à Kinshasa, faut-il n’avoir pas peur de marcher longtemps dans la ville réelle. La boue sableuse, passe encore. Le vrai cauchemar c’est le glissement de terrain (…) Le tissu urbain lui-même, ses infrastructures, ne cessent de témoigner de ce qu’ils sont profondément marqués par la même précarité que celle qui touche les hommes. Dans ce contexte, la fête kinoise peut apparaître comme une étrangeté où un fait de résistance. En certains lieux, elle est en lambeaux, comme effilochée au soleil, aux vents et aux pluies. Pour autant, même là où elle est réduite en pauvre fête, elle n’en perd en rien ni de sa frénésie ni de sa vigueur. Fête têtue et entêtante. Elle est néanmoins trouée de partout, cette fête. Fête-loque. Fête-sèche. Fête-sexe. Elle est discontinue et inépuisablement épuisante. On y danse. On transpire, on se trémousse vertigi­neusement à en perdre haleine. À en perdre la tête, le corps, l’esprit et l’âme : à l’endroit parfois, souvent à l’envers (pp.171-172)

Kinshasa, Congo 

La ville postcoloniale

Pour explorer la ville post-co­loniale aujourd’hui, il faut se rappeler que dès sa fondation, la ville coloniale a toujours été un espace hanté, lourd de tant de malentendus entre ses divers protagonistes. Toujours se sont manifestées des bribes d’un passé qu’on a voulu nier, raturer au nom de l’avènement et du triomphe d’un nouvel homme, d’un nouvel ordre fabriqué à partir du projet et des modèles civilisationnels exogènes sûrs d’eux-mêmes et conquérants. Toujours ces résurgences sont venues questionner, déranger, détourner, inquiéter, étonner ou caricaturer l’ordre officiel.

Il faut donc définitivement invalider la thèse de la passivité d’une population colonisée qui aurait accepté de subir les injonctions de l’ordre coloniale sans mot dire. La ville postcoloniale ne peut ouvrir à l’intel­ligibilité – à travers une démarche ancrée dans la vie quotidienne des urbains d’Afrique – sans une prise en compte de cette nature enchevêtrée séminale de son histoire. Ses produits, ses objets et ses textes sont comme autant de fruits spéciaux d’un arbre renaturé. Ils portent encore et toujours les marques et les signes des conjonctures de conjonctions initiales (p 185)

Exils, fuites, errances, nouvelles migrations ou réclusions numériques

Bricolage, braconnage, débrouille

Tokyo et Kinshasa (…) nous forcent à l’audace, à la démesure et au dépaysement en termes d’ambiance, d’atmosphère et d’amplitude comparative. Elles nous ouvrent aux extrêmes (…) qui nous laissent flotter dans ces temps nouveaux de télescopage, de bricolage, de braconnage, de débrouille ou d’excentricité. Elles nous révèlent aussi des jeux d’écho inouïs. La postmodernité et la post­colonialité ont affaire à la perforation et au creusement des mondes.

Ainsi, les univers chaotiques issus de l’ensemencement duplice des programmes modernes génèrent partout des vagues de scepticisme, voire de rejet. Exils, fuites, errances, nouvelles migrations ou réclusions numériques, ces actualités pointent toujours une réalité critique. Il n’est donc pas étonnant que Tokyo et Kinshasa se révèlent des pôles de concentration et de diffusion des virtualités du devenir.

À travers la virtualité numérique ou l’évasion vers les mondes oniriques de la créativité artistique, les acteurs de ces villes s’inscrivent dans un vaste mouvement de circulation et de télescopage des images, des informations et des imaginaires. Un mouvement qui n’a de cesse de convoquer et de faire résonner les échos d’un monde convulsif, hystérisé par un trop plein de dominations, de mutilations et d’occultations (p. 268)

 

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