Terrorisme, les réseaux tunisiens dormants de Cherif et Said Kouachi

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L’arrestation à Tunis d’un haut gradé de la police proche des islamistes, Abdelkrim Laâbidi, mis en cause dans les deux assassinats politiques de 2013, devrait apporter des révélations fracassantes sur les liens que Saïd et Cherif Kouachi entretenaient à Tunis avec les salafistes violents comme Boubakeur Al-Hakim (voir photo), réfugié en Syrie, qui revendique son appartenance à l’Etat Islamique.

BoubakeurPersonne n’ignorait que les islamistes tunisiens au pouvoir en 2012 et 2013 avaient infiltré peu à peu le ministère de l’Intérieur, véritable boite noire où coexistent désormais des hauts cadres dévoués à l’Etat et d’autres acquis au mouvement Ennahdha. Mias on ignorait tout ou presque des modes opérationnels de la police parallèle mise en place par les islamistes.

La promotion fulgurante du médiocre fonctionnaire qu’était Abdelkarim Labidi, surnommé « El Haj », éclaire aujourd’hui une partie de ces interrogations. Dès l’arrivée du mouvement islamiste Ennahdha au gouvernement en janvier 2012, cet agent d’éxécution est promu commissaire, puis en 2013 patron de la police de l’air, chargé  du prestigieux service « des agents accompagnateurs » des avions. Hélas pour lui, cette ascension a été stoppée net, voici deux jours, par un mandat d’arrêt émis contre lui pour complicité d’assassinat. « Compte tenu de tout ce qu’il sait, confie une source sécuritaire, beaucoup de monde va s’employer à ce qu’il ne balance pas ses complices »

Ses fonctions à l’aéroport de Tunis lui permettaient d’avoir la main  sur l’ensemble des agents placés sur les vols sensibles. Il lui était aisé à ce poste de faciliter les entrées et les sorties discrètes du territoire tunisien. Qui plus est, cet agent d’Ennahdha  développa un véritable service de police parallèle, lié aux redoutables Ligues de protection de la Révolution (LPR), qui regroupèrent les plus violents des salafistes et la racaille qui avait, sous le règne précédent, exécuté les basses œuvres de Ben Ali.

Direction Tripoli

C’est ainsi que de nombreux islamistes libyens, tels l’homme fort de Tripoli, Abdelhakim Belladj, pouvaient se rendre à Tunis en toute discrétion, sans jamais disposer de visas d’entrée.  De même, le commissaire Laäbidi fermait les yeux sur le départ discret de jeunes  djihadistes vers les camps d’entrainement en Libye. On estime à près de 3000 le nombre d’apprentis terroristes partis en Irak et en Libye, quatre cent ne sont jamais revenus.  De plus, mille deux cent autres djihadistes sont en prison en Tunisie.

Plus grave,  le commissaire de la police des Frontières, protégé par Ennahdha, aurait favorisé la fuite vers la Libye de Boubakeur el Hakim, le principal organisateur des assassinats en 2013 de Chokri Belaid et Mohamed Brahmi, deux personnalités de gauche anti islamistes. Des témoins ont vu le malfrat et le commissaire dans le véhicule appartenant au policier, a confié une source judiciaire à l’AFP. Ce qui vaut aujourd’hui au policier d’être emprisonné.

Depuis la Syrie où a fait allégeance à l’Etat Islamique, Boubakeur al Hakim a revendiqué lui même dans une vidéo l’organisation des deux assassinats. «  Il s’agit d’un des éléments terroristes parmi les plus dangereux », confie un haut cadre du ministère tunisien de l’Intérieur. Et d’ajouter : « Nous demandions depuis des mois que le commissaire Laâbidi soit arrêté, mais sans succès. Avec l’élection de Beji Caïd Essebsi à la présidence de la République, le climat change, les langues se délient et le juge d’instruction n’a pas pu botter en touche ».

« Filières irakiennes ».

Or la surprise aujourd’hui est de découvrir que Boubakeur Al-Hakim, l’organisateur des assassinats politiques en Tunisie et l’instrument désormais de l’Etat Islamique, connaissait parfaitement bien les frères Kouachi, responsables des assassinats au siège de Charlie Hebdo. Au point d’être condamnés à Paris dans le même procès en 2008 dit des « filières irakiennes ». El Hakim prenait huit ans fermes et Cherif Kouachi trois ans, dont dix huit mois avec sursis. Autrement dit, le second était dans l’organisation des départs de jeunes français en Irak  sous les ordres du premier.

A peine libéré, fin 2012, après seulement quatre ans de peine, Boubakeur Al-Hakim repartait en Tunisie rejoindre ses amis du mouvement salafiste Ansar Charia. Les relations ont-elles duré  entre les anciens des « filières irakiennes », tous originaires du quartier des Buttes Chaumont dans le dix neuvième arrondissement de Paris? C’est probable, à en juger par le basculement de l’ensemble de cette mouvance dans le terrorisme. D’après une indiscrétion de BFMTV, Cherif Kouachi aurait effectué plusieurs séjours en Tunisie en 2013, d’où il aurait pu gagner les camps d’entrainement situés dans le sud tunisien ou en Libye.

Généralement bien informé, le site tunisien « Tunisie Secret » donne des précisions sur ces liaisons dangereuses entre Paris et Tunis: « En 2012, Saïd Kouachi a passé ses « vacances d’été » en Tunisie, probablement à Hammamet. En janvier 2013, Cherif Kouachi s’est rendu en Tunisie à la suite d’une reprise de contact avec Boubaker al-Hakim, qui venait à son tour d’être relâché par la justice française malgré sa condamnation à 8 ans de prison ferme dans l’affaire de la filière des Buttes-Chaumont. Dès sa libération en décembre 2012, ce dernier s’est installé chez sa tante dans la banlieue de Tunis, la Tunisie étant devenue pour lui et ses semblables la nouvelle terre du djihad. C’est dans ce pays livré aux islamistes et devenu terre promise de l’Internationale terroriste que Cherif Kouachi, suivi par son frère Saïd, s’est installé durant près de deux mois. Après avoir suivi un stage de « perfectionnement » dans le maniement des armes, ces deux sinistres criminels ont probablement suivi Boubaker al-Hakim dans sa fuite en Libye. Ce dernier reparti en Syrie via les frontières turques, les frères Kouachi ont dû regagner la France il y a trois ou quatre mois parce qu’ils avaient une mission à accomplir ».

Autant de déplacements qu’il est pourtant difficile aujourd’hui de suivre et de recouper, compte tenu des complicités que cette mouvnace terroriste posédait au coeur de l’appareil d’Etat tunisien, comme le démontre l’affaire du commissaire Abdelkarim Laâbi. A moins que ce dernier, pour se dédouaner dans un conctexte nouveau où ses amis ont perdu les élections, ne confie quelques souvenirs brulants au juge d’instruction.

 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)