Terrorisme (III) – Dix ans d’enquête au Niger et en France

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Dans la soirée du 7 janvier 2011, Antoine Lamour Béchet de Léocour et son ami d’enfance Vincent Delory étaient enlevés dans un restaurant en plein centre de Niamey par des djihadistes venus du Mali. Ils trouvaient la mort le lendemain, en territoire malien, pendant l’assaut malheureux lancé par l’armée française contre leur véhicule, deux ans avant le déclenchement de l’opération Serval.

Dans le troisième volet de cette série, Mondafrique raconte dix ans d’enquête, au Niger puis, très vite, au pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris. 

Passant par des phases très intenses et d’autres plus lentes, notamment avec la cadence des dossiers ouverts en France à partir de 2015, l’enquête a toutefois permis de répondre à plusieurs questions. Si elle n’est toujours pas achevée et si l’on ignore encore quelle sera son issue judiciaire, elle a beaucoup éclairé l’organisation de l’enlèvement à Niamey.

Des auditions de membres de prisonniers ayant appartenu à Al Qaida au Maghreb Islamique et l’exploitation de la téléphonie à partir des appareils et puces semés par le commando terroriste au long de sa folle cavale, ont, tout particulièrement, permis de mieux comprendre le déroulement des faits, à défaut d’identifier et d’interpeller les auteurs.

Plusieurs ravisseurs tués par l’armée française depuis Serval

Enfin, depuis le lancement de Serval, en janvier 2013, plusieurs protagonistes du dossier ont été arrêtés ou tués dans des frappes militaires. A commencer par le chef du groupe, Mokhtar Belmokhtar, tué en Libye par l’armée française mais dont la mort n’a jamais été officiellement confirmée. Joulebib, le chef du pick-up beige du Mali venu prêter main forte au commando le matin du 8 janvier, a également été tué par Serval, en 2013, en même temps que Fayçal l’Algérien, soupçonné d’être l’auteur de l’assassinat d’Antoine de Léocour.

Un membre de la katibat de Mokhtar Belmokhtar, appelons-le Mohamed, a été entendu en Mauritanie en décembre 2011. C’est le témoignage le plus proche sur la prise d’otage et son dénouement, émanant d’un membre du groupe qui n’y a pas participé mais s’est trouvé à proximité immédiate des auteurs.

Engagé à Al Qaida à la suite d’études religieuses, de rencontres de hasard et d’une profonde conviction salafiste, Mohamed part combattre au Mali dès 2007. Il se rend à Tombouctou où il est reçu par Talhat Al Libi, qui règne aujourd’hui sur la même région pour AQMI. .

Le récit des circonstances de la mort des otages

Le Mauritanien reçoit un entraînement militaire puis évolue dans le groupe où il devient, avec le temps, chef de véhicule, c’est-à-dire chef d’un commando de huit personnes, au sein du groupe des Moulathamine dont Mokhtar Belmokhtar est le chef. A l’époque, ce dernier commande une quarantaine de combattants, en majorité algériens. Le Mauritanien Al Hassan Ould A’Khalili, alias Joulebib, y est responsable de l’informatique. La brigade est administrée par un conseil (choura) composé de plusieurs des membres du commado du Toulousain, qui décident de la vie de la katiba et des actions à mener. Chacun des 9 véhicules du groupe est muni d’un lance-roquette, d’une mitrailleuse kalachnikov, d’un téléphone satellite Thuraya, d’un talkie-walkie et d’une radio.

Lors de l’enlèvement des deux otages, Mohamed est à Gao pour une autre mission. Mais le lendemain matin, de retour à la katiba, il apprend la nouvelle. On lui explique qu’un homme originaire du Nigeria et membre de Boko Haram s’est chargé du repérage du restaurant où se trouvaient les Français. Un véhicule de la katiba caché à Niamey a été utilisé pour transporter le commando composé, selon Mohamed, de 5 Maliens, dont l’émir du groupe, de l’Algérien Fayçal Al Jazaïri et de deux Nigériens. 

Selon son récit, le véhicule aurait été rejoint, sur la route du retour, par un autre véhicule du groupe situé sur la frontière avec le Mali et transportant trois personnes : Joulebib, le chef, un autre Mauritanien et un Malien.

Fayçal l’Algérien entraîna Antoine derrière lui avant de le tuer

C’est à ce témAboin qu’on doit la précision sur les circonstances de la mort des deux otages. Au moment de l’assaut, dit-il, les deux otages étaient à bord du pick-up blanc, mains attachées, encore sains et saufs. Dès le début des tirs de l’armée française, les djihadistes sont sortis des véhicules pour échapper aux coups de feu. Fayçal l’Algérien tira derrière lui l’un des otages mais ce dernier n’avait  plus la force de le suivre et l’Algérien le tua avec sa Kalachnikov. C’est ainsi qu’Antoine perdit la vie. Quant à Vincent, laissé seul à bord de la voiture, il périt dans les flammes, suite aux coups de feu et en raison de la présence d’essence à bord du véhicule, toujours d’après Mohamed.

Les autres membres du commando réussirent à s’échapper en se faufilant dans une forêt. Puis ils se réfugièrent dans un quartier touareg, près de Menaka. Apprenant l’intervention des forces françaises mais sans en connaître l’issue, Mokhtar Belmokhtar décida d’aller prêter main forte à ses hommes. Mohamed faisait partie du convoi. Mais 100 km plus loin, ils reçurent un appel d’un membre de la katiba au Burkina Faso, sur le téléphone satellite, leur annonçant la mort de tous les ravisseurs. Ils décidèrent donc de rentrer à la base, dans le djebel Tkarkar. C’est ce convoi qui fut aperçu, peu avant l’assaut, par l’avion de surveillance français. Le lendemain matin, le chauffeur de Joulebib donna signe de vie par téléphone et demanda qu’on leur envoie des véhicules les ramener à la base.

Des contacts téléphoniques dans tout le Sahara

Dans trois voitures calcinées, de nombreux indices ont été recueillis par les militaires français : beaucoup de munitions et d’armes à feu, quelques objets et, surtout, des téléphones, des carnets de numéros, des puces, des pièces d’identité, ainsi que des billets de bus calcinés semblant correspondre au trajet effectué le 5 janvier par au moins deux des ravisseurs, sous de fausses identités, de Gao à Niamey, à bord de la compagnie Sonef. Une puce retrouvée par les enquêteurs a d’ailleurs été activée par l’un de ces passagers au niveau d’Ayorou, sur le trajet conduisant à Niamey, le même jour.

Le téléphone Thuraya  du pick-up blanc des ravisseurs a gardé la trace de nombreux messages et appels en absence toute la matinée du 8 janvier. Les points GPS de ses interlocuteurs dessinent la carte d’Al Qaida : Alger, le sud de l’Algérie, le nord du Mali, à la frontière algérienne et au nord de Gao. Les cartes SIM d’Orange Mali retrouvées sur les ravisseurs ont aussi conservé des numéros mauritaniens, des poèmes salafistes, des extraits du Coran, des cours de spiritualité soufie, des chants de guerre, des vidéos montrant des séances d’entraînement, des fichiers sur le tir embusqué ou le corps à corps.

Plusieurs puces téléphoniques d’Orange Niger, dont les numéros se suivent, semblent avoir été achetées pour les membres du commando qui ne les ont utilisées que le jour de l’enlèvement, pour communiquer entre eux et avec leur cellule d’appui logistique, à Niamey. L’une de ces puces a borné le 7 dans la soirée dans le quartier de la Francophonie, pour une unique utilisation. Un numéro malien entré en relation avec l’une de ces puces a été localisé à la frontière nigéro-malienne les 6 et 7 janvier, à Menaka peu après l’assaut, le 8 janvier, puis le 10 à Tessalit et à partir du 12 à Aghelhoc, base du groupe de Mokhtar Belmokhtar. Il est possible que celui qui utilisait ce téléphone ait été un élément de recueil du groupe supposé l’attendre à la frontière reparti ensuite vers le nord. Mais certains des interlocuteurs du commando à Niamey n’ont jamais quitté le Niger, ni même Niamey.

Un Nigérien revenu du Nigeria chargé du repérage

Ces investigations conduiront par la suite à l’interpellation d’un Nigérien, né en 1982 à Maradi, au Niger, puis grandi au Nigeria, où il a passé vingt-cinq ans avant de revenir à Niamey, pour se rapprocher de sa mère selon ses dires. Le numéro de téléphone d’Amadou fait partie des derniers numéros appelés par les utilisateurs d’une carte SIM et d’un téléphone Alcatel retrouvés lors de l’assaut final. Le téléphone d’Amadou semble aussi en relation avec celui d’autres personnes impliquées dans les préparatifs ou le soutien au commando ainsi que plusieurs numéros nigérians et maliens. Au moment de l’enlèvement, Boko Haram et AQMI entretenaient des relations cordiales, AQMI ayant accepté d’entraîner certains membres du groupe nigérian et de les approvisionner en armes.

Commerçant et marabout, issu d’un premier mariage de sa mère avec un militaire nigérian, Amadou va donner du fil à retordre aux enquêteurs. Soupçonné d’être le principal complice en charge du repérage, il  a reconnu être le titulaire du numéro de téléphone en relation avec les ravisseurs mais a dit ne pas s’expliquer ces appels, dont certains ont borné autour du Toulousain au moment de l’enlèvement. Il a été trouvé en possession de 7 puces, où l’on trouve la trace de nombreux appels au Nigeria, dont certains sur un numéro pouvant avoir été celui d’un Nigérian servant d’intermédiaire entre Boko Haram et Aqmi, Khaled Al Barnawi.

Boko Haram en appui logistique

Amadou est soupçonné d’avoir appartenu à Boko Haram, à Bauchi d’abord, puis à Kano et d’avoir fait venir deux autres membres de la secte, beaucoup plus jeunes, à Niamey. Des documents relatifs à des cibles potentielles de Boko Haram au Nigeria et dans les pays voisins, des noms de membres de la secte recherchés, un tableau de matériaux entrant dans la composition d’explosifs et même, une table de chiffrage, ont été retrouvés chez lui. Dans son téléphone, des films sur le maniement des armes, des terroristes au combat et l’hymne de Boko Haram.

Rien de tout cela n’émeut Amadou qui dit ne pas en avoir connaissance et se permet même quelques traits d’humour sarcastiques.

Enfin, les enquêteurs ont beaucoup travaillé sur les causes de la mort de Vincent, sa famille soupçonnant qu’il ait péri suite à un tir d’hélicoptère français sur le véhicule des ravisseurs. Cette hypothèse est désormais quasiment exclue. Ni les constatations sur le véhicule, ni les blessures du jeune homme, ni les très nombreux documents déclassifiés pour les besoins de l’enquête- observations, photos, chronologie de l’assaut – ni les auditions des acteurs d’Archange Foudroyant ne font état d’un quelconque tir de mitrailleuse embarquée sur le véhicule blanc. Au contraire : tous ces éléments concordent sur le déroulement de l’assaut et l’ordre de sauver les otages. Même si, comme raconté en deuxième partie de cette série, l’opération militaire française a malheureusement échoué, malgré ou à cause de son audace.

En revanche, plusieurs plaies par arme à feu, à la tête, au dos, au thorax, à l’abdomen et à la fesse attestent, comme les fragments de métal, de verre et de chemises de projectiles retrouvés sur son corps, de l’intensité des coups de feu échangés autour de lui, tandis que les traces d’essence sur sa peau orientent vers une cause possible de l’incendie du véhicule blanc.

Seul dans un véhicule abandonné portes grand ouvertes au milieu du chaos, mains attachées, Vincent a peut-être perdu connaissance sous l’effet d’une plaie produite par les tirs qui ont fait rage autour de lui alors qu’il s’apprêtait à descendre de la voiture. Son corps s’est affaissé et a été rattrapé par les flammes d’un bidon d’essence répandu dans un habitacle plein de munitions. Et c’est ainsi que Vincent perdit la vie, lui-aussi. A quelques instants et quelques mètres de son ami Antoine.

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