Tchad : Répression et abus depuis la mort d’Idriss Déby

Les autorités devraient enquêter sur l’usage excessif de la force contre des manifestants et y mettre fin

(Nairobi, le 24 juin 2021) – Les forces de sécurité tchadiennes ont fait un usage excessif de la force, y compris le recours indiscriminé à des balles réelles, pour disperser des manifestations dirigées par l’opposition à travers le pays à la suite des élections du 11 avril, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Lors des manifestations qui se sont déroulées fin avril et courant mai, au moins sept personnes ont été tuées, et des dizaines ont été blessées. Les forces de sécurité ont aussi arrêté plus de 700 personnes, dont plusieurs ont fait état de mauvais traitements, notamment d’actes de torture commis en détention.

Les tensions sont vives au Tchad depuis la mort inattendue du président Idriss Déby, qui aurait succombé à ses blessures à la suite d’affrontements entre rebelles et forces gouvernementales dans la province du Kanem occidental. L’armée a annoncé sa mort le 20 avril, au lendemain de sa réélection pour un sixième mandat, lors d’un scrutin largement boycotté par l’opposition en raison de la violence et de la répression généralisées. Un conseil militaire de transition dirigé par Mahamat Idriss Déby Itno, le fils de Déby, a pris le contrôle du pays le 20 avril, mais cet organe fait l’objet de critiques sur le plan national et international, sur fond d’appels répétés à une transition dirigée par des civils et à des élections crédibles.

« La répression brutale exercée par le Tchad contre les opposants, les dissidents et d’autres personnes risque de plonger le pays davantage encore dans l’instabilité », a prévenu Ida Sawyer, directrice adjointe de la division Afrique à Human Rights Watch. « Les autorités devraient immédiatement mettre un terme aux abus commis par les forces de sécurité et demander des comptes aux individus qui ont fait un usage excessif de la force contre des manifestants pacifiques. »

Des centaines de membres et sympathisants de partis d’opposition et d’organisations de la société civile unis au sein d’une coalition connue sous le nom de Wakit Tama (« Le temps est venu », en arabe tchadien), et d’autres habitants ont manifesté à N’Djamena, la capitale, ainsi qu’à Moundou, Doba, et d’autres villes à travers le pays, les 27 et 28 avril, puis les 8 et 19 mai. Les manifestants ont contesté l’interdiction des manifestations par le conseil militaire de transition, exigeant une transition vers un régime civil. Ils se sont également mobilisés contre le soutien initial de la France à la prise de pouvoir militaire et son ingérence présumée dans les affaires politiques tchadiennes.

Les autorités militaires de transition ont déclaré le 28 avril que six personnes ont trouvé la mort lors des manifestations du 27 avril, sans préciser les lieux ni les circonstances. Des organisations de la société civile ont déclaré que 15 personnes ont été tuées et 36 blessées lors des manifestations des 27 et 28 avril à travers tout le Tchad.

Sur la base d’entretiens téléphoniques avec 45 interlocuteurs entre le 29 avril et le 27 mai, dont six manifestants et passants blessés par les forces de sécurité lors des manifestations, Human Rights Watch a été en mesure de confirmer la mort de sept personnes, dont six hommes tués à N’Djamena et un à Moundou, ainsi que les blessures de sept personnes à N’Djamena et Doba. Parmi les personnes interrogées, figurent sept manifestants précédemment détenus, et 20 témoins d’abus et des proches des victimes, ainsi que 12 personnels de santé, journalistes, membres des partis d’opposition et des représentants de la société civile. Human Rights Watch a corroboré les récits des victimes et des témoins à l’aide de dossiers médicaux, de déclarations officielles du conseil militaire de transition, de photographies et de vidéos.

Le 11 juin, Human Rights Watch a transmis par courriel ses conclusions à Mahamat Ahmat Alhabo, le ministre de la Justice, en lui demandant des réponses à des questions spécifiques, auxquelles il n’a pas répondu jusqu’à présent.

Des témoins et des membres de la famille ont soutenu que les forces de sécurité, notamment la police et les soldats, étaient en grande partie responsables des meurtres et des blessures. Dans deux cas, les victimes ont été tuées par des hommes armés non identifiés en tenue civile qui sont arrivés aux manifestations à peu près en même temps que les forces de sécurité, dans des véhicules banalisés, et ont tiré sur des civils en présence de membres des forces de sécurité en uniforme, qui ne sont pas intervenus.

Les forces de sécurité et d’autres membres des autorités ont également arrêté, menacé et intimidé des témoins et des manifestants, dont des victimes qui recevaient des soins dans des centres de santé.

La police a abattu Adouksouma Balama Mathieu, un étudiant âgé de 26 ans qui a participé aux manifestations du 27 avril dans le quartier de Walia à N’Djamena. « La police a lancé des grenades lacrymogènes et effectué des tirs de sommation en l’air, mais elle n’a pas réussi à nous disperser », a relaté un témoin. « Nous avons brûlé des pneus et leur avons lancé des pierres. Ensuite, ils ont tiré à balles réelles à environ 20 à 30 mètres de nous. Balama a reçu une balle dans la cuisse, mais la police a continué à tirer. » Human Rights Watch a confirmé les circonstances du meurtre de Balama avec un autre témoin et un membre de sa famille.

Certains manifestants ont attaqué les forces de sécurité et endommagé des lieux publics et des propriétés privées. Dans une déclaration en date du 28 avril, les autorités militaires de transition ont affirmé que des manifestants avaient tué une policière et détruit 15 véhicules des forces de sécurité et deux stations-service à N’Djamena le 27 avril. Human Rights Watch a également appris qu’une foule de manifestants avait violemment passé à tabac un gendarme le 27 avril à Moundou.

Selon le procureur de N’Djamena, les médias et le porte-parole du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, les forces de sécurité ont arrêté plus de 700 personnes en relation avec les manifestations des 27 et 28 avril. Des membres d’associations de défense des droits humains et des avocats tchadiens ont informé Human Rights Watch que la plupart d’entre eux avaient été remises en liberté, mais qu’au 23 juin, 10 au moins se trouvaient toujours en détention à la prison centrale de N’Djamena, notamment pour des accusations de destruction de biens publics et privés, de troubles à l’ordre public, de manifestations illégales et de violences.

En s’appuyant sur des témoignages d’avocats et de membres d’associations de défense des droits humains qui se sont adressés à nous, Human Rights Watch a estimé à plus de 50 le nombre des personnes passées à tabac puis arrêtées par les forces de sécurité avant qu’elles ne soient transférées dans divers postes de police.

Le 5 mai, Mahamat Ahmat Alhabo, le nouveau ministre de la Justice, a déclaré à Radio France Internationale que le procureur devrait ouvrir une enquête sur les arrestations, les décès et les blessures de manifestants les 27 et 28 avril. Le ministre a ajouté que les autorités judiciaires devraient traiter rapidement ces cas et libérer immédiatement les détenus si aucune charge n’est retenue contre eux.

Les acteurs régionaux et internationaux ont condamné le recours excessif à la force par les forces de sécurité tchadiennes contre les manifestants et appelé à l’établissement des responsabilités. Parmi eux, figurent le président français Emmanuel Macron et son homologue congolais Félix Tshisekedi, qui se sont exprimés dans une déclaration conjointe en date du 27 avril, le Rapporteur spécial de l’Union africaine sur les défenseurs des droits de l’homme le 29 avril, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme le 30 avril et le Parlement européen le 19 mai.

Le droit international, la Charte africaine des droits de l’homme et la charte de transition du Tchad protègent les droits à la liberté d’expression et de réunion et interdisent le recours excessif à la force par les forces de l’ordre. Les Principes de base des Nations Unies sur le recours à la force et l’utilisation des armes à feu par les responsables de l’application des lois prévoient que les forces de sécurité ne peuvent recourir à la force qu’en proportion de la gravité de l’infraction commise et que le recours intentionnel à la force meurtrière n’est autorisé que lorsqu’il est absolument inévitable pour protéger des vies humaines.

« Les autorités devraient immédiatement mettre fin aux abus commis par les forces de sécurité et autoriser des manifestations pacifiques dans le cadre du processus démocratique », a conclu Ida Sawyer. « Les personnes qui sont actuellement au pouvoir, avec le soutien de partenaires régionaux et internationaux, devraient garantir une transition rapide et pacifique vers un régime civil et permettre l’organisation d’élections crédibles, libres et équitables. »

Pour lire des détails supplémentaires et les témoignages de survivants et de témoins, veuillez consulter la partie ci-dessous.

Pour consulter d’autres communiqués de Human Rights Watch sur le Tchad, veuillez suivre le lien :
https://www.hrw.org/fr/africa/chad

Pour de plus amples informations, veuillez contacter :
À Washington, Ida Sawyer (anglais, français) : +1-917-213-0939 (portable) ; ou sawyeri@hrw.org. Twitter : @ida_sawyer

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)