Tariq Ramadan, le si discret ambassadeur du Qatar

Alors que quatre pays, dont l’Arabie saoudite, ont décrété un embargo sur le Qatar, l’islamologue ne monte pas au créneau pour défendre son pays d’accueil universitaire. En revanche, le CILE, son centre de recherche, s’active en Côte d’Ivoire.  

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De notre envoyé spécial à Doha, Ian Hamel

Les 24 et 25 juillet dernier, Doha invitait plus de 200 journalistes et responsables d’ONG pour venir à la rescousse d’Al-Jazeera. Cette manifestation comptait un grand absent, Tariq Ramadan. L’islamologue suisse doit pourtant toute sa carrière universitaire à l’émirat. Sa chaire d’enseignement à Oxford de sciences islamiques contemporaines, « his highness Sheikh Hamad bin Khalifa al-Thani » (du nom du père de l’actuel souverain), est financée par le Qatar. C’est en grande partie grâce au prédicateur vedette d’Al-Jazeera, Youssef Qaradawi, que l’islamologue doit sa nomination comme professeur. Le site Mediapart a révélé, dans une enquête très fouillée, que son poste consistait surtout « à donner des cours à la faculté des sciences islamiques de Doha ». Il y passerait deux semaines par mois. Tariq Ramadan ne le conteste pas, mais il assure qu’il ne reçoit « aucune rémunération » de la part du Qatar. « Mon enseignement au Qatar fait partie de mon contrat avec l’université d’Oxford et mon salaire est celui d’un professeur enseignant à Oxford à temps plein », déclare-t-il dans Libération du 27 avril 2013.

Youssef Qaradawi, le père spirituel

Ce n’est pas sa seule occupation dans le petit émirat gazier. Il est également directeur du Centre de recherche sur la législation islamique et l’éthique (CILE), inauguré officiellement en janvier 2012 à Doha. « Son rôle est d’encourager la recherche et réfléchir sur la relation entre les sources scripturaires de l’islam et l’éthique islamique sur les problèmes contemporains », écrit-il sur le site du CILE. A cette époque, sur les photos, le petit-fils d’Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans égyptiens, apparaissait en compagnie de la Cheikha Mozah bint Nasser al-Misnad, la seconde épouse de l’émir, à l’origine de la création de ce Centre de recherche, et de Youssef Qaradawi, fondateur de la première université des études et sciences islamiques au Qatar en 1977. Le mufti officieux du régime est par ailleurs président de l’Union internationale des savants musulmans, organisation qui accueille en son sein Tariq Ramadan. Lors de notre précédent déplacement au Qatar, en 2006, nous avions pu assez facilement rencontrer Youssef Qaradawi. Il nous avait même dédicacé son livre le plus fameux, « Le licite et l’illicite en islam ». Mais depuis l’arrivée au pouvoir de Tamim bin Hamad al Thani en 2013, le prédicateur a été écarté d’Al-Jazeera, où il animait l’émission vedette « La charia et la vie ».

Ultra conservateur mais ouvert sur le monde  

Une mise à la retraite en raison de son âge (il aura 91 ans en septembre prochain), mais aussi de ses déclarations sulfureuses. En 2009, il avait déclaré que le « châtiment administré par Hitler » aux juifs était « un châtiment divin », ajoutant, « Si Allah veut, la prochaine fois, ce sera par la main des croyants ». Youssef Qaradawi, qui justifiait les attentats-suicides, affirmait bien haut qu’il fallait tuer tous les Alaouites, ce groupe religieux musulman, au pouvoir à Damas. Aujourd’hui au Qatar, on ne souhaite plus vraiment le faire sortir de son placard. Sans toutefois vouloir le dénigrer totalement. « Ses propos ont souvent été sortis de leur contexte », nous a-t-on répondu à plusieurs reprises. Dans un texte intitulé « Le Qatar et l’islam de France : vers une nouvelle idylle ? », le politologue Haoues Seniguer tente d’expliquer comment Tariq Ramadan a pu séduire les Qataris. D’une part, grâce à sa maîtrise parfaite du français et de l’anglais et à ses connaissances en théologie islamique. De l’autre, en raison de sa filiation avec le fondateur des Frères musulmans. En clair, l’auteur de l’ouvrage « Islam, la réforme radicale, éthique et libération » possède un fort « capital symbolique » auprès des figures théologiques majeures, comme Qaradawi, « qui vénèrent Hassan al-Banna » (1). A la fois ultra conservateur au plan dogmatique, mais ouvert sur le monde, Tariq Ramadan apparaît comme un relais diplomatico-religieux idéal pour le régime qatari.

Aux abonnés absents    

Du moins en théorie. Le problème, c’est que Tariq Ramadan est un électron libre, difficilement contrôlable. Il lui est arrivé de s’afficher avec des trotskystes, affirmant s’inscrire dans la famille idéologique des théologiens de la libération d’Amérique du Sud. Avant de vendre son âme à un émirat ultra libéral économiquement et notoirement corrompu. Alors qu’il est d’origine égyptienne, Ramadan n’a pas mis les pieds un seul jour au Caire durant le Printemps arabe. Dans ses conférences, il se justifiait en expliquant que c’était sa fille aînée qui était aux premières loges pour suivre cette révolution… Et puis la franchise n’est pas forcément sa principale qualité. En juin 2016, à l’antenne de Jean-Jacques Bourdin sur RMC, le directeur du CILE, financé par l’émirat, jurait que « Ni le Qatar n’est proche de moi, ni moi je ne suis proche du Qatar ». Dans Libération, Tariq Ramadan assurait même qu’il dénonçait régulièrement la situation des travailleurs immigrés à Doha… Depuis deux mois, l’islamologue est aux abonnés absents,. Il n’a pas levé le petit doigt pour défendre cet émirat encerclé par des voisins menaçants. Contrairement à Nabil Ennasri, Français d’origine marocaine, directeur de l’observatoire du Qatar, et auteur du livre « L’énigme du Qatar ».

Université d’été à Abidjan    

Contrairement à Tariq Ramadan, Nabil Ennasri ne mord pas la main qui le nourrit. Le 22 juin, il est monté au front en signant dans Le Monde une tribune intitulée « Doha s’oppose à l’hégémonie régionale de Riyad ». Il n’y cachait pas son admiration sans borne pour la Confrérie. « Le seul mouvement transnational qui incarne, dans le monde arabe, une vision différente du corpus islamique et qui dispose d’une véritable assise populaire, est représenté par le courant fondé par Hassan al-Banna », assure-t-il. Malgré tout, l’islamologue suisse ne reste pas pour autant inactif. Le Centre de recherche sur la législation islamique et l’éthique (CILE), qu’il anime, organise du 11 au 16 août une université d’été à Abidjan en Côte d’Ivoire. Elle va accueillir une cinquantaine de personnes. Le thème ? « L’islam face aux défis contemporains – Comment rester fidèle à la Voie ».

Tout un programme.

 

  • « Qatar : jusqu’où ? », L’Harmattan.
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