Washington - Mondafrique https://mondafrique.com/tag/washington/ Mondafrique, site indépendant d'informations pays du Maghreb et Afrique francophone Sat, 21 Mar 2026 11:17:07 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 https://mondafrique.com/wp-content/uploads/2017/11/logo_mondafrique-150x36.jpg Washington - Mondafrique https://mondafrique.com/tag/washington/ 32 32 Le brouillard de guerre que Washington s’est infligé https://mondafrique.com/libre-opinion/le-brouillard-de-guerre-que-washington-sest-inflige/ https://mondafrique.com/libre-opinion/le-brouillard-de-guerre-que-washington-sest-inflige/#respond Sat, 21 Mar 2026 11:17:06 +0000 https://mondafrique.com/?p=149204 En croyant pouvoir fragmenter l’Iran par la pression militaire et politique, Washington a surtout révélé une erreur fondamentale de lecture. Loin de fissurer le régime, la guerre a renforcé sa cohésion interne, transformant l’incertitude du champ de bataille en brouillard stratégique produit par une incompréhension profonde de la République islamique. L’erreur la plus profonde de […]

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En croyant pouvoir fragmenter l’Iran par la pression militaire et politique, Washington a surtout révélé une erreur fondamentale de lecture. Loin de fissurer le régime, la guerre a renforcé sa cohésion interne, transformant l’incertitude du champ de bataille en brouillard stratégique produit par une incompréhension profonde de la République islamique.


L’erreur la plus profonde de Washington dans cette guerre fut d’ordre conceptuel. L’administration Trump a mal compris la nature même de la République islamique. Elle a traité l’Iran comme s’il s’agissait, au fond, d’un État autoritaire classique dont la direction pouvait être décapitée, dont les organes de sécurité pouvaient être poussés à la fragmentation, et dont la population, sous une pression suffisante, pourrait se séparer du régime en nombre politiquement décisif. Cette erreur de lecture n’a pas simplement accompagné la guerre. Elle a contribué à produire son brouillard. L’incertitude n’est pas née du seul champ de bataille. Elle est née d’une carte erronée de l’État que l’on bombardait.

La République islamique n’est pas simplement un État dur doté d’une armée puissante et de services de renseignement efficaces. Elle n’est pas non plus susceptible, si elle survit, d’évoluer vers quelque chose qui ressemblerait à la Turquie, au Pakistan ou à l’Égypte, où l’establishment militaire ou sécuritaire peut dominer l’État tandis que la religion sert surtout de langage politique, de légitimité symbolique ou d’atmosphère sociale. L’Iran repose sur une autre formule. Son noyau durable est le mariage entre le bureau du Guide suprême, la doctrine de la Wilayat al-Faqih, généralement traduite en anglais par guardianship of the jurist ou en français par « la tutelle du juriste-théologien », et le Corps des gardiens de la révolution islamique. Le bureau du Guide suprême constitue le sommet constitutionnel et religieux. La Wilayat al-Faqih fournit à cette suprématie son principe de légitimation. Les Gardiens de la révolution apportent la force, la portée et la discipline nécessaires à sa défense. Cette relation est structurelle, non ornementale.

C’est précisément ce que tant d’analystes extérieurs continuent d’aplatir. Ils écrivent souvent comme si l’Iran pouvait un jour être réduit aux Gardiens plus la coercition, comme si le principe clérical était secondaire et pouvait s’effacer une fois l’État sécuritaire devenu assez puissant. Or les Gardiens n’ont pas été créés simplement pour défendre des frontières ou des institutions dans l’abstrait. Leur mission principale était de défendre la révolution et le principe qui la gouverne. Leur signification est inséparable de la Wilayat al-Faqih. Le Guide suprême sacralise la mission des Gardiens, et les Gardiens défendent la souveraineté du Guide suprême. L’un donne à la force une chaîne de commandement sacrée, l’autre rend cette chaîne de commandement effective. Le système ne peut donc pas être compris comme une république militaire ordinaire ornée de clergé. Il s’agit d’une théologie politique armée de gardiens.

Une profondeur religieuse et institutionnelle que Washington a sous-estimée

C’est ici qu’intervient aussi la dimension spécifiquement iranienne de la pensée politique chiite. Les savants du régime n’acceptent pas l’idée selon laquelle le chiisme en Iran ne serait qu’un instrument ou une construction politique tardive apparue à travers la compétition dynastique. Leur point de vue est que l’attachement chiite en Iran est plus ancien, plus profond, et plus enraciné dans la géographie sacrée, la mémoire historique et la vie sociale que ne l’admettent nombre de récits extérieurs. Dans cette lecture, il existe une longue continuité entre le sol iranien et la présence chiite, plus ancienne que la consolidation safavide et plus profonde que le récit académique habituel. L’importance de cet argument n’est pas antiquaire. Elle est décisive parce qu’elle révèle la manière dont le régime se comprend lui-même. Il ne voit pas le chiisme comme détachable de la légitimité politique iranienne. Il voit la République islamique comme la forme politique contemporaine d’un héritage civilisationnel et religieux beaucoup plus ancien. Cette conviction aide à expliquer pourquoi l’État, sous une pression extrême, est plus susceptible de se durcir autour de la Wilayat al-Faqih que de l’abandonner.

Les vagues de protestation des deux dernières décennies n’ont pas infirmé cette structure. Elles l’ont mise à l’épreuve, en ont exposé les limites et ont révélé à la fois une grave crise de légitimité et une fatigue du régime plus large dans des secteurs importants de la société. Mais elles ne l’ont pas encore brisée. Les manifestations répétées ont montré un déclin de la confiance dans la République islamique tout en restant en deçà de la coordination nationale, du leadership et de la cohésion nécessaires à un renversement révolutionnaire. Cela importe davantage que toute tentative chimérique d’établir un inventaire exact des citoyens pro-régime et anti-régime. La question n’est pas de savoir si chaque segment de la société soutient la République islamique. La vraie question est de savoir si l’État repose encore sur une base sociale, idéologique et institutionnelle suffisamment large pour empêcher un point de bascule. Jusqu’à présent, l’opposition n’a pas atteint la masse critique nécessaire pour renverser la structure dirigeante du régime.

Cette assise n’est pas négligeable. Elle comprend l’État lui-même : le secteur public, les services de sécurité, les forces armées régulières, les Gardiens de la révolution, les Bassidji, ainsi que les réseaux plus larges de patronage, de dépendance et de loyauté idéologique qui les accompagnent. Elle inclut aussi une composante chiite conservatrice socialement significative pour laquelle la piété, l’ordre, l’endurance et la mémoire du martyre demeurent politiquement puissants. Cela ne revient pas à dire que le régime jouit d’une affection universelle, ni même d’une majorité incontestée. Cela signifie quelque chose de plus étroit, mais de plus important : la République islamique repose encore sur une assise institutionnelle et sociale suffisamment vaste pour empêcher le type de rupture qu’avaient imaginé les planificateurs de guerre.

Une guerre qui a resserré le régime au lieu de le fissurer

Selon la lecture propre au régime, deux évolutions n’ont fait que renforcer cette solidité. La première est l’intervention d’agences et de réseaux extérieurs. Téhéran affirme depuis longtemps que les services de renseignement étrangers cherchent à exploiter les troubles internes à travers des groupes séparatistes, exilés et militants, y compris des groupes qui ne sont pas enracinés dans la base sociale chiite du régime. Dans la lecture du régime, ce sont là les éléments malveillants qui cherchent à transformer la dissidence en désintégration. Cette catégorie ne se limite pas aux mouvements séparatistes ou aux organisations d’exilés. Elle s’étend aussi, dans la vision du régime, aux populations migrantes vulnérables, en particulier à certains réfugiés afghans que Téhéran soupçonne d’avoir été exploités par des services de renseignement étrangers à des fins de surveillance, de ciblage et d’infiltration. Que chacune de ces accusations soit vraie dans tous les cas importe moins ici. Ce qui compte, c’est que l’État interprète l’infiltration et les troubles à travers le prisme d’une fracture rendue possible par l’étranger, et non comme une simple dissidence intérieure. Cette perception renforce l’État sécuritaire et justifie une fusion plus étroite avec le bureau du Guide suprême.

Le second facteur est l’assaut américano-israélien lui-même. Ici, Washington semble avoir produit exactement l’inverse de ce qu’attendaient certains de ses planificateurs. Les bombardements massifs des infrastructures, des réseaux de commandement et des zones civiles n’ont pas déclenché de soulèvement anti-régime décisif. Ils ont au contraire renforcé le récit du régime sur le siège, le sacrifice et la résistance. Une société qui peut être fragmentée dans des conditions normales ne se comporte pas de la même manière sous une attaque extérieure prolongée. Le bureau du Guide suprême devient le symbole de la continuité et du commandement sacré. Les Gardiens de la révolution deviennent l’instrument de l’endurance et de la riposte. L’idiome chiite conservateur du martyre gagne en force au lieu de s’affaiblir, surtout une fois que l’Ayatollah lui-même est présenté comme un martyr. C’est précisément le type de dynamique que les planificateurs américains et israéliens semblent ne pas avoir compris.

C’est aussi ici que la lecture du régime sur la société devient importante. Les autorités ne traitent pas tous les manifestants comme un seul bloc. Elles distinguent entre l’opposition idéologique urbaine, les milieux économiquement éprouvés, les classes moyennes réformistes désillusionnées, et ceux qu’elles considèrent comme guidés de l’extérieur ou malveillants. Beaucoup de ceux qui ont rejoint les vagues de protestation plus récentes l’ont fait moins par engagement révolutionnaire que sous l’effet de l’effondrement du niveau de vie, de la volatilité du taux de change, de l’inflation et du poids de la vie quotidienne. Cette colère est réelle. Mais elle n’a pas encore suffi à briser le lien entre l’État, les Gardiens et ces segments de la société qui continuent à voir dans la République islamique un rempart contre le chaos, la fragmentation et la domination étrangère.

Le brouillard de guerre était d’abord dans la tête des planificateurs

Le caractère auto-infligé du brouillard de guerre de Washington s’est manifesté dans la rhétorique initiale même de Donald Trump. Dans la phase d’ouverture de la guerre, il a semblé osciller simultanément entre trois hypothèses incompatibles : que le peuple iranien se soulèverait, que des éléments des Gardiens de la révolution feraient scission, et qu’une partie suffisante de la structure de pouvoir survivante resterait disponible pour une négociation. Ce n’était pas de la subtilité stratégique. C’était de la confusion se faisant passer pour du levier. Cela reposait sur la conviction que la République islamique n’était qu’un assemblage lâche de centres de pouvoir effrayés, prêts à se détacher les uns des autres sous la pression.

Le brouillard de guerre n’aurait pas pu être mieux illustré que par la croyance naïve de Trump selon laquelle les Gardiens de la révolution pourraient se détacher du régime et qu’un fragment de ceux-ci pourrait ensuite être amené à conclure un accord. Cette attente n’était pas simplement irréaliste. Elle contredisait le principe même sur lequel la République islamique a survécu pendant des décennies. Les Gardiens de la révolution ne constituent pas un appendice extérieur au système. Ils en sont l’un des piliers, fusionnés avec le bureau du Guide suprême à travers la Wilayat al-Faqih et à travers une conception spécifiquement iranienne et chiite de l’autorité, du sacrifice et de l’obéissance. Imaginer que les bombardements pourraient rompre ce lien, c’était révéler à quel point Washington avait mal compris l’Iran. Le brouillard de guerre, dès lors, n’était pas seulement sur le champ de bataille. Il était dans l’esprit de ceux qui avaient planifié la guerre elle-même.

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