Maroc - Mondafrique https://mondafrique.com/tag/maroc/ Mondafrique, site indépendant d'informations pays du Maghreb et Afrique francophone Tue, 03 Mar 2026 13:02:19 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.1 https://mondafrique.com/wp-content/uploads/2017/11/logo_mondafrique-150x36.jpg Maroc - Mondafrique https://mondafrique.com/tag/maroc/ 32 32 Sahel, la course aux satellites de surveillance https://mondafrique.com/a-la-une/sahel-la-course-aux-satellites-de-surveillance/ https://mondafrique.com/a-la-une/sahel-la-course-aux-satellites-de-surveillance/#respond Wed, 04 Mar 2026 05:01:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=147998 Après la rupture de plusieurs pays du Sahel central avec les armées française et américaine, une grande course aux satellites de surveillance s’est engagée, avec de nouveaux acteurs. Mondafrique reprend ici, avec son autorisation, un article du Centre des Stratégies pour la sécurité du Sahel Sahara (Centre 4s).  Par Paul Amara Ces outils – précieux […]

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Après la rupture de plusieurs pays du Sahel central avec les armées française et américaine, une grande course aux satellites de surveillance s’est engagée, avec de nouveaux acteurs. Mondafrique reprend ici, avec son autorisation, un article du Centre des Stratégies pour la sécurité du Sahel Sahara (Centre 4s). 

Par Paul Amara

Ces outils précieux dans la lutte contre le terrorisme et les trafics de drogue, d’armes, d’or, de migrants, d’êtres humains, de cigarettes et de carburant foisonnent. Dès novembre 2023, le Mali signait un mémorandum d’entente avec l’entreprise russe Glavkomos, spécialisée dans les activités spatiales. Cet accord lui a permis d’améliorer la couverture Internet, des télécommunications, de la télévision et de la surveillance du territoire.  D‘autres pays lui ont emboité le pas, affichant des ambitions spatiales de plus en plus grandes. Ainsi envisagent-ils le lancement de satellites d’observation militaire, à plusieurs ou à titre individuel.

La surveillance militaire par satellite permet de détecter, en temps réel, des mouvements ennemis à plusieurs centaines de km à la ronde. Elle sert aussi dans l’observation continue des zones à risque, y compris dans les environnements hostiles et inaccessibles par voie terrestre. Elle facilite un suivi serré des équipements ennemis et réduit les risques humains, en permettant d’économiser les missions de reconnaissance dangereuses au sol. En survolant, plus ou moins discrètement et librement, l’espace, les satellites appuient les opérations militaires au travers d’activités d’observation, d’écoute et de communication. La visualisation par l’imagerie satellite militaire aide à localiser des camps terroristes, et d’agir en conséquence. Grâce à ces machines complexes, les armées du Sahel peuvent développer des réactions rapides face aux menaces djihadistes.

En 2026, les satellites fournissent des images de haute définition, quasiment en temps réel, assistées par l’intelligence artificielle (IA). L’interprétation de ces quantités de données est ainsi effectuée sans grand usage de l’intelligence humaine, facilitant de promptes réactions. Ce modèle de satellite de surveillance coûte, en moyenne, 300 millions d’euros. Maintenance et exploitation restent aussi onéreuses. Leur miniaturisation et leur lancement en grappes peuvent réduire ce montant jusqu’à 40%. Malgré tout, cela demeure un défi financier pour les pays du Sahel.

De nombreux pays africains se dotent de satellites espions

En cette année 2026, on estime à 410 le nombre de satellites espions en orbite, couvrant 93% de la planète. En 2020, les pays africains suivants avaient lancé des satellites : Afrique du Sud, Algérie, Angola, Égypte, Éthiopie, Ghana, Kenya, Maroc, Nigeria et Soudan. Pionniers, grâce à des décennies d’investissements stratégiques et de partenariats internationaux, l’Égypte et l’Afrique du Sud comptent, chacun, 13 satellites en orbite. Le Nigeria, avec 7 satellites, est un acteur clé en Afrique de l’Ouest. L’Algérie en possède six. Le Ghana a mis au point GhanaSat-1. Le Royaume du Maroc se montre leader, du fait de l’acquisition du satellite Mohamed VI A, d’une valeur de 500 millions de dollars. Officiellement, ce satellite évolue en vols stationnaires à des fins de télécommunications.

D’autres pays africains, surtout au Sahel, doivent coopérer avec ceux-là ou compter sur les partenaires internationaux, ou encore opérer avec des drones. Mais les capacités de surveillance et de traitement de données de ces derniers sont bien moindres que celles des satellites. En revanche, ces vecteurs aériens peuvent aussi attaquer. Les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) ont signé avec leur nouveau partenaire stratégique, la Russie, un accord de coopération spatiale à Bamako le 23 septembre 2024. Ce protocole a été paraphé avec Glavkosmos, filiale de l’agence spatiale russe, Roscosmos.Deux satellites sont au cœur de cette ambition. L’un sera dédié aux télécommunications et promet une meilleure couverture Internet ainsi qu’une diffusion amplifiée de la radio et de la télévision. L’autre sera consacré à l’observation terrestre. Grâce à ses capacités d’imagerie à haute résolution, il devrait être d’un grand secours dans la surveillance des frontières et la prévention des risques d’insurrection.

Un satellite russo-burkinabè? 

En janvier 2026, la Russie et le Burkina Faso ont commencé à envisager la construction d’un satellite de communication destiné à accélérer la transformation numérique du Faso : ouvrir la voie à des services de connectivité, de cartographie et d’alerte précoce. Devant être conçu pour couvrir la région du Sahel, le satellite aura aussi pour vocation de sécuriser les communications gouvernementales et de renforcer la résilience des réseaux en période de crise. Parallèlement à la coopération sahélo-russe, le Niger, de son côté, a entamé une collaboration avec la Chine pour acquérir de l’imagerie satellitaire. Il coopère également avec l’Italie, qui déploie des unités de collecte d’information, de surveillance et de reconnaissance. Le cadre de cet appui est la Mission de soutien italienne à la République du Niger (MISIN), forte de 350 à 400 soldats. Le Parlement italien a autorisé cette opération, depuis 2018, pour accroitre les capacités du Niger dans sa lutte contre les différents trafics et les menaces à sa sécurité. L’attaque terroriste de l’aéroport international Hamani-Diori, à Niamey, la nuit du 28 au 29 janvier 2026, a révélé que ce site ultrasensible se trouve sous surveillance satellitaire de l’entreprise américaine Ventor Tech, spécialisée dans l’information spatiale. 

En Libye, des avions et des satellites russes surveillent les positions de Daech, à l’est et à la frontière avec l’Égypte. En Mauritanie, fin septembre 2024, le ministère de la Transformation numérique et de la Modernisation de l’Administration a annoncé le lancement d’un projet stratégique visant à créer un programme spatial national pour les nano-satellites. Le pays veut se doter d’un système spatial souverain au service de la sécurité, de la surveillance et du contrôle, ainsi que pour étendre la couverture numérique à l’ensemble du territoire national. Au Soudan, les images satellites jouent un rôle important dans la mise en évidence des atrocités commises à El Facher. Ces images sont le seul moyen permettant de suivre la situation dans une zone inaccessible et avec un réseau de communication défaillant.

Survols des pays sahéliens

Le sous-équipement de l’Afrique de l’Ouest, et particulièrement du Sahel, permet à des puissances étrangères de les survoler librement. Le jour de la Noël 2025, sur initiative du gouvernement américain, des bombardements ont visé des combattants de l’État islamique (EI) dans l’État de Sokoto, Nigeria. La raison avancée est que le Nigeria laisserait se perpétrer un génocide et une persécution des chrétiens. Après des discussions entre les deux pays, il a été décidé un mois plus tard que les avions nigérians opèreraient eux-mêmes les frappes aériennes, sur la base d’images et de données collectées par des appareils américains de surveillance. De plus, c’est le Nigeria qui choisira les cibles et son armée recevra des États-Unis des drones, des hélicoptères, des plateformes aériennes puis des pièces détachées et des systèmes de maintenance indispensables à leur exploitation, des équipements commandés par le Nigeria ces cinq dernières années mais non encore livrés. Faute d’en disposer, le Nigeria mène sa guerre contre les djihadistes à travers une surveillance aérienne américaine, qui consacre sa dépendance stratégique.

Donald Trump a menacé le Nigeria de nouvelles frappes si jamais des chrétiens étaient encore tués. Le général John Brennan, du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM), a déclaré dans une interview en marge de discussions entre Washington et Abuja que le Pentagone poursuivait une coopération militaire avec les trois pays de l’AES. Il a ajouté que les États-Unis continuaient de partager des informations avec le Nigeria car le changement de partenariat, en matière sécuritaire, était parfois risqué.

À l’issue d’une embuscade attribuée à l’État islamique au grand Sahel (EIS), dans l’ouest du pays, à Tillabéri, qui a occasionné la disparition de 135 membres de la Garde nationale, le Niger pris une décision majeure. Début mai 2025, il a mis fin aux accords de coopération en matière de renseignement avec la Russie et la Turquie, dénonçant la faiblesse opérationnelle des équipements et des techniciens fournis par les deux partenaires dans le domaine du renseignement numérique. En remplacement, le Niger a engagé une société marocaine. Mais l’accord a été rompu dans l’urgence après la révélation d’un lien indirect avec un prestataire privé français. Le Niger a ordonné immédiatement le démantèlement du dispositif. Les États-Unis sont donc revenus proposer leurs services.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le Conseil des obligés de l’Amérique https://mondafrique.com/limage-du-jour/conseil-de-la-paix/ https://mondafrique.com/limage-du-jour/conseil-de-la-paix/#respond Mon, 23 Feb 2026 05:19:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=147554 La première réunion du Conseil de la paix de Donald Trump, jeudi à Washington, a esquissé quelques précisions sur le dispositif supposé ramener la paix à Gaza. Mais ce fut surtout l’occasion, pour le président américain, de faire son show habituel de maître du monde.  La première réunion du Conseil devait être consacrée à la […]

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La première réunion du Conseil de la paix de Donald Trump, jeudi à Washington, a esquissé quelques précisions sur le dispositif supposé ramener la paix à Gaza. Mais ce fut surtout l’occasion, pour le président américain, de faire son show habituel de maître du monde. 

La première réunion du Conseil devait être consacrée à la planification de la reconstruction de Gaza. Le président américain a mis sur la table un financement de 10 milliards de dollars. Selon Trump, membre à vie de la nouvelle organisation, plusieurs pays ont promis plus de 7 milliards de dollars supplémentaires. Une force de stabilisation de 20 000 hommes sera mobilisée, sous commandement américain et commandement adjoint indonésien, a-t-on appris par ailleurs, si l’on en croit les annonces du général Jasper Jeffers. L’Indonésie abrite la plus grande population musulmane au monde. Outre les 8000 hommes promis par ce pays, des contingents seront mobilisés par quatre autres pays : le Maroc, le Kazakhstan, le Kosovo et l’Albanie. Une force de police palestinienne, qui aurait déjà reçu 2000 candidatures, doit également être formée, notamment par la Jordanie et l’Égypte. 

Parmi les 60 pays invités par Donald Trump, moyennant un ticket d’entrée d’un milliard de dollars versés dans un fonds contrôlé par le président américain, seuls les suivants ont accepté, pour le moment : l’Arabie Saoudite, l’Argentine, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Bahrein, la Bulgarie, les Émirats arabes unis, la Hongrie, l’Indonésie, Israël, la Jordanie, le Kazakhstan, le Kosovo, le Maroc, la Mongolie, l’Ouzbékistan, le Pakistan, le Paraguay, le Qatar, le Salvador et la Turquie. D’autres réservent leur réponse ou ont décliné. Quant au Canada, son invitation a finalement été annulée, en signe de mauvaise humeur de Donald Trump. 

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Les États-Unis veulent régler le conflit du Sahara occidental à tout prix https://mondafrique.com/international/les-etats-unis-veulent-regler-le-conflit-du-sahara-occidental/ https://mondafrique.com/international/les-etats-unis-veulent-regler-le-conflit-du-sahara-occidental/#respond Thu, 19 Feb 2026 05:30:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=147295   Les 8 et 9 février, les États-Unis ont réuni à Madrid le Front Polisario, le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie pour débloquer le règlement du conflit sur le Sahara Occidental, sur la base du plan d’autonomie proposé par le Maroc. Les Marocains sont en position de force, mais les conditions d’un accord opérationnel ne […]

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Les 8 et 9 février, les États-Unis ont réuni à Madrid le Front Polisario, le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie pour débloquer le règlement du conflit sur le Sahara Occidental, sur la base du plan d’autonomie proposé par le Maroc. Les Marocains sont en position de force, mais les conditions d’un accord opérationnel ne sont pas, pour autant, forcément réunies. Riccardo Fabiani, directeur du programme Afrique du Nord-Moyen Orient d’International Crisis Group, décrypte pour Mondafrique les enjeux de cette réunion. 

Par Selim Jaziri

La réunion au niveau ministériel qui s’est tenue dans les locaux de l’ambassade américaine à Madrid aurait dû rester secrète. Elle était présidée par Massad Boulos, le conseiller spécial de Donald Trump pour les questions arabes et africaines, en présence de Staffan de Mistura, l’envoyé du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara occidental.

Cette rencontre avait pour but de relancer le processus de règlement du conflit qui oppose le Maroc et le Front Polisario sur le statut du Sahara occidental depuis le retrait espagnol en 1976. Rabat revendique sa pleine souveraineté sur ce territoire au nom de liens historiques. Pour le Polisario, soutenu par l’Algérie – protagoniste pleinement engagé dans le contentieux, il s’agit d’un territoire colonisé ayant vocation à l’indépendance. Alors qu’Alger estime qu’il s’agit d’un conflit de décolonisation dont l’issue doit être négociée entre le Maroc et les représentants sahraouis, les Marocains entendent le traiter comme une question de sécurité régionale entre les quatre parties prenantes (la Mauritanie a renoncé à sa souveraineté sur la partie méridionale de l’ancien Sahara espagnol au profit du Polisario en août 1979, avant que celle-ci ne soit annexée par le Maroc). L’approche de Rabat a donc fini par s’imposer.

25 ans de statu quo

Le statu quo perdure depuis un cessez-le-feu négocié sous l’égide des Nations unies en 1991. Le Maroc contrôle de facto près de 80 % du territoire et le Polisario la partie orientale, tandis qu’un dispositif de sécurité, le « mur de sable », sépare les deux zones et qu’une force onusienne, la MINURSO, veille au respect du cessez-le-feu. L’Algérie abrite environ 175 000 réfugiés dans le camp de Tindouf.

Le plan de règlement onusien fondé sur le principe d’autodétermination prévoyait la tenue d’un référendum pour donner le choix à la population du territoire entre l’indépendance et l’intégration à l’État marocain. Mais le projet butte depuis plus de 30 ans sur la question de la définition du corps électoral. En 2002, le roi Mohamed VI a estimé que le référendum était impraticable et depuis 2007, le Maroc a mis sur la table un projet d’autonomie régionale sous souveraineté marocaine.

Pour sortir du statu quo, une première rencontre quadripartite a eu lieu en 2019 dans le cadre des Nations unies. Elle a tourné court après le retrait du Polisario qui estimait les discussions biaisées en faveur du Maroc. L’impasse diplomatique a poussé une partie du mouvement sahraoui à relancer la voie militaire. L’escalade a été contenue malgré une série d’incidents fin 2020, mais une crise ouverte a éclaté en juillet 2021 entre Rabat et Alger, aboutissant à la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays et à une course aux armements.

Un consensus diplomatique en faveur du Maroc

Ces dernières années, le Maroc a engrangé les soutiens diplomatiques, notamment celui des États-Unis qui a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental en contrepartie du ralliement de Rabat aux accords d’Abraham et de la normalisation des relations avec Israël, le 22 décembre 2020. Par la voix d’Emmanuel Macron, la France a estimé en juillet 2024 que « l’autonomie sous souveraineté marocaine est le cadre dans lequel cette question doit être résolue ».

La résolution 2797 votée par le Conseil de sécurité des Nations unies le 31 octobre 2025 entérine le plan d’autonomie présenté par le Maroc comme la base de règlement la plus crédible. Depuis, la diplomatie américaine s’active pour ajouter la fin du conflit sahraoui au palmarès de « faiseur de paix » de Donald Trump. C’est dans cette perspective qu’a été organisée la rencontre de Madrid, dont le cadre a été limité par Massad Boulos à la mise en œuvre de la résolution 2797 et du plan d’autonomie marocain.

Forte pression exercée sur Alger et le Polisario 

Mondafrique : Comment expliquer que l’Algérie et le Polisario acceptent de prendre part à une rencontre dont le format quadripartite et la base de discussion vont à l’encontre de ce qu’ils ont toujours défendu ?

Riccardo Fabiani : Pour ce qui concerne le Front Polisario, dont il faut souligner la dépendance matérielle à l’égard de l’Algérie, il faut noter qu’il refuse de parler de « processus de négociation », mais préfère le mot « discussion ». Cette subtilité sémantique signifie qu’il entend maintenir une distance et ne pas s’engager dans une négociation sur des bases qu’il désapprouve. En réalité, il est surtout sous la menace d’un projet de loi déposé au Congrès américain en septembre 2025 qui vise à le classer comme organisation terroriste.

Quant à l’Algérie, elle a été soumise à une pression intense de la part des États-Unis. Massad Boulos s’est rendu deux fois à Alger durant les quatre derniers mois. L’Algérie doit tenir compte de son isolement croissant : elle est en crise diplomatique avec le Maroc, la France, le Mali. Son influence est en recul au Sahel, ses relations sont difficiles avec l’Europe en général. Elle se sent encerclée par ses ennemis : Israël est littéralement à sa frontière via le Maroc, les relations se sont dégradées avec la Russie depuis l’implantation des milices Wagner au Sahel et en Libye. Elle est en crise ouverte avec les Émirats arabes unis, etc.

Dans ces conditions, ce serait catastrophique pour l’Algérie d’entrer en crise avec les États-Unis, qui restent bien évidemment la puissance principale dans le monde et dans cette région. Le calcul algérien, depuis l’élection de Donald Trump, a été de rester engagé avec l’administration américaine pour la convaincre de ne pas s’aligner complètement sur le Maroc. Elle a conclu, en mai 2025, un mémorandum d’entente avec les États-Unis pour accroître la coopération en matière de défense et adopté, en juin 2025, une loi autorisant les sociétés étrangères à détenir jusqu’à 80 % des parts dans les projets miniers, pour attirer les investisseurs américains.

Mais l’Algérie est également sous la menace de sanctions américaines en vertu de la loi CAATSA (Countering America’s adversaries through sanctions Act), après avoir passé commande de 12 chasseurs et de 14 bombardiers russes. Dans ces conditions, ni l’Algérie ni le Polisario ne sont plus en mesure d’imposer leurs conditions.

Riccardo Fabiani.

Le cadre des Nations unies mis de côté

Mondafrique : L’autre élément significatif de cette rencontre n’est-il pas la mise à distance du cadre des Nations unies par les États-Unis ?

R.F. : L’engagement américain est effectivement la principale nouveauté de cette période. Depuis plus de vingt ans, ils s’étaient désengagés du conflit. Il est évident qu’ils ne croient plus du tout aux Nations unies et au multilatéralisme. On le voit avec le  «Conseil de paix» pour Gaza, qui semble avoir pour vocation d’élargir sa compétence à d’autres situations. On le voit aussi en Libye, où Massad Boulos s’efforce d’obtenir une réunification économique puis politique du pays, en contournant complètement l’ONU.

Dans le cas du Sahara, Staffan de Mistura a été invité. Américains et ONU sont censés mener conjointement les négociations. Mais la vérité, c’est que ce sont les États-Unis qui mènent réellement le jeu. De leur point de vue, et on ne peut pas leur donner tort, rien n’a avancé depuis plus de trente ans, ils sont convaincus qu’il faut tenter des approches diplomatiques complètement différentes par rapport au passé.

Mondafrique : Ce processus peut-il réussir là où l’ONU a échoué ?

R.F. : Les dirigeants du Polisario sont conscients des contraintes, mais les réfugiés, les jeunes Sahraouis, sont sur une ligne beaucoup plus radicale. Ils comprennent le besoin d’une diplomatie, les menaces de Washington, mais ils sont hostiles à une négociation sur la base proposée par le Maroc. Bachir Mostafa Saïd, le frère du fondateur du Polisario, qui est le représentant de l’opposition à la direction du Polisario, a publié un article à la veille de la réunion de Madrid pour critiquer complètement cette approche. Il estime que le Polisario est en train de céder aux pressions de l’administration Trump, mais qu’il n’a rien à y gagner. Comment imaginer que le Polisario puisse accepter l’autonomie alors que l’écrasante majorité des réfugiés y est opposée ?

Pour les Sahraouis, il y a une ligne rouge : ils sont disposés à participer à n’importe quel processus parrainé par les Américains, à discuter de l’autonomie, mais ils ne renonceront pas à un référendum qui inclut l’option de l’indépendance. Pour les Marocains, l’idée d’un référendum limité au peuple sahraoui qui mentionne l’option de l’indépendance est tout aussi inacceptable.

Dès lors, je vois deux scénarios. Le premier, c’est que les Sahraouis et les Algériens restent engagés dans ce processus à cause de la pression américaine, mais fassent durer les négociations en entrant dans des discussions extrêmement détaillées et extrêmement complexes pour retarder le moment d’un accord et de l’heure de vérité. Le second scénario, c’est que Donald Trump commence à faire pression directement sur les Algériens, le Polisario et les Marocains pour aboutir à un accord avant le mois de mai. Mais la question, ce serait alors l’opérationnalisation d’un accord obtenu dans telles conditions. On court le risque de déclencher une révolte dans les camps de réfugiés, potentiellement aussi de violence, donc de divisions au sein du Polisario, de l’apparition de nouveaux mouvements…

Vers un rapport de force frontal

Mondafrique : Que pourrait concéder le Maroc pour tenter d’amener le Polisario et l’Algérie à un accord acceptable ?

R.F. : De toutes mes conversations avec les responsables marocains, j’ai compris qu’ils ne sont pas intéressés du tout par un compromis avec l’Algérie et le Polisario, et que les conséquences de l’imposition du plan d’autonomie sur la stabilité de l’Algérie et les risques de violence dans les camps des réfugiés, ce n’est pas leur problème. Leur priorité, c’est de garder cette relation privilégiée avec les États-Unis.

Leur objectif n’est pas d’aboutir à un accord mais de bâtir une coalition de pays qui soutiennent le plan de l’autonomie et reconnaissent la souveraineté marocaine sur le Sahara pour ensuite faire voter par l’Assemblée générale des Nations unies le retrait du Sahara occidental de la liste des territoires non autonomes. À partir de là, légalement, il n’y a plus de conflit et ils auront les mains libres pour imposer leur plan.

Mondafrique : Au risque d’une nouvelle escalade militaire avec l’Algérie ?

R.F. : En réalité, ils n’ont pas peur d’une confrontation militaire parce qu’en cas de reprise des affrontements, les forces marocaines sont certaines d’avoir l’appui des États-Unis, d’Israël, de la France…

Et surtout, ils sont convaincus qu’à cause de ces rapports de force, l’Algérie ne s’engagera jamais dans une confrontation militaire et donc qu’ils ont assez de soutien diplomatique pour la forcer à accepter cette nouvelle situation.

Mondafrique : Avant d’en arriver là, que sait-on du résultat de la rencontre de Madrid ?

R.F. : C’est un peu un mystère parce que les négociateurs ont reçu la directive très claire de la part des Américains de garder le silence pour minimiser le risque d’interférences et de pressions à travers la presse de la part des bases respectives du Polisario, de l’Algérie et du Maroc. C’était une réunion préliminaire. Les détails de cette première réunion restent donc impossibles à connaître.

Ce qu’on sait, c’est qu’il n’y a pas eu d’accord, ni même de consensus. On a parlé de la formation d’un comité technique qui travaillerait sur un accord cadre qui serait ensuite approuvé à Washington au mois de mai… Mais apparemment, c’est plutôt une spéculation de la part de la presse marocaine.

 

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Thierry Oberlé : « On a peut-être trop attendu de Mohammed VI » https://mondafrique.com/a-la-une/thierry-oberle-on-a-peut-etre-trop-attendu-de-mohammed-vi/ Mon, 16 Feb 2026 05:31:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=146973 Dans Mohammed VI, le mystère, le journaliste Thierry Oberlé propose un portrait inachevé du souverain marocain, au pouvoir depuis vingt-cinq ans, qu’il n’a pu totalement percer à jour malgré ses efforts. Dans une interview à Mondafrique, il embrasse un quart de siècle de règne avec un regard nuancé, des succès diplomatiques et politiques du roi, […]

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Dans Mohammed VI, le mystère, le journaliste Thierry Oberlé propose un portrait inachevé du souverain marocain, au pouvoir depuis vingt-cinq ans, qu’il n’a pu totalement percer à jour malgré ses efforts. Dans une interview à Mondafrique, il embrasse un quart de siècle de règne avec un regard nuancé, des succès diplomatiques et politiques du roi, à ses échecs de transformation en profondeur de la société marocaine. Un entretien de Thierry Oberlé avec Nathalie Prevost.

Mondafrique : Dans quelle mesure le roi Mohammed VI s’est-il inscrit en rupture contre son père Hassan II et quel rôle a joué leur relation dans ses choix politiques à la mort de Hassan II?

Thierry Oberlé : Le jeune Moulay Mohammed a reçu une éducation stricte, sévère et brutale. À l’occasion d’un accident de voiture du prince, Hassan II a dit un jour qu’il avait eu très peur d’abord en tant que roi, à la perspective de la disparition de son successeur.

Mohammed VI a été préparé pour ses fonctions mais cela ne correspondait pas forcément à la personnalité de l’enfant. C’est quelqu’un de discret qui n’a jamais donné d’entretien télévisé en direct. La seule trace que j’ai trouvée, c’est une interview à Antenne 2, quand il était enfant, dans laquelle il disait que son rêve était de pouvoir marcher seul dans les rues de Paris. Déjà, il exprimait ce besoin d’évasion, de liberté. Dans sa jeunesse, il était constamment surveillé. L’entourage du roi disait que c’était pour le protéger mais c’était surtout pour le surveiller. S’il n’a pas suivi d’études en Europe, c’est parce que son père voulait l’avoir toujours sous la main. Il a mesuré lui-même les restrictions de liberté que vivait alors le peuple marocain.

Lorsqu’il arrive au pouvoir, il s’inscrit dans la continuité de son père mais en rupture avec cet environnement de surveillance et de punition. Il manifeste une volonté de liberté plus grande, en apparence en tous cas. Il se débarrasse aussitôt des personnes qui représentent cette autorité qu’il a subie, à l’instar, exemple le plus saillant, de Driss Basri, le ministre de l’Intérieur. Et parallèlement, il s’attaque au récit national en demandant de faire la lumière sur les épisodes les plus sombres du règne de Hassan II. Il monte une commission mémorielle qui s’inspire de celle de l’Afrique du Sud à la fin de l’apartheid, qui va permettre la reconnaissance des crimes commis sous le règne de son père, bien que leurs auteurs ne soient jamais désignés et punis. C’est un pas franchi – même si le processus n’est pas complet– parce que c’est une reconnaissance de la violence d’État. En Algérie, à la fin de la guerre civile, on a juste décidé d’enterrer la mémoire des victimes avec celle des bourreaux, sans chercher à savoir ce qui s’était réellement passé.

Visite d’État d’Emmanuel Macron au Maroc, 28 octobre 2024, derrière Mohammed VI, tout à fait à gauche de la photo, son fils, le prince Moulay Hassan. (Capture d’écran d’une vidéo de la Présidence de la République).

« Le chemin inverse de son père »

Mondafrique : Qu’en est-il de son fils, le prince Moulay Hassan ? Quelle relation paternelle entretient-il avec lui et que sait-on du jeune homme, le futur roi ?

T.O.: On ne sait presque rien de ce jeune homme ou si peu, d’autant que ni lui ni son père n’ont évoqué cette question publiquement. Quand son fils était très jeune, Mohammed VI semble lui avoir donné de l’amour. Il fait le chemin inverse de son père. Il porte beaucoup d’attention à son fils, contrairement à Hassan II qui tenait toujours à ce que son fils soit présent lors des audiences mais privé de parole.

Les circonstances de l’éducation des deux hommes sont très différentes. Hassan II était toujours entouré de femmes ; il avait un harem ; alors que Mohammed VI a divorcé au moment où son fils entrait dans l’adolescence. Visiblement ce divorce a été difficile, accompagné de campagnes très agressives contre son ex-épouse. Mohammed VI semble avoir été un père présent, tout en étant absent, comme il apparaît aussi dans sa façon de gouverner, d’éduquer, de vivre. Une présence-absence. Le fils s’est rangé du côté de sa mère, a vécu avec sa mère, a toujours été très proche d’elle. Lors de la CAN, quand il est apparu publiquement, Moulay Hassan a toujours été filmé dans la tribune d’honneur. Sauf quand sa mère était invitée. Dans ce cas, seules des images volées d’elle ont circulé. Elle est réintroduite dans le circuit parce que son fils va prendre un jour ou l’autre le pouvoir mais elle n’est toujours pas réhabilitée.

Mondafrique : Sur le contenu, sa formation semble s’inscrire dans la continuité de celle que Mohammed VI a lui-même reçue de son père ?

T.O. : Oui mais dans une autre époque. Lorsque Moulay Hassan a passé son bac, il a tout de suite trouvé une université nouvelle prête à l’accueillir aux portes de son domicile, à Rabat. Il y est inscrit en géopolitique et suit souvent les cours en télé-enseignement. Comme son père, il n’a pas été envoyé dans une université française ou américaine. On dit qu’il voulait rester auprès de sa mère mais je n’ai pas pu le confirmer. La princesse Lalla Salma habite au Maroc dans ce qui était la résidence personnelle de Mohamed V, juste à côté de la faculté. Il a appris l’équitation, chose très importante dans la famille royale. Et il a aussi reçu une éducation religieuse dans l’école royale, puisqu’il va devenir le commandeur des croyants.

C’est une continuité dans l’organisation du régime : une monarchie exécutive servie par des cadres du Makhzen, sorte d’élite performante qui permet au pays d’avoir des résultats. Toutes les affaires régaliennes sont gérées à ce niveau. Le gouvernement n’est qu’une sorte de gouvernement bis. Les divergences sont invisibles même si, bien sûr, il y a des rivalités à l’intérieur du palais, entre les différents clans. Au début, ils étaient très soudés, c’était tous des camarades d’études du roi. Puis avec le temps sont apparus, comme dans toute entreprise humaine, des rivalités, des ambitions et des désaccords. C’est le lieu du vrai pouvoir. On croit que le Premier ministre est celui qui fait tourner la maison mais en réalité, il n’est là que parce les conseillers du roi, derrière, se sont débrouillés pour qu’il devienne Premier ministre.

La capacité qu’a le royaume d’intégrer les dissidences, de les user et de les recycler est spectaculaire. Ce fut le cas avec la gauche, l’extrême gauche puis les islamistes. Mais ce système arrive en bout de course parce qu’il n’a pas généré de force nouvelle susceptible de renouveler le paysage. Il reste au pouvoir une forme d’oligarchie économique. Le Premier ministre est la deuxième fortune du pays, le roi la première. Leurs fortunes économiques sont elles en mesure d’entraîner dans leur sillage le reste du pays ? Beaucoup en doutent parce que la  concurrence entre les entreprises est faussée. Il y a un plafond de verre pour l’économie marocaine, qui contient le royaume. Le Maroc ne parvient pas à devenir un pays émergent.

Une gouvernance erratique

Mondafrique : Vous dressez un bilan mitigé de l’œuvre politique du roi. Après une période d’ouverture du régime, vous expliquez que le pays est retombé dans les mauvaises habitudes du passé. La gouvernance est-elle clé, selon vous ? Et si oui, comment définiriez-vous celle de Mohammed VI ? Ferme, laxiste, impuissante, complaisante ?

T.O. : L’œuvre politique se résume en un mot : la stabilité. C’est ce qu’attendent les partenaires du pays. Ce n’était pas gagné d’avance. Beaucoup disaient que Mohammed VI serait le dernier roi mais cela n’en prend pas le chemin. Le Maroc a traversé des crises mais il les a surmontées toutes.

En revanche, certaines libertés sont gravées dans le marbre mais pas appliquées. Le pays est entré dans une phase de régression politique après les printemps arabes avec une accentuation de son caractère autocratique. 

Mondafrique : Dans l’environnement tumultueux du Maghreb, le Maroc donne l’impression de s’en sortir plutôt bien.

T.O. : Les régimes de la région sont tombés comme des dominos durant le printemps arabe ! La Tunisie, la Libye, l’Égypte… Les Européens, qui ont besoin d’un partenaire sûr de l’autre côté de la Méditerranée, se satisfont de cette stabilité marocaine. Mais sur le plan politique, les changements sont inachevés. On attend toujours la réforme de la réforme du code de la famille, malgré des avancées. Et c’est ainsi dans d’autres domaines. Certains parlent d’une transition inachevée.

La gouvernance de Mohammed VI, je la qualifierais d’erratique. Des coups d’accélérateur, puis des coups de frein et des retours en arrière. Par exemple, on peut dire que la liberté de la presse a régressé depuis la fin du règne de Hassan II. Il y a plus que jamais des lignes rouges et des tabous. Le cannabis est l’un des plus grands tabous.  

De vraies régressions culturelles 

Mondafrique : Quelles sont les forces qui freinent un développement démocratique du pays et comment s’articulent-elles avec le Palais ?

T.O. : Les Marocains n’ont plus peur du roi mais ils craignent le Palais et son Makhzen, qui ne veut pas que soient abordés certains sujets qui iraient à l’encontre de ses intérêts.

Mondafrique : Dans cette situation, quelle est la part du roi en tant que personne et celle du Makhzen ?

T.O. : Je pense que le roi n’est pas un conservateur mais il mesure le fossé qui le sépare de la société, sa religiosité, la superstition, le conservatisme ambiant. On assiste à de vraies régressions culturelles au Maghreb.

Mondafrique : La société marocaine n’a-t-elle pas beaucoup changé durant le règne de Mohammed VI ? On a vu apparaître une classe moyenne. La pauvreté a reculé. Quelle est la part du roi dans ces progrès?

T.O. : C’est l’œuvre d’abord de la mondialisation. Ce qui s’est développé, sous Mohammed VI, c’est le Maroc utile de Lyautey, qui allait de Rabat à Casablanca au début du règne et qui s’étire maintenant de Tanger jusqu’à Marrakech, en longeant la côte. Autour c’est la pauvreté et l’analphabétisme, qui poussent les habitants à partir en migration. Il y a eu des progrès dans ce Maroc utile mais aussi beaucoup d’éléphants blancs, qui masquent le vide. Derrière l’autoroute ou le TGV, il y a la déshérence. Quand, à la sortie de l’autoroute, tu entres dans Meknès, l’ex capitale impériale, tu découvres une ville négligée. Certes, il y a moins de pauvres et d’analphabétisme au Maroc mais le bond en avant ne s’est pas produit. Peut-être qu’on attendait trop du roi.

« Mohammed VI se sent profondément africain »

Mondafrique : Sur le plan diplomatique, le Maroc a engrangé des victoires sur son rival algérien, liées à son influence bancaire et économique sur le continent ou, récemment, au Sahel. Est-ce à mettre au crédit de Mohammed VI ?

 T.O.: Oui. Parce que Mohammed VI se sent profondément africain. Et il s’est immédiatement tourné vers l’Afrique. Sur 25 ans de règne,  on peut mesurer la progression de la profondeur stratégique du Maroc sur le continent, qui s’est développée de manière importante, au-delà de ses zones d’influence traditionnelles. Avant, il y avait un peu le Gabon, le Sénégal – les confréries de ce pays ont leurs sources d’inspiration au Maroc. Maintenant, le Maroc est présent au Sahel et son influence s’étend jusqu’au Rwanda et ça, c’est nouveau. Côté économique, il est actif dans le domaine de l’exploitation des ressources minières, à travers une compagnie qui appartient au roi, dans le secteur bancaire – où le Maroc tend à remplacer de plus en plus la France – les transports, avec la RAM, l’assurance, la communication. La société de communication du roi à Paris est franco-marocaine et elle s’est développée dès 2017 vers l’Afrique. Le Maroc taille des croupières à l’Algérie et reprend, d’une certaine manière, la place abandonnée par la France. Dans le secteur bancaire et les assurances, quand les Français jugent qu’une activité n’est pas rentable, les Marocains arrivent. Le risque, c’est que les Marocains soient perçus comme de nouveaux colons mais ce n’est pas encore le cas.

Il faut également rappeler que  Le Maroc était la 5e puissance africaine au moment de la mort de Hassan II. C’est toujours le cas. Il n’a pas progressé en termes de classement mais il a progressé en termes d’influence.

Mondafrique : Est-ce la vision de Mohammed VI lui-même, que vous décrivez pourtant plutôt intéressé par le nord que par le sud ?

T.O. : Il allait beaucoup au Gabon du temps d’Ali Bongo. Il pouvait y passer trois ou quatre mois, l’hiver. Avec parfois, un navire militaire au large en cas de putsch. Mais il ne s’est pas battu pour son ami Ali Bongo.

Il se sent Africain comme un Nord-Africain. C’est une composante de son identité. Ça se voit à travers les gens dont il s’entoure. Des artistes noirs, des rappeurs, le judoka français Thierry Riner. Il se sent bien avec eux. Ses potes sont des Arabes, des Blacks. De préférence des gens qui ont réussi mais qui sont partis de rien. Le contraire de ce qu’il est. Un sportif qui a réussi et qui vient de rien, ça lui parle.

Mondafrique : Quelle est la part « africaine » de la monarchie marocaine ?

T.O. : Mohammed VI est un souverain alaouite. Ses ancêtres viennent de l’actuelle Arabie saoudite  et se sont installés à la porte du Sahara. Ils sont imprégnés d’Afrique et ont été au contact de populations noires. Le roi a toujours sa garde noire, qui a défilé le 14 juillet à Paris et fait partie des symboles de la monarchie.

« Macron s’est brouillé avec le Maroc sans réussir à dealer avec l’Algérie »

Mondafrique : Le Maroc est l’un des pays les plus bénéficiaires de l’aide publique au développement française. C’est aussi le pays qui compte le plus d’écoles françaises. C’est un pays clé pour la France. Pourquoi ?

T.O. : C’est un pays clé par l’histoire. Au Maroc, les Français ont fait le contraire de ce qu’ils ont fait en Algérie. Sous le protectorat, les structures traditionnelles ont continué de faire tourner le pays. Le palais et le Makhzen, sous Lyautey, continuent à fonctionner. Ce système de gouvernance est maintenu et par-dessus, se dresse une économie coloniale qui passera ensuite entre les mains de la monarchie. Les grandes entreprises françaises sont présentes dans les secteurs clé et commencent à perdre vraiment du terrain sous Mohammed VI, qui achève la marocanisation engagée par son père. La France a, au Maroc, des intérêts économiques qui n’existent pas avec l’Algérie. Cette situation interpelle Emmanuel Macron quand il devient Président. Il vient de la finance. Il voit l’immense Algérie, une sorte d’empire et, à côté, le Maroc, et il se dit que le travail de mémoire sur le passé colonial engagé par ses prédécesseurs peut, s’il est mené à terme, réconcilier les deux pays et ouvrir le marché algérien à la France. C’était oublier que le régime algérien tire sa légitimité de son combat contre la France et que la rivalité algéro-marocaine, attisée par la montée du nationalisme des deux côtés de la frontière, sont des obstacles rendant la tâche herculéenne. Macron s’est brouillé avec les Marocains sans réussir à dealer avec les Algériens. Il connait l’Histoire mais fait fi des réalités qu’elle engendre. Lorsqu’elles se sont imposées, il a pris la direction de Rabat.

Mondafrique : Et qu’en est-il dans l’autre sens ? Quelle est la relation entre Mohammed VI et la France ? Puise-t-elle dans l’histoire coloniale ? Vous évoquez le racisme français dont Hassan II n’était pas dupe.

T.O. : Hassan II avait, dans sa jeunesse, subi le racisme comme une brûlure. Il admirait la France, sa culture et son mode de vie. Donc il a  acheté deux châteaux. Quand il allait dans l’Oise, c’était le roi de Bez. C’était un homme ambivalent, grandi dans une double culture.

Mondafrique : Et lui, Mohammed VI, que sait-on de sa perception de cette histoire ?

T.O. : Il sait lui aussi ce qu’est le racisme mais sa perception de la France est plus festive. Il était surveillé au Maroc ; Paris, c’était, dans sa jeunesse, la liberté personnelle, l’absence de contrainte. Cela n’a pas tellement changé. Il y a les boutiques de luxe, la sape, même s’il préfère le street wear de luxe aux défilés Chanel. C’est un citadin. Il séjourne dans son hôtel particulier près du Champ de Mars.

Mondafrique : A-t-il des amis français ?

T.O. : Beaucoup de ses amis sont des Franco-Marocains. L’écrivain Rachid Benzine est un vieux pote.

Le Mohammed VI  d’aujourd’hui vit dans l’univers des hyper riches, dans une bulle bling bling un peu déjantée. Il est dans un autre monde que celui de ses sujets.

Sur le plan religieux, il est hors sol : parce qu’il représente Dieu sur terre, il n’a pas le droit de toucher le sol lors de la cérémonie de la Bay’a. Il y apparaissait sur un cheval, jadis et maintenant qu’il est malade, debout dans une voiture. Sur le plan humain, il est également hors sol car le pouvoir et l’argent éloignent.

Mondafrique : Et son fils ? Quelles relations a-t-il avec la France ?

T.O. : La France intéressait la bourgeoisie francophone, la génération d’avant. La génération Z n’est pas spécialement tournée vers la France. Le prince héritier Moulay Hassan en est la meilleure incarnation. Il ne semble pas du tout attiré par Paris, contrairement à son père et son grand-père.

« C’est l’allié américain qui occupe la première place »

Mondafrique : D’autres puissances ont-elles pris la place de la France au Maroc ?

T.O. : Au-delà des Émirats arabes unis, dont le prince est un ami d’enfance du roi et qui sont un allié stratégique du Maroc, c’est l’allié américain qui occupe la première place. Au début du règne, au moment de la guerre contre le terrorisme menée après le 11 septembre 2001 par George W. Bush, Washington a pratiqué la délocalisation de la torture contre al-Qaïda en s’appuyant sur les polices qui étaient jugées efficaces, la Jordanienne et la Marocaine notamment. Puis il y a eu ce moment assez mal vécu par les Français des accords d’Abraham. C’est un grand basculement. Trump, pratiquant son habituelle diplomatie transactionnelle, propose au Maroc de signer les accords d’Abraham – ce qui lui permet d’afficher au grand jour ses relations cachées avec Israël – en échange de la reconnaissance de la marocanité du Sahara. Les visions pragmatiques de Trump et de Mohammed VI s’accordent. Sous Hassan II, il y avait une forme de respect du droit international puisque le roi se pliait à l’avis de La Haye qui exigeait un referendum sur le statut de ce territoire. Mais son fils a compris l’accélération offerte par Trump et s’est immédiatement saisi de l’opportunité.

Mondafrique : Pourtant, la rue marocaine est pro-palestinienne !

T.O. : La rue marocaine est anti-israélienne à fond. Le roi laisse faire les manifestations pro-palestiniennes, comme il se servirait d’une cocotte minute, pour évacuer la pression. 

Il est pleinement dans le camp des Américains et d’Israël. Il s’est précipité pour entrer dans le Conseil pour la paix créé par Trump. Il a l’avantage aux yeux des Américains d’être en bons termes avec Israël, avec les Palestiniens et avec l’Égypte. Il se situe pleinement dans cette galaxie Etats-Unis-Israël-Monarchies du Golfe. Ce rapprochement, il l’a fait au départ pour le Sahara occidental, la grande cause nationale, mais ça lui a permis d’ouvrir des portes. Il avait déjà cette politique vers l’Afrique assez originale et là, maintenant, il ouvre un nouvel axe dans une autre direction.

Mondafrique : Ça prouve qu’il travaille !

T.O. : Rires. On ne sais jamais avec lui s’il chille ou s’il bosse. Cela prouve surtout que le Maroc travaille.

Mondafrique : Pourquoi la relation entre Mohammed VI et Emmanuel Macron a-t-elle été aussi mauvaise ? D’où vient cette colère marocaine contre la France ?

T.O. : La colère des Marocains vient de la punition sur les visas qui a également été infligée à la Tunisie et à l’Algérie en 2022. Les visas ont été divisés par deux pour tenter d’infléchir l’exécution des OQTF, une mesure qui a pourri l’ambiance et n’a pas été efficace. Elle a en revanche alimenté un sentiment anti-Macron.

Par ailleurs, il y a eu le conflit personnel entre Macron et le roi, le premier soupçonnant le deuxième de l’avoir écouté. On ne sait toujours pas si son téléphone a été piraté ou pas, mais il y a eu une tentative de piratage par un logiciel d’écoute israélien qui aurait été acquis par Rabat, ce que le Maroc nie. Les enquêtes ont été maintenues sous les radars pour préserver les apparences de la relation bilatérale. Ce qu’on sait, c’est que beaucoup de gens ont été placés sur écoute : l’ambassadeur de France en Algérie, des responsables algériens, une partie du gouvernement français, les opposants marocains, la famille du roi. Cette affaire a été découverte par un consortium de journalistes qui a prévenu l’Élysée juste avant de publication. À la suite de cela, il y a eu une conversation très vive entre Macron et Mohammed VI, que Mohammed VI n’a pas pardonnée à Macron.

Emmanuel Macron ne s’est jamais intéressé à Mohammed VI. Il ne l’a jamais calculé. Le courant n’est jamais passé. Il l’a rencontré une fois en vitesse, au Palais royal, à l’occasion d’un dîner. Alors qu’avec le président algérien, il s’entendait à merveille.

Pourtant, au moment du tremblement de terre au Maroc, en septembre 2023, Macron a déjà pratiquement pris sa décision de basculer du côté marocain. Le tremblement de terre arrive comme un cheveu sur la soupe. La nuit du séisme, le roi se trouve à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau de l’Élysée, dans son hôtel particulier. Il est absent du Maroc, son entourage flotte parce qu’il n’est pas là, Macron se précipite sur les réseaux sociaux pour proposer l’aide de la France et voilà. Nouveau couac. La reconnaissance de la marocanité du Sahara sera retardée encore de quelques mois. En décembre suivant, les Algériens comprennent que les choses se gâtent avec Paris. Macron rétropédale sur la restitution du burnous et du sabre d’Abdel Kader, qu’il avait promise. En juillet 2024, il reconnait la marocanité du Sahara Occidental. Les jeux sont faits.

Mondafrique : Comment expliquez-vous cette très forte influence du Maroc dans la classe politique française ? A-t-elle persisté sous Mohammed VI ?

T.O. : Je pensais qu’elle était en déclin, après avoir connu son apogée du temps de Chirac et de Sarkozy, mais elle a de beaux restes et peut passer par des compromissions.

Mondafrique : Ces agissements ont d’ailleurs été révélés au grand jour à la Commission européenne.

T.O. : À Bruxelles, les enquêtes sur des tentatives de corruption présumée ont été ouvertes sur la base d’informations qui ne pouvaient provenir que des services de renseignement français ou espagnols. Il n’y a pas eu de prolongement judiciaire en France. La diplomatie de la pastilla qu’on a appelé aussi diplomatie de la Mamounia est pourtant une habitude toujours ancrée dans les mentalités. J’ai d’ailleurs constaté que lorsque un débat s’ouvre sur le Maroc, ceux qui reprennent à leur compte le narratif marocain ont souvent des liens d’intérêt avec ce pays. 

Thierry Oberlé, Mohammed VI, le mystère, Flammarion, 2026, 22 euros.

 

 

 

 

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Abdelhadi Belkhayat, la voix qui unissait les mondes https://mondafrique.com/loisirs-culture/abdelhadi-belkhayat-la-voix-qui-unissait-les-mondes/ Mon, 09 Feb 2026 06:00:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=146735 Disparu le 30 janvier 2026 à l’âge de 86 ans, Abdelhadi Belkhayat laisse derrière lui un héritage artistique colossal qui transcende les générations. De l’Olympia de Paris aux usines Renault de Billancourt, de la scène profane au chant mystique, ce géant de la chanson marocaine aura incarné toutes les facettes d’une vie dédiée à la beauté : celle […]

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Disparu le 30 janvier 2026 à l’âge de 86 ans, Abdelhadi Belkhayat laisse derrière lui un héritage artistique colossal qui transcende les générations. De l’Olympia de Paris aux usines Renault de Billancourt, de la scène profane au chant mystique, ce géant de la chanson marocaine aura incarné toutes les facettes d’une vie dédiée à la beauté : celle des mélodies qui bercent l’âme et celle de la quête spirituelle qui l’élève. Portrait d’un artiste qui savait, mieux que quiconque, que le silence peut être le chant le plus vrai.

Par Nidam Abdi

Lorsque Mohamed Abdelwahab présenta Abdelhadi Belkhayat à ses invités en 1984 à l’hôtel Intercontinental de Paris comme « la voix du monde arabe », le maître de la chanson cairote ne se doutait probablement pas à quel point cette formule résumerait le destin exceptionnel de l’artiste marocain. Car Belkhayat fut bien plus qu’une voix : il fut un pont entre les cultures, un ambassadeur du Maroc dans le monde arabe, et surtout, un homme qui sut réconcilier en lui l’artiste et le mystique, la scène et la mosquée, la passion terrestre et l’élévation spirituelle.

Né en 1940 à Fès dans une période que l’histoire marocaine retient comme étant une année noire, en raison de la terrible famine qui frappait le pays, Abdelhadi Zoukari Idrissi connut très tôt l’adversité. L’exode vers Casablanca, imposé par les circonstances de la Seconde Guerre mondiale, puis le retour à Fès en 1958, avant un nouvel établissement à Rabat où il devint chauffeur au ministère de la Jeunesse et des Sports, marquèrent une jeunesse tumultueuse. Mais c’est précisément dans ces déracinements successifs que se forgea la sensibilité d’un artiste capable de chanter la douleur, l’exil et l’espoir avec une authenticité bouleversante.

Sa première audition à la radio de Casablanca dans les années 1960 fut le déclic. Dans un paysage musical dominé par Mohamed Fouiteh, Maâti Belkacem et Brahim El Alami, le jeune Belkhayat imposa rapidement sa voix grave, presque liturgique, cette couche vocale profonde qui deviendrait sa signature. Le Maestro Nabil Akbeib dira plus tard de lui qu’il possédait « l’une des couches vocales les plus basses des hommes », capable de satisfaire tous les tons de la musique arabe et marocaine.

L’artiste perfectionna son art au conservatoire supérieur de musique arabe du Caire entre 1965 et 1967, trois années décisives qui lui permirent de conquérir le public égyptien et d’affirmer son style unique, mêlant influences orientales et authenticité marocaine. Ce séjour cairote fut fondateur : Belkhayat y apprit à naviguer entre le poème chanté classique et les airs populaires, entre la qassida de Mohamed Abdelwahab et les mélodies de Houcine Slaoui, avec une aisance qui stupéfiait ses pairs.

L’âge d’or et la conquête des cœurs maghrébins

Les années 1960 à 1980 constituent l’âge d’or d’Abdelhadi Belkhayat. Sa collaboration avec des compositeurs et paroliers de génie comme Ahmed Taïeb El Alj, Abderrafiî Jaouahiri, Ali Haddani, Abdessalam Amer, Abderrahim Essakat ou Abdelkader Rachidi produisit des chefs-d’œuvre qui traversèrent les décennies. « El Qamar el Ahmar » (La Lune Rouge), « Kitar Al Hayat » (Le Train de la Vie), « Ya Bint Al-Nas » (Ô Fille des Gens), « Matakchi Biya », « Al Mounfarija », « Jorh Qdim » (Une Blessure Ancienne) : autant de titres qui s’inscrivirent dans la mémoire collective marocaine et maghrébine.

Mais c’est peut-être en France, auprès des travailleurs immigrés maghrébins, que Belkhayat connut sa gloire la plus touchante. Le concert de l’Olympia de 1972, organisé par le producteur Brahim Ounnassat, devint légendaire : plus de spectateurs restèrent dehors, faute de places, que la salle n’en contenait. L’album live qui en résulta, avec les titres « Ya Dak el Insane », « Ya Lghirb » et « Ma Menek Nta Jouj Nta Wahed », devint un trésor pour toute une génération d’exilés qui trouvaient dans la voix de Belkhayat le réconfort du pays natal.

Cette proximité avec les ouvriers maghrébins de France, Belkhayat ne l’oublia jamais. En 1982, lors de la fête de l’Aïd el-Kébir, il se produisit au Centre Industriel de Renault Billancourt, aux côtés de la Tunisienne Zoheira Salem, des Algériens Hachemi Guerrouabi et Ferhat du groupe Imazighen i Moula, et du Malien Diabate Broulaye. Ces prestations pour les comités d’établissement organisées par Mustapha Idbihi, loin des paillettes des grandes salles, témoignaient de sa générosité et de son attachement viscéral au peuple. Belkhayat était l’idole des humbles, celui qui chantait leurs peines et leurs espoirs avec une dignité jamais démentie.

L’homme aux mille visages

Derrière l’artiste se cachait un homme d’une bonté remarquable. Les anecdotes sur sa générosité abondent : ce jour où il aida un ami producteur à faire hospitaliser sa mère dans une clinique de Casablanca pour qu’elle reçoive les meilleurs soins, ou encore ces innombrables gestes discrets qui marquèrent ceux qui le côtoyèrent. « Un homme bon qui rendait service », voilà comment le résumaient ceux qui le connaissaient intimement.

Belkhayat tenta aussi l’aventure cinématographique avec trois films, dont deux réalisés par Abdellah Mesbahi : « Silence, Sens Interdit » en 1973 et « Où cachez-vous le soleil ? » en 1979, ce dernier aux côtés de son ami et rival artistique Abdelwahab Doukkali. Tournés entièrement au Caire, ces films, bien qu’inédits au Maroc, témoignèrent de sa polyvalence et de son désir d’explorer toutes les facettes de la création.

Sa carrière fut jalonnée de distinctions prestigieuses : l’Ordre du Trône décerné par le roi Mohammed VI en 2009, le Disque d’Or pour son album de 1973 comprenant « La Lune Rouge » vendu à près d’un million d’exemplaires, le Golden Rabab Award en 2002. Mais au-delà des médailles, c’est dans le cœur des Marocains et des Maghrébins que Belkhayat grava son nom de manière indélébile.

Le tournant mystique : du chant profane au soufisme

Au sommet de sa gloire, alors que rien ne laissait présager un tel revirement, Abdelhadi Belkhayat prit la décision la plus radicale de sa vie : en 2010, il annonça sa retraite artistique pour se consacrer entièrement à la da’wah et au chant religieux. Cette décision, qui stupéfia la communauté artistique et ses millions de fans, n’était pourtant pas une fuite mais l’aboutissement d’une quête spirituelle profonde.

Belkhayat adhéra au soufisme au sein de la confrérie Boutchichia, rejoignant le groupe Da’wah et Tabligh via Saeed Al-Zayani. Loin d’être un intégriste, comme certains le craignirent, il embrassa la voie mystique du soufisme, cette tradition spirituelle de l’islam qui privilégie l’amour divin et l’élévation intérieure. Il se retira dans une mosquée casablancaise où il devint imam, consacrant son temps aux psalmodies coraniques, aux invocations et à la méditation.

« J’ai chanté l’amour, la douleur, la vie… Puis, un jour, j’ai compris que le silence pouvait être le chant le plus vrai », confia-t-il dans un rare entretien. Cette phrase résume toute la philosophie de sa transformation : non pas un rejet de son passé artistique, mais une transcendance, une manière de donner à sa voix une dimension plus haute encore.

En 2015, au printemps, il accepta de rompre brièvement sa retraite pour un concert exceptionnel au Théâtre National Mohammed V dans le cadre du Festival Mawazine. Ce retour, attendu par des milliers de fans, ne fut pas une rechute dans le profane mais une affirmation de sa nouvelle voie : il présenta quinze chansons exclusivement religieuses et soufies, selon la méthode Naqshbandi, accompagné uniquement du tambourin et des voix d’un chœur. Parmi les titres figuraient « Al Manfarja » (un poème d’Ibn Al-Nahwi), « Ya Cutayen La-Jabal », « Sayed Al-Nas » et « Yamen to His Mercy Al-Maffar ». Le public marocain, profondément ému, salua ce retour spirituel d’un artiste qui avait tant donné à la chanson nationale.


Abdelhadi Belkhayat à droite avec le chanteur Taher Jemmy

L’œuvre pour la paix : « Allah ya Djari »

Dans ses dernières années, Belkhayat ne cessa de mettre sa notoriété au service de causes qui lui tenaient à cœur. L’une de ses initiatives les plus touchantes fut la création de « Allah ya Djari » (Ô Dieu mon voisin), une œuvre dédiée à la réconciliation algéro-marocaine. Dans un contexte de tensions politiques récurrentes entre les deux pays frères, cette chanson portait un message de fraternité et d’unité maghrébine, rappelant que par-delà les frontières artificielles, les peuples du Maghreb partagent une histoire, une culture et un destin communs.

Les adieux d’une nation

Lorsqu’Abdelhadi Belkhayat s’éteignit le 30 janvier 2026 à l’hôpital militaire de Rabat après plusieurs semaines de maladie, c’est tout le Maroc qui entra en deuil. Ses funérailles au cimetière des Martyrs de Casablanca, le samedi suivant, se transformèrent en une procession solennelle réunissant des milliers de personnes : artistes, politiques, religieux et anonymes vinrent rendre un dernier hommage à celui qui avait su, dans sa vie comme dans sa mort, unir les Marocains au-delà de leurs différences.

La présence d’Abdelwahab Doukkali, son ami et rival artistique, fut particulièrement émouvante. Malgré des critiques mutuelles ces derniers mois, Doukkali était là, les yeux rougis, déclarant dans un témoignage qui fit le tour du pays : « Cette pyramide est impossible à remplacer, et pour qu’un artiste de son calibre apparaisse, il nous faut au moins cent ans de plus. » Aux côtés de Doukkali se trouvaient Noumane Lahlou, Omar El Sayed de Nass El Ghiwane, Abdelilah Benkirane (ancien Premier ministre et secrétaire général du Parti de la Justice et du Développement), et des membres de la Jama’at al-Dawa wal-Tabligh, illustrant la multiplicité des mondes que Belkhayat avait su habiter avec la même sincérité.

Un débat sur l’identité d’un homme complet

La mort de Belkhayat raviva un débat qui avait agité les réseaux sociaux ces dernières années : fallait-il le qualifier de « chanteur » ou de « muezzin » ? Certains, particulièrement dans les milieux islamistes, estimaient que l’appeler chanteur après sa retraite nuisait à son choix spirituel et préféraient insister sur la phase post-retraite comme modèle de repentance.

De l’autre côté, artistes, intellectuels et une grande partie du public défendirent l’ensemble de son héritage, affirmant que le réduire à une seule période revenait à amputer un patrimoine culturel national. Ses chansons, produites dans leur contexte historique, font partie intégrante du patrimoine commun du Maroc, et personne n’a le droit de les confisquer ou de les effacer. La vérité, sans doute, est que Belkhayat fut les deux : un artiste dans son chant profane comme dans son chant mystique, un homme complet qui refusa de se laisser enfermer dans une seule identité.

L’héritage immortel

Que reste-t-il d’Abdelhadi Belkhayat ? Un trésor musical incomparable, d’abord : des dizaines de chansons qui continuent de résonner dans les mariages, les fêtes, les moments de mélancolie, transmises de génération en génération avec le même engouement. « Qitar el hayat » (Le Train de la Vie), « El kamar el ahmar » (La Lune Rouge), « Ya Bint Al-Nas » (La fille des gens)… : autant de mélodies qui font désormais partie du patrimoine immatériel du Maroc.

Mais au-delà des chansons, Belkhayat laisse l’exemple d’un homme qui vécut avec une cohérence rare. Cohérence dans son art, qu’il refusa toujours de galvauder, privilégiant la qualité à la quantité. Cohérence dans sa générosité, lui qui n’oublia jamais d’où il venait et pour qui il chantait. Cohérence, enfin, dans sa quête spirituelle, assumant pleinement le choix radical de quitter la scène au sommet pour se consacrer à l’essentiel.

« Quand on se retire, ce n’est pas pour fuir, mais pour écouter ce que la musique ne peut plus dire », avait-il confié. Cette phrase magnifique résume le parcours d’un homme qui comprit que la vie est un voyage, comme le chante son titre le plus célèbre, et que chaque étape de ce voyage mérite d’être vécue pleinement, avec sincérité et courage.

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Quand le Maghreb parlait d’une seule voix contre le colonialisme https://mondafrique.com/decryptage/quand-le-maghreb-parlait-dune-seule-voix-contre-le-colonialisme/ Wed, 04 Feb 2026 13:43:28 +0000 https://mondafrique.com/?p=146476 Alors que prévalent d’extrêmes tensions entre les États du Maghreb, il n’est pas inutile de rappeler que des indépendantistes d’Algérie, du Maroc et de Tunisie furent un temps alliés dans une lutte pour une libération du joug colonial d’un « Maghreb uni ». C’est ce que fait ici l’historien algérien Daho Djerbal, dans un article […]

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Alors que prévalent d’extrêmes tensions entre les États du Maghreb, il n’est pas inutile de rappeler que des indépendantistes d’Algérie, du Maroc et de Tunisie furent un temps alliés dans une lutte pour une libération du joug colonial d’un « Maghreb uni ». C’est ce que fait ici l’historien algérien Daho Djerbal, dans un article publié dans l’Encyclopédie de la colonisation française dirigée par Alain Ruscio (Les Indes Savantes).

Daho Djerbal est historien, directeur depuis 1993 de la revue Naqd, d’études et de critique sociale.


A la fin des années 1940, face à la solution politique négociée prévoyant une indépendance par étapes d’un Maghreb tourné vers l’Occident se dresse l’alternative d’une indépendance conquise par les armes avec pour objectif, l’édification d’un Maghreb arabe intimement lié au Machrek. Dès lors, se profilent les lignes de faille qui vont opposer les partis politiques nationalistes de diverses obédiences aux groupements armés qui se préparent à libérer le Maghreb par la voie des armes. L’Armée de libération du Maghreb se trouve entre 1953 et 1956 à la croisée des chemins et son destin sera scellé par le basculement des deux Etats voisins de l’Algérie vers une indépendance négociée avec la puissance coloniale.

Abdelkrim el Khattabi, sous l’égide duquel est créé en 1948 le Comité de libération du Maghreb arabe
Abdelkrim el Khattabi, sous l’égide duquel est créé en 1948 le Comité de libération du Maghreb arabe

Les prémices : le Comité de libération du Maghreb arabe

Après la deuxième guerre mondiale, et dans un contexte marqué par les menaces de partage de la Palestine, les nationalistes marocains, algériens et tunisiens se retrouvent au Caire où se tient le 1er congrès du Maghreb arabe (15 au 22 février 1947). Ils sont représentés par la Ligue de défense marocaine, le Parti du peuple algérien et le Néo-Destour tunisien. De cette rencontre naît le Bureau du Maghreb arabe dont la mission sera de coordonner l’action politique des différents partis nationalistes maghrébins. Les atermoiements des représentants des partis politiques nord-africains au Caire quant à la position à adopter vis à vis des puissances coloniales ainsi que celle des notabilités arabes face à la partition de la Palestine irritent au plus haut point les partisans d’une action plus résolue pour la libération du Maghreb et du monde arabe.

Ce sont de jeunes nationalistes maghrébins déçus par l’attitude de la Ligue arabe et du Bureau de Liaison et d’information du Maghreb et de la Palestine qui vont à la rencontre l’émir Abdelkrim[1] pour lui faire part de leur désarroi et de leur détermination à passer à l’action. La ligne radicale du recours à la lutte armée l’emporte dans la capitale égyptienne au point qu’une année plus tard, en janvier 1948, un Comité de libération du Maghreb arabe[2] est créé sous l’égide de l’émir Abdelkrim el Khattabi. Ce Comité est constitué par de jeunes nationalistes venus du Maghreb, la plupart comme volontaires pour la libération de la Palestine ou effectuant pour certains d’entre eux des études au Caire[3].

Sous l’impulsion de l’émir Abdelkrim et de ses partisans, des unités de commandos maghrébins sont constituées et regroupées dans des camps de formation militaire en Egypte, en Syrie puis en Irak. Ils sont près de 900 volontaires formés au maniement des armes et des explosifs par de jeunes officiers nationalistes arabes dont ceux qui renverseront les régimes corrompus et impotents du Moyen-Orient[4].

L’incapacité de la Ligue arabe à engager résolument les États de la coalition dans une lutte de libération des territoires occupés et la défaite militaire de 1948 jettent le discrédit sur les politiques. La question centrale devient alors celle de la coordination des différents partis et mouvements nationalistes du Maghreb pour un déclenchement concerté de la lutte armée de libération sur l’ensemble de l’Afrique du Nord. Dans une tentative désespérée de reprendre la main sur les activistes, un accord est conclu en 1951 entre les représentants de l’Istiqlal, du Né-Destour et du MTLD qui proclament leur intention de libérer l’Afrique du Nord de la présence française[5].

Nous nous devons de relever ici la coïncidence chronologique des faits entre la tenue du 1er congrès du Maghreb arabe et celle du congrès du MTLD[6] qui a lieu lui aussi en février 1947. À cette occasion, les débats laissent apparaître la même divergence de vues sur les voies et moyens pour l’accession à l’indépendance. Une sorte de compromis est conclu en Algérie débouchant sur la poursuite de la voie électorale sous le sigle du MTLD et la création d’une Organisation Spéciale (OS) chargée de préparer secrètement le parti et les militants au passage à la lutte armée. En 1951, suite à la découverte et au démantèlement de l’OS, les cadres dirigeants de cette organisation clandestine sont envoyés au Caire (Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella et Mohammed Khider) et en France (Mohammed Boudiaf et Mourad Didouche).

En 1951 donc, s’établit une nouvelle conjonction au Caire où les représentants de la voie insurrectionnelle vont vivre des années cruciales dans la proximité immédiate du Comité de libération du Maghreb arabe. C’est là que, par l’intermédiaire d’Ahmed Ben Bella en particulier, s’établissent des alliances et se met en place un axe Maghreb-Machrek dont le pivot semble se trouver dans la capitale égyptienne.

Au mois de mars 1952 les tentatives de coordination s’intensifient au niveau des partisans nord-africains de la lutte armée. Abdelkrim El Khattabi envoie une mission en Tunisie, en Algérie et au Maroc à la recherche de contacts devant assurer l’unification des rangs et la détermination des étapes. L’idée d’un nouveau mouvement unifié pour la libération du Maghreb arabe[7] fait son chemin. Sont désignés pour cette mission Abdesslam El Hachemi Taud et Hammadi Er Rifi, des officiers volontaires des brigades d’Afrique du Nord formés par l’Académie militaire irakienne. En Tunisie, la mission mandatée par Abdelkrim contacte Tahar Guiga, un des leaders du parti Néo-Destour. En Algérie, les émissaires rencontrent Abdelhamid Mehri, membre du comité central du MTLD. Ils expliquent que le but de leur mission est de mettre en œuvre des mesures concrètes pour la coordination de la lutte engagée à l’échelle du Maghreb et créer un sentiment unitaire quant au destin commun d’un Maghreb arabe uni. Mais la mission consiste également en la mise en place des filières pour le passage des armes et des explosifs expédiés par voie terrestre depuis l’Egypte ou la Libye. Une partie de ces chargements à haut risque sont déposés dans un chapelet d’entrepôts passant par la Libye et la Tunisie avant d’atteindre l’Algérie et le Maroc. L’un de ces dépôts installé en est tenu à Batna[8] par Mustapha Ben Boulaïd (autre membre du comité central du MTLD et cadre clandestin de l’OS). Le projet est de lancer au même moment des actions armées sporadiques et de faire exploser des bombes dans l’ensemble des pays du Maghreb afin d’obliger les forces françaises à déployer et disperser leurs forces sur l’ensemble de la région[9].

En 1952 toujours, Ahmed Ben Bella et Mohammed Boudiaf, tous deux cadres dirigeants de l’OS dissoute, se rencontrent en Suisse. La jonction est faite. Dès lors, pour les partisans de la lutte armée de libération de l’Algérie et du Maghreb, se mettent en place deux lignes de force. L’une, partant du Caire et passant par la Libye et la Tunisie, est adossée à deux personnalités éminentes ayant toutefois des objectifs différents (l’émir Abdelkrim et le colonel Abdel Nasser) ; l’autre, partant des bases militantes de la Fédération de France du MTLD et passant par l’Espagne et le Maroc s’appuie principalement sur les réseaux rifo-marocains.

Lorsqu’à la veille du déclenchement de la lutte armée, les dirigeants du PPA-MTLD et surtout ceux de l’Organisation Spéciale cherchent des appuis logistiques, des bases de repli et des filières pour le passage des armes, c’est auprès des insurgés du Sud tunisien et en Libye qu’ils vont les trouver[10]. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que les premiers maquisards algériens seront eux aussi appelés par les Français fellaghas[11].

En août 1954, quelques mois avant le déclenchement de la lutte armée en Algérie,  Il a été décidé que Mustapha Ben Boulaid se rende en Libye, que Larbi Ben M’hidi et Mohamed Boudiaf aillent à Tétouan et Nador pour assurer le contact avec les bases insurrectionnelles installées dans les pays frères du Maghreb. Au Maroc, ils rencontrent Abdelkebir El Fassi et Ahmed Ziad. En Tunisie, Lakhdar Cheriet et les partisans de Salah Ben Youssef

Ahmed Ben Bella, se rend de son côté au bureau du Caire du Comité du Maghreb arabe où les dirigeants conviennent du principe d’une action unifiée prévue initialement pour le 15 octobre[12].

Cette proximité entre les militants nationalistes des Aurès, des Nementchas et de l’Oued Souf en Algérie et les partisans de Salah Benyoucef dans le Sud tunisien d’un côté, entre Mohammed Boudiaf, Larbi Ben M’hidi, Abdelhafid Boussouf et les insurgés du Rif de l’autre n’est pas seulement sémantique ou géographique. Elle ne sera pas non plus sans conséquence dans les relations qui viendront s’établir entre le FLN-ALN, les Youssefistes du Né-Destour et les éléments de l’Armée de libération du Maroc après le déclenchement de la lutte armée en 1954.

En Algérie, l’impasse dans laquelle se trouve engagée la voie électorale et pacifique de la majorité du comité central du MTLD précipite la crise. Des responsables de l’OS dont Mohammed Boudiaf et Mourad Didouche tentent par tous les moyens de rassembler leurs troupes et, faute de faire l’unité des rangs entre partisans de Messali et ceux du comité central du MTLD, ils passent à la phase active de l’insurrection le 1er novembre 1954.

La conjonction des maquis

La naissance du FLN représenté par le Comité des Six[13] à Alger et par la Délégation extérieure du MTLD au Caire[14], pose un problème majeur en tant que solution de continuité entre le nationalisme des partis indépendantistes traditionnels et une nouvelle génération de militants. En Algérie, le passage à la lutte armée se fait dans les premier temps en dehors du parti et même contre le parti. Il est vécu par Messali comme par le comité central du MTLD comme un coup de force, une sorte de rébellion des activistes contre les politiques. De ce fait, dès novembre 1954, le capital relationnel accumulé tout au long des dernières décennies entre les directions politiques des partis nationalistes algérien et tunisien, semble être subitement rendu caduc ou pour le moins laissé comme en suspens. 

Dès lors se cristallise sur le terrain militaire une alliance de fait qui matérialise très probablement une sorte d’union des commandos nord-africains dont le principe aurait été acquis le 29 mai 1954 au Caire.

Des faits et témoignages viennent à l’appui de cette hypothèse. En effet, quelques semaines avant le déclenchement de la lutte armée, Mokhtar Badji[15], informe Mohammed Boudiaf que des combattants tunisiens traversent les frontières pour demander de l’aide, collecter des armes, de l’argent et des médicaments. Comme les journaux locaux commençaient à parler de ces infiltrations de fellaghas, cela  a fini par susciter quelques inquiétudes chez les responsable du FLN naissant qui craignait que ne se reproduisent les incidents ayant entraîné la découverte de l’OS en 1950[16]

Dans le Sud tunisien, dès les premiers mois de l’insurrection, l’ALN algérienne apporte son aide à Lazhar Cheriet et à Saci Lassoued pour l’organisation des unités de l’ALT (armée de libération de la Tunisie)[17]. Ahmed Mahsas, chargé par Ben Bella en 1955 de la logistique et de la sécurité pour l’Est algérien, revient en Tunisie après un court passage par la Libye. C’est en qualité de représentant de la direction (extérieure) du FLN qu’il va tenter de mettre un terme au désordre qui prévaut dans les rangs des unités de l’ALN cantonnées au-delà des frontières. Sur le plan militaire, il est chargé de la mise en place d’un comité pour la répartition des armes venues du Caire[18]. Sur le plan politique, sa mission est de « jeter les bases d’une structure révolutionnaire nord-africaine pour contrecarrer les plans français »[19].

De leur côté, les partisans de Salah Ben Youssef apportent une aide directe aux djounouds algériens.

« Une lettre de Ben Bella datant du 28 novembre 1955, atteste en effet que le FLN considérait comme un avantage pour les acheminements d’armes de Libye en Algérie, l’implantation de 300 Youssefistes dans le Sud tunisien. »[20]

Dans ce contexte, il y a lieu de rappeler que le 17 août 1954 s’ouvrent les négociations franco-tunisiennes. Mendès France qui cherche à tout prix à les faire avancer accroît la pression pour obtenir le désarmement des maquis du Sud tunisien. Les principaux négociateurs du Néo-Destour, Tahar ben Amar, Mohammed Masmoudi et Mongi Slim sont convoqués à Paris pour agir dans ce sens. Le 22 novembre, alors que la lutte armée a commencé en Algérie, un accord approuvé par le bey et par Mendès-France stipule : 

« Le gouvernement tunisien invite solennellement les fellaghas à remettre leurs armes aux autorités françaises et tunisiennes. »[21]

Le 15 janvier 1955 c’est le président du Conseil lui-même qui prend part aux pourparlers alors que Salah Ben Youssef durcit sa position, craignant des concessions de la part de Bourguiba. Le renversement du gouvernement Mendès France par le parlement français, sur l’affaire tunisienne justement, n’empêche pas cette même affaire d’être réglée le 21 avril par le gouvernement Edgard Faure qui signe avec Habib Bourguiba une convention générale amendée.

Tout porte à croire que l’alliance des unités de l’ALN et de l’ALT sur le terrain est dirigée contre la ligne Habib Bourguiba et s’inscrit dans le cadre d’un projet de soulèvement général de l’Afrique du Nord.

Pour confirmer cette hypothèse, à l’Ouest, la 5ème zone (Oranie) dirigée par Larbi Ben M’hidi installe ses quartiers à Nador dans le Rif marocain où se trouvent les camps de l’armée de libération du Maroc (ALM). Un des chefs de cette armée, le colonel Ben Miloudi remet gracieusement aux combattants algériens le camp de Khemisset[22]. C’est là que sont repris par Aberkane et le Docteur Khatib les projets d’une armée de libération de l’Afrique du Nord.

À Alger, Abdelhamid Boudiaf, un élément de l’OS proche de Mostefa Ben Boulaïd arrive avec un certain Lieutenant Abdelaziz Al Iraqi[23] en provenance du Maroc. Celui-ci avait pour mission d’aider à la formation militaire des maquisards algériens. Pris en charge par Boudjeroudi puis par Mahieddine Berrezouane et Mohammed Moqaddem, il est envoyé en Kabylie. Il sera quelques temps plus tard arrêté en compagnie de Abdallah Fadhel[24].

À l’idéal d’une unité du Maghreb fondée sur une alliance politique des partis Istiqlal, MTLD et Néo-Destour se substitue, sur le terrain, une autre unité maghrébine reposant sur la conjonction des armées de libération des trois pays du Maghreb : ALM, ALN, ALT.

Face à la solution politique négociée prévoyant une indépendance par étapes d’un Maghreb tourné vers l’Occident, se dresse alors l’alternative d’une indépendance conquise par les armes avec pour objectif, l’édification d’un Maghreb arabe intimement lié au Machrek.


Bibliographie  : Daho Djerbal (dir.), L’armée de libération du Maghreb (1948-1955), Alger, Ed. Fondation Mohamed Boudiaf, Alger, 2004.


Notes

[1] Héros de la guerre du Rif et fondateur en 1922 de la République confédérée des tribus du Rif. Exilé à l’île de la Réunion, il s’échappe en 1947 du navire devant le ramener en France et s’installe au Caire.

[2] Sur ce point, la version diverge avec celle plus classique selon laquelle ce comité serait l’émanation du Bureau de liaison et d’information du Maghreb et de Palestine créé sous l’égide de la Ligue arabe.

[3] Témoignage de Abdesslam el Hachemi Taud, jeune volontaire qui a combattu dans les rangs des brigades nord-africaines pour la libération de la Palestine ; il participe à la création du premier comité de libération du Maghreb arabe sous la direction de l’émir Abdelkrim et présidera à la formation et à l’envoi des premières unités de commandos de l’ALM. Cf. Daho Djerbal, op. cit.

[4] El Hachemi Taud, in Daho Djerbal, op. cit.

[5] Slimane Chikh L’Algérie en armes ou le temps des certitudes, Alger, OPU, 1981, p. 486 et suiv.

[6] En 1946, le Parti du peuple algérien dissout décide de participer aux élections sous le sigle de Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques.

[7] Témoignage de Abdelatif Jabrou, in Daho Djerbal, op. cit.

[8] Capitale des Aurès dans l’est algérien.

[9] Abdelatif Jabrou, in op. cit.

[10] El Hachemi Taud, in op.cit.

[11] Voir cette entrée.

[12] Abdelatif Jabrou, in op.cit.

[13] Mohammed Boudiaf (comme coordonateur), Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M’hidi, Mourad Didouche, Belkacem Krim, Rabah Bitat.

[14] Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella et Mohammed Khider.

[15] Un des responsables de l’OS pour l’est algérien, désigné par Boudiaf pour diriger le 1er novembre la région frontalière.

[16] Témoignage de Aïssa Kechida du groupe du 1er novembre de la capitale, compagnon de Boudiaf.

[17] Témoignage d’Ahmed Mahsas représentant politico-militaire du FLN auprès des autorités tunisiennes en 1955-1956.

[18] Comité constitué de représentants des wilayas 1, 2, 3 et de la base de l’Est.

[19] id.

[20] Jean Boisson. Ben Bella est arrêté, Paris,Études et recherches historiques, 1978, p. 422.

[21] Paul Marie de La Gorce. Apogée et mort de la IV ème  République, Paris, Grasset, 1979. p. 229.

[22] Ali Haroun. La 7ème wilaya. La guerre du FLN en France, Paris, Le Seuil. 1986,  p. 42.

[23] Le fameux Hammadi er Rifi  cité ci-dessus.

[24] Témoignage d’Aïssa Kechida. Archives personnelles.

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Comment la « plus belle CAN de l’histoire » a échappé au Maroc https://mondafrique.com/a-la-une/comment-la-plus-belle-can-de-lhistoire-a-echappe-au-maroc/ Sat, 24 Jan 2026 06:10:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=145818 Présentée comme la plus belle de l’histoire, la CAN 2025 s’est achevée dans la confusion, dimanche à Rabat, et se poursuit en coulisses depuis, alors que le Sénégal célèbre son deuxième titre de champion d’Afrique. Il ne s’agit pas ici de refaire la finale, perdue à Rabat par le Maroc, mais plutôt de décrypter comment […]

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Présentée comme la plus belle de l’histoire, la CAN 2025 s’est achevée dans la confusion, dimanche à Rabat, et se poursuit en coulisses depuis, alors que le Sénégal célèbre son deuxième titre de champion d’Afrique. Il ne s’agit pas ici de refaire la finale, perdue à Rabat par le Maroc, mais plutôt de décrypter comment on en est arrivé là, et de quoi ce dénouement dans le chaos est-il le nom.  

Par Patrick Juillard

Pouvait-on rêver de plus belle finale pour conclure dimanche cette CAN 2025, saluée la veille comme « la plus belle de l’histoire » par nul autre que le président de la Confédération africaine de football, Patrice Motsepe ? Certes, l’instance panafricaine a coutume de brandir de tels superlatifs après chaque édition, mais c’était cette fois plus mérité que lors de précédentes occurrences de cette communication triomphaliste. Et puis le titre n’allait-il pas se jouer entre le Maroc, pays organisateur et première nation africaine à se glisser dans le dernier carré d’une Coupe du monde, trois ans plus tôt au Qatar, et le Sénégal, finaliste pour la troisième fois en quatre tournois et premier challenger du Maroc au classement mondial ? Cette finale du ranking FIFA allait opposer les deux premières têtes de série de l’épreuve, les deux seules à avoir eu le privilège de jouer tous leurs matchs dans un même stade, à Rabat pour le Maroc et à Tanger pour le Sénégal. Comme un train qui arrive à l’heure.

Un train qui arrive à l’heure, mais…

Et c’est précisément à cause d’un TGV arrivé dans les temps que la pression, déjà intense comme avant toute finale, avait commencé à entrer dans la zone rouge, l’avant-veille de la rencontre. Annoncée sur les réseaux sociaux, l’arrivée de l’équipe du Sénégal en gare de Rabat avait été l’occasion d’instants de pagaille et de cohue, avec un afflux de supporters des deux camps au moment de la sortie des joueurs et de leurs encadrants, en l’absence criante du moindre cordon de sécurité. Dans la nuit, la Fédération sénégalaise de football publiait un communiqué furibard contre les organisateurs de la CAN, dénonçant non seulement une « absence manifeste de dispositif de sécurité adéquat lors de l’arrivée de la délégation sénégalaise à la gare ferroviaire de Rabat », mais aussi l’attribution d’un hôtel 4 étoiles plutôt qu’un 5 étoiles et celle d’un terrain d’entraînement situé sur les installations mêmes du… Maroc. Comme si à la veille d’une finale de l’Euro contre la France à Saint-Denis, l’Italie (ou tout autre adversaire) avait dû s’entraîner à Clairefontaine. 

Le lendemain matin, alors que le flou persistait sur le lieu d’entraînement de son équipe –  la séance eut finalement lieu au complexe olympique, non loin du stade Moulay Abdellah  –, le sélectionneur du Sénégal, Pape Thiaw, haussait le ton. « Je pense que les enjeux du football ne doivent pas nous amener à faire certaines choses. Aujourd’hui, c’est l’image de l’Afrique qui est en jeu. Je parle en tant qu’Africain. Ce qui s’est passé avec les joueurs est anormal. Une équipe comme le Sénégal ne peut pas se retrouver au milieu de la foule populaire. Mes joueurs étaient en danger. Tout pouvait se passer, face à des personnes mal intentionnées », taclait le technicien, habituellement plus mesuré. Le message était clair : le Sénégal n’était pas là pour se laisser marcher sur les pieds. 

Thiaw-Regragui, stratèges de la tension


Comme en écho, le sélectionneur du Maroc, Walid Regragui, promettait un stade bouillant à ses adversaires : « Je veux que le Sénégal sente que ce n’est pas le Stade des Martyrs (à Kinshasa, où le Sénégal a affronté et battu la RDC en éliminatoires du Mondial 2026, ndlr). Pour venir nous battre au Maroc, c’est très compliqué, très dur. Le Cameroun s’en est rendu compte et le Nigeria aussi. Il faudra une équipe du Sénégal très forte pour venir nous battre chez nous. »

La suite allait montrer à quel point il ne s’agissait pas de paroles en l’air. Car cette tension ne venait pas de nulle part ; elle était montée progressivement au fil des différents tours. Avant cette veille de match explosive, la CAN 2025 avait été gagnée par les doutes sur la qualité de l’arbitrage, avec une curieuse non-utilisation du VAR dans plusieurs situations litigieuses, lors des matchs Maroc-Tanzanie (8e de finale), Cameroun-Maroc et Algérie-Nigeria (quarts de finale). De cette mise en cause légitime du niveau des sifflets retenus par la CAF découla un soupçon d’arbitrage « maison », en faveur du pays hôte de cette CAN premium en termes d’infrastructures et d’organisation. 

Au risque d’alimenter ce qu’il disait vouloir dénoncer, Walid Regragui avait lui-même longuement abordé le sujet, le 13 janvier en conférence de presse, énumérant les décisions défavorables à son équipe. « Contre la Tanzanie où tout le monde a essayé de faire croire qu’il y avait penalty parce qu’il y avait un joueur de 20 kilos contre un autre de 120 kilos (sic). En Angleterre, jamais ça ne se siffle », avait-il notamment argumenté, avant d’appeler à un arbitrage de qualité pour la suite du tournoi. 

Infantino sort de ses gonds

En finale, ce fut globalement le cas au cours d’un affrontement de haute tenue, jusqu’au terrible enchaînement qui allait faire dérailler la rencontre à l’orée du temps additionnel de la seconde période. La suite est connue : sortis du terrain pour protester contre ce qu’ils considéraient comme une injustice, les joueurs du Sénégal et leur staff allaient revenir sur la pelouse pour terminer la rencontre. Un penalty manqué de Brahim Diaz et une prolongation victorieuse plus loin, Sadio Mané, Pape Gueye et les Lions de la Teranga remportaient une deuxième Coupe d’Afrique. 

Terminée dans la nuit de dimanche à lundi, la CAN 2025 se poursuit sur le terrain disciplinaire. Le tir de barrage est concentré sur le Sénégal et son sélectionneur, Pape Thiaw, accusé d’avoir ordonné à ses joueurs de quitter le terrain et d’avoir donné une mauvaise image de l’Afrique, malgré ses excuses a posteriori. Le président de la FIFA, Gianni Infantino, qualifie d’« inacceptable » ce comportement et appelle la Confédération africaine de football à prendre les « mesures appropriées », passant sous silence, comme beaucoup d’observateurs, les dérapages enregistrés côté marocain, avec les tentatives répétées de subtiliser la serviette du gardien sénégalais Edouard Mendy. De son côté, la Fédération royale marocaine de football (FRMF) annonce au lendemain de la finale saisir les instances compétentes de la CAF et de la FIFA. 

Le Sénégal peut-il perdre la CAN sur tapis vert ?

Pendant que les joueurs du Sénégal étaient accueillis en héros à Dakar, les juristes du sport refaisaient le match et se demandaient si, au-delà des sanctions disciplinaires et financières qui leur pendent au nez, les Lions de la Teranga et leur sélectionneur risquaient plus gros. Le fait que l’arbitre de la finale, M. Ndala, n’ait pas sifflé la fin de la rencontre après le retour temporaire des Sénégalais aux vestiaires, les met à l’abri d’une défaite par forfait, prévue par les articles 82 et 84 du règlement de la CAF. La finale est allée à son terme, le coup de sifflet final valant homologation du résultat. 

Le Maroc pourrait s’engouffrer dans une autre brèche, située dans le texte de la loi 12 de l’IFAB. Celle-ci pose qu’un joueur quittant             « délibérément le terrain sans l’autorisation de l’arbitre » doit être averti. Or, au moins trois joueurs sénégalais ayant suivi leur coach aux vestiaires étaient déjà sous le coup d’un carton jaune : Lamine Camara, El Hadji Malick Diouf et Ismaïla Sarr. Un second avertissement, synonyme d’expulsion, aurait dû leur être attribués. Les deux derniers nommés auraient ainsi laissé leurs coéquipiers à neuf pour la prolongation. Reste à savoir quelle lecture les juridictions sportives feront de l’interruption de la rencontre et du caractère temporaire du retrait de l’équipe sénégalaise. 

Plus globalement, la déconvenue subie par le Maroc a fait naître un important sentiment d’injustice à travers le pays. Non tant à cause de la victoire du Sénégal, fut-ce dans ces conditions chaotiques, qu’en raison des efforts consentis par le Royaume pour offrir à l’Afrique la meilleure édition jamais organisée. Comme si ces indéniables efforts avaient fini par laisser croire que la seule récompense possible était la victoire de l’équipe nationale à cette CAN, cinquante ans après sa seule victoire dans cette compétition. « Le Maroc doit-il encore se sacrifier pour le football africain ? », s’interrogeait ainsi le média Le Desk dans un éditorial au lendemain du match. La question risque en effet de se poser, au moment où les lignes bougent en coulisses autour de l’attribution des prochaines éditions de la CAN, désormais organisée sur un rythme quadriennal.

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CAN : Brahim Diaz, de héros à zéro au milieu du chaos https://mondafrique.com/decryptage/can-brahim-diaz-de-heros-a-zero-au-milieu-du-chaos/ Tue, 20 Jan 2026 13:00:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=145639 Entre Brahim Diaz et le Maroc, la belle histoire de la CAN 2025 s’est achevée sur un penalty manqué, dimanche, en conclusion d’une finale perdue face au Sénégal. Retour sur ces moments de chaos qui ont vu le buteur des Lions de l’Atlas passer de héros à zéro, au moment où la partie, incertaine, basculait […]

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Entre Brahim Diaz et le Maroc, la belle histoire de la CAN 2025 s’est achevée sur un penalty manqué, dimanche, en conclusion d’une finale perdue face au Sénégal. Retour sur ces moments de chaos qui ont vu le buteur des Lions de l’Atlas passer de héros à zéro, au moment où la partie, incertaine, basculait dans le temps additionnel de la seconde période.
 
Par Patrick Juillard 

90e+2 : le Sénégal ouvre le score par Ismaïla Sarr. Problème : l’arbitre, M. Ndala, a préalablement sifflé une faute de Seck sur Hakimi. L’action est interrompue, le but n’est pas accordé et le VAR (assistance vidéo) ne peut être consulté. L’examen des images aurait dû conduire l’arbitre congolais à accorder le but.

90e+8 : accrochage sur Diaz, dans la surface de réparation sénégalaise. Appelé par le VAR, l’arbitre accorde un penalty au Maroc.

Dans la foulée, le sélectionneur du Sénégal, Pape Thiaw, demande à ses joueurs de quitter le terrain pour protester contre ces décisions, jugées inéquitables. Les supporters du Sénégal, rassemblées dans une section de la tribune opposée, tentent de pénétrer sur le terrain. Des coups sont échangés et plusieurs blessés sont à dénombrer. Le protocole FIFA, qui interdit au diffuseur de montrer ce type d’images, favorise la prolifération des rumeurs. 

L’échange Sadio Mané-Claude Le Roy

Dans ce chaos, un homme se distingue : Sadio Mané, la star des Lions de la Teranga, refuse de quitter le terrain. Après un bref échange avec Claude Le Roy, présent au bord de la pelouse en tant que consultant télé – «À ta place, j’irais chercher mes potes », lui conseille le coach chevronné – l’attaquant demande à ses coéquipiers de revenir. « On va jouer comme des hommes ! Allez, venez », lance l’ancien joueur de Liverpool. 

Après le retour des Sénégalais sur le terrain, la partie peut reprendre. L’interruption a duré 15 minutes et 22 secondes. Brahim Diaz frappe le penalty et le manque en tentant une panenka (ndlr, du nom du joueur tchèque qui inventa ce geste, consistant à lober le gardien, plongeant d’un côté ou de l’autre du but, d’un petit ballon fouetté). Le Maroc vient de gâcher une occasion historique…

94e : le Sénégal, revigoré, a entamé la prolongation pied au plancher et marque sur une frappe surpuissante de Pape Gueye. Il reste alors près de trente minutes aux Marocains pour inverser la tendance, mais ce ne sera jamais le cas. Les Lions de la Teranga remportent la CAN 2025, la deuxième de l’histoire du pays après l’édition 2021. 

Passé de héros à zéro le temps d’un penalty manqué, Brahim Diaz va recevoir sa médaille de soulier d’or (meilleur buteur) de la compétition sous les sifflets d’un stade Prince-Moulay-Abdellah vidé d’une grande partie de ses spectateurs. Après avoir marqué à chacune des cinq premières sorties des  Lions de l’Atlas, l’ailier droit du Real Madrid a flanché au pire moment, à l’image de son équipe, incapable de marquer dans le jeu tant en demi-finales contre le Nigeria qu’en finale face au Sénégal. 

Brahim Diaz, un échec en forme de fardeau 

Devenu international marocain après avoir porté les couleurs de l’Espagne, le natif de Malaga va devoir vivre toute sa carrière avec ce penalty raté, dans un pays déjà échaudé par les tentatives avortées d’Hakim Ziyech (contre le Bénin, lors des huitièmes de finale de la CAN 2019) et d’Achraf Hakimi (contre l’Afrique du Sud lors de ceux de la CAN 2023). 

Le lendemain, Brahim Diaz s’adresse au public dans un post sur Instagram. « Hier, j’ai échoué et j’en assume l’entière responsabilité. Je vous présente mes excuses les plus sincères, écrit le héros malheureux de la finale. J’ai mal au cœur. J’ai rêvé de ce titre grâce à tout l’amour que vous m’avez donné, à chaque message, à chaque marque de soutien qui m’a fait sentir que je n’étais pas seul. Je me suis battu de toutes mes forces, avec mon cœur avant tout. Il me sera difficile de m’en remettre, car cette blessure ne guérit pas facilement, mais je vais essayer. Pas pour moi, mais pour tous ceux qui ont cru en moi et pour tous ceux qui ont souffert avec moi. »

La théorie du complot pour réécrire l’histoire

Mais le mal est fait. La presse n’est pas tendre avec Brahim Diaz. TelQuel évoque même une « panenka atroce». Parmi les observateurs du football africain, une théorie a ses adeptes : le joueur aurait volontairement manqué son geste, dans le but d’éviter un chaos plus grand encore. Une variante complotiste circule également : c’est SAR le prince Moulay Rachid qui en aurait donné l’ordre, dans le souci de ne pas voir le Maroc gagner la CAN sur un but litigieux.

On peut voir dans cette théorie diffusée, sans la moindre preuve, par certains proches du régime, une manière commode de justifier une défaite a posteriori. D’autres, plus rationnels et plus nombreux, estiment que le contexte explosif et le quart d’heure d’attente avant d’exécuter la sentence ont sorti l’intéressé de son match et provoqué son échec. 

Alors qu’il lui avait adressé une soufflante depuis son banc de touche avant de le remplacer, le sélectionneur du Maroc, Walid Regragui, sera plus clément pour son joueur au moment de sa conférence de presse d’après-match : « Brahim a frappé un tir au but contre le Mali et l’a marqué. Aujourd’hui, il l’a loupé. Ça fait partie du football. »

Tous les entraîneurs ne sont pas du même avis. Ancien occupant du banc du Maroc, aujourd’hui assis sur celui de l’Arabie Saoudite, Hervé Renard livre un verdict sans appel. « On a le droit de rater un penalty, mais, en pareil cas, je suis catégorique et je n’ai aucune complaisance, déclare le technicien français dans un entretien au Parisien. C’est un manque de respect pour tout un pays et tout un peuple en quête d’un succès depuis 50 ans. » Brahim Diaz va devoir être fort, très fort, pour revenir plus fort.

 

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CAN 2025 : le Maroc face à son destin https://mondafrique.com/societe/can-2025-le-maroc-face-a-son-destin/ Sun, 18 Jan 2026 10:44:05 +0000 https://mondafrique.com/?p=145548 Tout un peuple n’attend que cela : en quête d’un titre continental depuis 1976, le Maroc affronte le Sénégal ce dimanche (20h00) à Rabat en finale de la CAN 2025. Ambiance fébrile à quelques heures de ce rendez-vous historique entre les deux meilleures équipes africaines du moment.     Par Patrick Juillard    Vendeur de drapeaux, […]

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Tout un peuple n’attend que cela : en quête d’un titre continental depuis 1976, le Maroc affronte le Sénégal ce dimanche (20h00) à Rabat en finale de la CAN 2025. Ambiance fébrile à quelques heures de ce rendez-vous historique entre les deux meilleures équipes africaines du moment.  
 
Par Patrick Juillard 
 
Vendeur de drapeaux, d’écharpes, de casquettes et d’objets destinés aux supporters du Maroc et des autres équipes de la CAN 2025, Mehdi ne chôme pas en cette veille de finale entre les Lions de l’Atlas et le Sénégal. Dans son magasin « Au beau fanion », à quelques encablures de la mosquée Al-Badr, dans le vivant quartier d’Agdal, le jeune homme arbore un sourire discret. « Au début, c’était surtout les gens des pays francophones qui venaient acheter, des drapeaux aux couleurs de leur pays ou des maillots du Maroc, dit-il. Aujourd’hui, ce sont surtout des Marocains, de toutes tranches d’âge, hommes et femmes. Tout le monde veut montrer qu’il supporte son équipe. »

La folie des billets

Les affaires se portent donc bien, mais en ville, pourtant, la fièvre monte tout doucement. Que l’on ne s’y trompe pas, toutefois : le jour J, à l’heure H, le stade Prince Moulay-Abdellah grondera et poussera son équipe comme un seul homme, et les quelques supporters du Sénégal n’existeront que visuellement dans ce vacarme patriotique. Tout le monde veut en être, tous ceux qui n’ont pas (encore) de place en cherchent désespérément.
 
Quoiqu’en disent les organisateurs et les autorités locales, le marché noir carbure non-stop pour tous ceux qui ne veulent pas se contenter pas de suivre le match dans les fanzones et les cafés, où l’IPTV tourne à plein régime depuis un mois. Les heureux détenteurs brandissent parfois leur ticket comme un trophée. « C’est un billet à 300 dirhams (environ 30 euros) et le gars me le faisait à 4000 (400 euros), mais je l’ai acheté à 2000 dirhams », racontait jeudi un jeune et débrouillard habitant de la capitale à L’Équipe. Depuis, les prix ont continué de grimper sur ce marché informel, alimenté par le système D et les messageries cryptées. 

Des petits fours aux 100 décibels 

Peut-être le revers d’une médaille, celle de la fidélité ? Après avoir tancé le public en début de CAN – « Si le public vient juste pour manger les petits fours, on n’a rien à faire de lui », avait-il déclaré – le sélectionneur Walid Regragui n’a cessé, depuis, de saluer sa montée en puissance. Celle-ci a été synchrone avec celle de l’équipe qu’il dirige, en quête d’un second sacre continental, cinquante ans après le trophée ramené d’Éthiopie.
 
« Contre le Nigeria [en demi-finale], nos supporters sont montés à 100 décibels, a rappelé l’ancien joueur de Grenoble et d’Ajaccio. Je veux que le Sénégal sente que ce n’est pas le stade des Martyrs [à Kinshasa, où le Sénégal a affronté et battu la RDC cet automne en éliminatoires du Mondial 2026, ndlr]. Pour venir nous battre au Maroc, c’est très compliqué, très dur. Le Cameroun s’en est rendu compte et le Nigeria aussi. Ce n’est pas Dortmund, le Parc [des Princes] ou Marseille. Il faudra une équipe du Sénégal très forte pour venir nous battre chez nous. » 

 Aux portes du Top 10 mondial

Battu en 1988 par le futur vainqueur camerounais, le Maroc entend, cette fois, être roi en son Royaume. Doté d’un effectif de qualité à tous les postes, le pays hôte de cette 35e édition recueillerait ainsi les fruits de sa régularité dans cette finale du triomphe de la logique, entre le pays africain leader au classement mondial de la FIFA (le Maroc, 11e) et son premier challenger continental (le Sénégal, 19e).
 
Il lui faudra d’abord vaincre une équipe remontée contre les organisateurs : vendredi, l’arrivée de la délégation du Sénégal à la gare TGV de Rabat, pourtant annoncée publiquement, s’est faite sans cordon de sécurité et le lendemain, un nouveau lieu d’entraînement a été alloué au dernier moment aux Lions de la Teranga, désireux de ne pas effectuer leur dernière séance sur les installations du complexe Mohammed V, habituellement dédié au Maroc.
 
Il s’agira ensuite de chasser les soupçons de favoritisme, prompts à se déchaîner à la moindre erreur d’arbitrage. Enfin, Walid Regragui et ses joueurs devront surmonter la (relative) malédiction du pays organisateur au 21e siècle : depuis 2000, seules la Tunisie (2004), l’Égypte (2006) et la Côte d’Ivoire (2024) ont triomphé à domicile.

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La santé de Mohammed VI au coeur de toutes les spéculations https://mondafrique.com/a-la-une/la-sane-de-mohammed-vi-au-coeur-de-toutes-les-speculations/ Sat, 17 Jan 2026 17:22:51 +0000 https://mondafrique.com/?p=145543 Le médecin personnel du roi a révélé samedi que Mohammed VI souffre de douleurs lombaires nécessitant une période de repos. Une annonce qui justifie officiellement son absence aux matchs des Lions de l’Atlas durant la CAN, mais qui ne dissipe pas les interrogations sur l’état de santé d’un monarque invisible depuis début décembre. Ali Attar, […]

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Le médecin personnel du roi a révélé samedi que Mohammed VI souffre de douleurs lombaires nécessitant une période de repos. Une annonce qui justifie officiellement son absence aux matchs des Lions de l’Atlas durant la CAN, mais qui ne dissipe pas les interrogations sur l’état de santé d’un monarque invisible depuis début décembre.

 

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