Immigration - Mondafrique https://mondafrique.com/tag/immigration/ Mondafrique, site indépendant d'informations pays du Maghreb et Afrique francophone Thu, 29 Jan 2026 09:47:29 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9 https://mondafrique.com/wp-content/uploads/2017/11/logo_mondafrique-150x36.jpg Immigration - Mondafrique https://mondafrique.com/tag/immigration/ 32 32 Radio Soleil, de la Goutte d’Or à Abou Dabi https://mondafrique.com/a-la-une/crepuscule-de-radio-soleil-un-media-historique-de-limmigration-passe-sous-controle-emirati/ https://mondafrique.com/a-la-une/crepuscule-de-radio-soleil-un-media-historique-de-limmigration-passe-sous-controle-emirati/#respond Thu, 29 Jan 2026 05:14:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=146047 Née en mai 1981 dans une petite pièce du 35 rue Stephenson, sur l’élan de l’élection de François Mitterrand, Radio Soleil avait incarné bien plus qu’une fréquence : un espace de parole, de culture et de lutte pour les droits des travailleurs immigrés, bâti par l’énergie militante de ses fondateurs – Madjid Daboussi, Saïd Bouziri, Jean-Jacques […]

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Née en mai 1981 dans une petite pièce du 35 rue Stephenson, sur l’élan de l’élection de François Mitterrand, Radio Soleil avait incarné bien plus qu’une fréquence : un espace de parole, de culture et de lutte pour les droits des travailleurs immigrés, bâti par l’énergie militante de ses fondateurs – Madjid Daboussi, Saïd Bouziri, Jean-Jacques Miloudi, Mohamed Bachari dit Mokhtar. Quarante-cinq ans plus tard, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, finalement bradée à des entrepreneurs tournés vers les Émirats. Enquête. 

Par Nidam Amdi

Nous sommes fin mai 1981. La France découvre les radios libres. Dans le 18e arrondissement de Paris, une poignée de militants, journalistes issus du journal Sans Frontière et syndicalistes, lancent Radio Soleil. Objectif : donner la parole à ceux que la société française ignore. Les immigrés, ouvriers des usines Citroën, Renault ou de Saint-Denis, trouvent enfin un média qui parle d’eux et pour eux.

Le premier logo de Radio Soleil.

Madjid Daboussi, journaliste tunisien, ancien de la librairie Le Gai Savoir et du quotidien Le Temps à Tunis, est un homme de conviction. Il veut une radio professionnelle, où la pensée et l’éditorial ont toute leur place. Il programme des débats, des magazines culturels, des émissions pour les communautés turques, yougoslaves, maghrébines. Radio Soleil devient un lieu de mixité, de dialogue et de résistance.

Des débuts sous le signe de l’ouverture

Au fil des années, le média accueille des invités prestigieux: Yasser Arafat sur la lutte palestinienne, l’historien algérien Mohamed Harbi à propos des massacres du 17 octobre 1961 à Paris. Lors des élections dans les pays d’origine des auditeurs, elle consacre l’antenne à des débats et assure le suivi des résultats. En France, Radio Soleil reçoit des responsables politiques. Par exemple, Lionel Jospin et Philippe Séguin.

À gauche, Saïd Bouziri et à droite, Madjid Daboussi. (DR)

L’autre fondateur historique, Jean-Jacques Miloudi, est un pionnier des radios libres. Dès 1978, il anime Radio Onze’débrouille, une radio pirate. En 1981, il cofonde Radio Soleil et y consacre quarante ans de sa vie, tout en menant une discrète activité d’artiste-peintre.

Dépourvu d’esprit communautariste, Madjid Daboussi insuffle sur les ondes le même esprit qu’au journal Sans Frontière : toutes les origines sont les bienvenues. À la fin des années 1990, lors d’un dîner à Heidelberg, ville universitaire allemande, le poète et philosophe Édouard Glissant, chantre de la créolisation, avait témoigné d’un geste de Daboussi : « Il avait, avec le supplément de Sans Frontière consacré à Frantz Fanon en 1982, fait honneur à la décolonisation. Bien en avance sur les scientifiques qui allaient faire de Fanon un sujet universitaire mondialisé. »

Le tournant : 2017-2023

Après la disparition de Madjid Daboussi en 2017 et de Jean-Jacques Miloudi en 2022, Radio Soleil entre dans une zone grise. Mohamed Gharbi, un Franco-Tunisien aux méthodes controversées, en prend progressivement le contrôle. Sans baccalauréat, il a fréquenté dans les années 1970 l’université de Vincennes avant de rejoindre les milieux radiophoniques des années 1980, passant de RMF à Radio Méditerranée, puis s’introduisant à Radio Soleil pour finir à Radio Orient. 

En 2023, un coup de force est consommé. Le conseil d’administration est renversé, les anciens militants évincés. Gharbi s’entoure de consultants et de juristes, transformant la radio en machine commerciale. Les émissions politiques, culturelles et sociales disparaissent au profit de musique de variété orientale, de prêches islamiques et d’émissions juridiques destinées à attirer des clients pour des cabinets d’avocats.

La vente à Thallium Consulting : 2026

En 2026, le scandale éclate. Radio Soleil est reprise par des entrepreneurs liés à Thallium Consulting, un cabinet installé avenue des Champs-Élysées et spécialisé dans le business set-up entre la France et les Émirats arabes unis. Le PDG de Thallium, Phanuel Abbou, est un habitué des cercles d’affaires du Golfe. Sa société, créée en 2017, accompagne les entreprises françaises dans leur implantation à Dubaï, Riyad ou Abu Dhabi et travaille avec le Paris-Saint-Germain. La radio des immigrés, des ouvriers, des luttes sociales devient un outil marketing pour des consultants.

Les témoignages des anciens de Radio Soleil sont accablants. Boubaker, technicien historique cité, lors du décès de Jean-Jacques Miloudi en 2022, comme une figure légitime par la Fédération des Radios Associatives d’Île-de-France et la Confédération Nationale des Radios Associatives, raconte : « Avant, on parlait des grèves, des droits, de la culture. Maintenant, c’est de la musique, des émissions sur le bien être et des prêches. On a trahi l’esprit de Madjid. » Lui aussi a été évincé par Mohamed Gharbi.

Uğur Hüküm, journaliste turc pionnier des émissions en turc, mort en 2013, avait cru en une radio qui aidait à l’intégration, qui expliquait la France aux Turcs et la Turquie aux Français. Aujourd’hui, son héritage est piétiné. Pourtant, l’ex-chef du service en turc de RFI témoignera dans un article dédié à la radio : « Quand, au début du mois d’octobre 1991, un journaliste ainsi qu’un sociologue et ancien comédien, tous deux Turcs, reçoivent la proposition de lancer une émission hebdomadaire en turc, ils n’hésitent pas une seconde… »

Les auditeurs ne reconnaissent plus leur radio

Les auditeurs ne reconnaissent plus leur radio. « Avant, on écoutait pour s’informer, pour se sentir moins seul. Maintenant, c’est comme les autres radios commerciales, mais en moins bien », estime un auditeur de longue date. Un autre s’étonne d’être réveillé en ce début d’année par des émissions de Christophe Médici, qui se présente comme psychosociologue, formateur diplômé d’État en communication, conférencier et fondateur de la méthode « Haute Qualité Relationnelle ». Une sorte de Patrick Sébastien du coaching, présent dans de multiples médias, de Radio Sud chez Brigitte Lahaie à Radio Beur.

On est bien loin du témoignage de Yassir Guelmiz, qui écrivait après le décès de Madjid Daboussi dans le magazine Le Courrier de l’Atlas :    « Je garde en mémoire, dans les locaux exigus de la rue d’Avron, les arrivées de Philippe Séguin ou d’Aurélie Filippetti, les chroniques de Mathieu Vervisch ou de Nicolas Mazières et les collègues passés par ses ondes (Karim Bourtel, Maguy Day, etc.). Il (Madjid Daboussi) avait accepté aussi que quelques jeunes journalistes talentueux (Nabil Wakim, Karim Rissouli, Marc de Chalvron…) animent une émission. Il aimait lancer les jeunes sans jamais les censurer. Durant les trois ans où nous avons travaillé ensemble, il n’a jamais demandé à voir les conducteurs. Homme libre, il a fait de sa radio libre un espace d’expression libre. »

Les autorités ont-elles fermé les yeux ?

Comment une radio historique, subventionnée, soutenue par des générations de militants, a-t-elle pu être ainsi dépecée ? L’État, l’Arcom, les fédérations de radios associatives ont-ils fermé les yeux ?

La FRADIF (Fédération des radios associatives d’Île-de-France) et la CNRA (Confédération nationale des radios associatives) ont rendu hommage à Madjid Daboussi et Jean-Jacques Miloudi. Mais où étaient-elles quand Gharbi a pris le contrôle de Radio Soleil ? Quand la radio a été cédée à des entrepreneurs sans aucun lien avec l’immigration ou le social ?

Madjid Daboussi n’aurait jamais imaginé que la radio qu’il portait depuis le 10 mai 1981 finirait dans l’escarcelle d’un cabinet de conseils qui se présente en ces termes : « Thallium Consulting ne se contente pas de conseiller : il connecte. Porte d’entrée vers les marchés du Golfe mais aussi catalyseur d’opportunités en Asie et en Afrique, le cabinet agit comme un véritable accélérateur de croissance. »

En ce début d’année 2026, Thallium Consulting a mis en ligne un nouveau site Internet dédié à Radio Soleil. L’ancien site web, où figuraient sur la page de l’histoire du média les images du journaliste Farid Aïchoune et des fondateurs Madjid Daboussi, Saïd Bouziri et Jean-Jacques Miloudi, a été remanié. La présentation historique de la radio, qui remontait aux combats des travailleurs immigrés, a connu des modifications pour en atténuer l’esprit militant. Il subsiste une vidéo de l’INA de décembre 1981, issue de l’émission « Les gens d’ici » de Philippe Alfonsi, Alexandre Tarta, Antoine Gallien et Patrick Pesnot, consacrée à Radio Soleil. On y voit Mohamed Bachari dit « Mokhtar », ancien grand militant des années 1960-1970 et co-fondateur de Radio Soleil. À ses côtés, Philippe Alfonsi et sa pipe, réalisant un reportage de la grande école de l’ORTF. Bien loin de l’esprit de Thallium Consulting et de ses bases de l’ouest parisien. 

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