Ethiopie - Mondafrique https://mondafrique.com/tag/ethiopie/ Mondafrique, site indépendant d'informations pays du Maghreb et Afrique francophone Tue, 17 Feb 2026 01:27:40 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.1 https://mondafrique.com/wp-content/uploads/2017/11/logo_mondafrique-150x36.jpg Ethiopie - Mondafrique https://mondafrique.com/tag/ethiopie/ 32 32 Le mythe de Salomon et la guerre moderne en Éthiopie https://mondafrique.com/a-la-une/le-mythe-de-salomon-dans-la-guerre-moderne-en-ethiopie/ Tue, 17 Feb 2026 05:26:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=147250 De nouveaux combats ont éclaté ces derniers jours dans le nord de l’Éthiopie, faisant voler en éclats le fragile accord de paix signé en novembre 2022 pour mettre fin à la guerre du Tigré. Alors que l’armée fédérale et des forces tigréennes se sont affrontées dans des zones contestées, les tensions montent avec l’Érythrée voisine. […]

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De nouveaux combats ont éclaté ces derniers jours dans le nord de l’Éthiopie, faisant voler en éclats le fragile accord de paix signé en novembre 2022 pour mettre fin à la guerre du Tigré. Alors que l’armée fédérale et des forces tigréennes se sont affrontées dans des zones contestées, les tensions montent avec l’Érythrée voisine. Ancien allié décisif d’Addis-Abeba contre le Front populaire de libération du Tigré (TPLF), le régime d’Asmara adopte désormais une attitude hostile, faisant craindre une reprise à grande échelle d’un conflit qui a déjà provoqué des centaines de milliers de morts et une catastrophe humanitaire majeure. L’instrumentalisation de l’héritage du mythe du roi Salomon est au cœur du conflit. 

Par Charlotte Touati

Du côté d’Addis Abeba, lors d’une séance de questions et réponses devant le parlement le 3 février, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a reconnu, pour la première fois, que des crimes de masse, dont le massacre d’Axoum, avaient été commis au Tigré durant la guerre de 2020 à 2022.

C’est une victoire d’étape pour les victimes, mais en imputant l’intégralité des atrocités aux troupes érythréennes, le dirigeant éthiopien cherche à se dédouaner de toute responsabilité et pave la route à une reprise du conflit contre son voisin.

La paix avec l’Érythrée et un Prix Nobel

Le 16 septembre 2018, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et le président érythréen Isayas Afwerki signaient les Accords de Djeddah, qui devaient mettre un terme au conflit opposant leurs deux pays depuis 1998. Cette réconciliation vaudra le prix Nobel de la Paix 2019 à Abiy Ahmed, mais pas à Isayas Afwerki. En effet, le comité Nobel n’a pas osé couronner le président érythréen non-élu, au pouvoir depuis trois décennies et réputé comme l’un des tyrans les plus répressifs au monde. L’Érythrée porte le triste surnom de « Corée du Nord de l’Afrique » ou de « gulag state ».

Mais l’accord de paix de 2018 se révélera bien vite une alliance de guerre. Des clauses secrètes comprenaient l’invasion et la destruction du Tigré, la région septentrionale de l’Éthiopie, frontalière de l’Érythrée.

Dès son accession au pouvoir en avril 2018, Abiy Ahmed gracie les ultra-nationalistes amharas du mouvement Ginbot 7 qui vouent une haine existentielle aux Tigréens. Haine partagée par Isayas Afewerki, qui avait d’ailleurs financé et entrainé les membres de Ginbot 7 : la paix entre l’Éthiopie et l’Érythrée se conclue contre le Tigré. Très bien organisé et implanté dans la diaspora éthiopienne, Ginbot 7 contrôle ESAT TV, un média très écouté par la diaspora éthiopienne. Avec le retour en grâce du mouvement en Éthiopie, celui-ci commence à diffuser son discours de haine anti-Tigréens. À partir de 2019 et surtout en 2020, les propos racistes et déshumanisants visant les Tigréens sont véhiculés de manière totalement désinhibée.

L’une des pires catastrophes du 21e siècle

Le 4 novembre 2020, l’aviation éthiopienne bombarde Mekelle, la capitale tigréenne, tandis que l’infanterie avance depuis le sud et que les troupes érythréennes passent la frontière au nord. Malgré son statut d’autonomie, le Tigré fait formellement partie de l’Éthiopie. Cette guerre où le gouvernement fédéral déploie l’armée contre sa propre population est appelée « opération de maintien de l’ordre » mais c’est bien une invasion. Contre toute évidence, Abiy Ahmed niera pendant des mois la présence des troupes érythréennes, l’ennemi d’hier qu’il a invité à venir tuer sur le territoire national.

Un siège total est imposé à la région-État. Plus d’électricité ni de télécommunication, plus rien ni personne n’entre ni ne sort du Tigré pendant deux ans. Vingt-quatre mois sans ravitaillement alors que les armées d’occupation brûlent les récoltes et pillent les hôpitaux, 24 mois sans médicaments en pleine pandémie de Covid. Conflit oublié, la guerre du Tigré est l’une des pires catastrophes humaines du 21e siècle. L’université de Gand a estimé à 800 000 (fourchette haute), le total des victimes civiles en 2024. Sans compter les morts subséquentes dues à la destruction totale des infrastructures, dans un contexte d’aide humanitaire très limitée, ainsi qu’au débordement du conflit à d’autres régions d’Éthiopie.

Nettoyage ethnique systématique

Le nettoyage ethnique a été systématique au Tigré. Les troupes éthiopiennes et érythréennes, renforcées par les milices amharas, ont razzié les villages, allant de porte en porte, tuant les hommes, violant et mutilant les femmes pour qu’elles ne portent plus d’enfants tigréens. La Commission d’enquête sur le génocide du Tigré recense 152 000 femmes violées. Plusieurs massacres se sont distingués par leur outrance sordide (jeunes gens fusillés au sommet d’une falaise, hommes brûlés vifs). Mais le massacre d’Axoum restera dans les mémoires par son ampleur – plus de 800 morts en deux jours – et son statut programmatique. Perpétré en début de conflit, il est la démonstration de l’idéologie et des buts poursuivis par Abiy Ahmed et ses alliés du moment.

Axoum et le suprématisme amhara

Le groupe Ginbot 7 qui a soutenu Abiy Ahmed et joué les intermédiaires avec l’Érythrée d’Isayas Afewerki peut être qualifié de suprémaciste ou d’ultra-nationaliste amhara.

Le territoire des Amharas s’étend à l’est de l’Éthiopie et au sud du Tigré. Les empereurs éthiopiens et leur cour étaient d’extraction amhara. Ils tiennent leur prestige d’une épopée médiévale qui fait remonter leurs ancêtres au récit biblique des amours de la reine de Saba et du roi Salomon.

 

Le Tintoret, Salomon et la Reine de Saba. Galerie de l’Académie, Venise.

Rédigé au début du 14e s., le Kebra Nagast (la Gloire des Rois) explique comment la savante reine éthiopienne a été attirée par le très sage roi d’Israël. De leur union naîtra un fils, en Éthiopie, du nom de Ménélik. Ce dernier se rend à Jérusalem pour connaître son père et avant de rentrer chez lui, il demande à Salomon d’emporter l’Arche d’Alliance, ce que son souverain de père refuse. Ménélik s’introduit alors nuitamment dans le Temple et dérobe l’Arche, avec la complicité du fils du Grand Prêtre. Ils s’enfuient et emmènent avec eux les premiers-nés d’Israël. Ménélik et ses amis arrivent ensuite sans encombre en Éthiopie. Ce succès est interprété comme le signe que la grâce divine a déserté Israël au profit de l’Éthiopie. Les jeunes Israélites feront souche par la suite dans le royaume de Ménélik en créant un nouveau peuple élu, les Amharas.

Sept siècles de domination amhara

La dynastie salomonide va de fait être extrêmement brillante et entrer dans l’histoire mondiale au 19e s., lorsque Ménélik II repousse les troupes italiennes à la bataille d’Adoua, le 1er mars 1896. Pour la première fois, un peuple noir bat l’une des armées les plus modernes de l’époque, l’Éthiopie demeurant le seul pays africain indépendant et non-colonisé. Haïlé Sélassié portera la légende à son comble. Charismatique et cultivé, il prononce un discours sur le péril fasciste à la tribune de la Société des Nations en 1936, qui lui confère une aura presque prophétique. Né sous le nom de Tafari Mekonnen, ras Tafari (ras signifiant « tête, chef » en amharique), va être déifié par les rastafariens et donner son nom ou mouvement rasta.

L’empereur est renversé en 1974 par la junte communiste du Derg qui maintient toutefois l’aristocratie militaire amhara. Mais en 1991, une petite minorité venue des montagnes du Tigré, moins de 7% de la population, met fin au Derg et à sept siècles de domination amhara. L’Éthiopie devient alors une fédération de régions-États jouissant d’une très large autonomie. Les Amharas ne sont plus qu’un peuple parmi les autres mais une frange radicale n’acceptera jamais ce qu’elle perçoit comme une relégation. Une lutte à mort s’engage contre les dirigeants tigréens. Lors des élections du 7 mai 2005, un groupuscule amhara extrémiste conteste les résultats qui donnent la victoire à la coalition emmenée par les Tigréens. Les manifestions dégénèrent. En 2008, les leaders amharas Andargachew Tsige and Berhanu Nega fondent le mouvement Ginbot 7 (7 mai), qui sera déclaré organisation terroriste en 2011. Ils s’exilent alors en Érythrée.

Abiy Ahmed, le retour du roi

A partir de 2014, les Oromos qui constituent la communauté majoritaire en Éthiopie bien que longtemps privés de représentation politique se soulèvent. Plusieurs leaders se détachent, dont Abiy Ahmed. Il est porté au pouvoir en 2018, mais les espoirs des Oromos sont vite déçus. La mère du nouveau Premier ministre est en fait amhara et Abiy a attendu son élection pour trahir ses compagnons oromos. Il les fait éliminer dès les premiers mois de son mandat, puis se tourne vers les Amharas de Ginbot 7 et le tyran érythréen. Très vite, une nouvelle rhétorique se met en place. Il est pentecôtiste et sa mère l’a élevé avec l’idée qu’il était un élu de Dieu, le futur nouvel empereur. Professant un christianisme charismatique, il se dit directement inspiré par Dieu et prend le titre apocalyptique de septième roi. Pour lui comme pour ses partisans, il sera Ménélik III.

Les ultras amharas voient en son avènement une chance de restaurer l’Empire et un État centralisé à leur avantage, mais aussi une opportunité de se venger des Tigréens. En 2021, dans le cadre de la guerre du Tigré, des milices amharas vont d’ailleurs déployer l’« opération Ménélik », nom hautement symbolique, pour sécuriser l’Oromiya. Leur objectif dépasse la vengeance politique : ils veulent détruire les Tigréens qui constituent, pour eux, une menace existentielle.

Une rupture dynastique inconcevable

Pour les Éthiopiens chrétiens orthodoxes, l’Arche d’Alliance repose à Axoum, dans la chapelle attenante à la cathédrale Sainte-Marie de Sion (Maryam Tsion), déposée par Ménélik à son retour d’Israël. Le royaume d’Axoum a été la puissance régionale de part et d’autre de la mer Rouge au cours du premier millénaire de notre ère. Il y a donc une vacance politique de trois siècles entre la disparition du pouvoir axoumite et l’émergence de la dynastie amhara en 1270, avec son premier souverain Yekouno Amlak.

 

Axoum. Eglise Sainte-Marie de Sion.

De fait, le centre de gravité du royaume amhara qui deviendra l’empire éthiopien se trouve plus au sud et ne recouvre pas l’ancien royaume d’Axoum. De surcroît, il n’y a aucune filiation ethnique ou linguistique entre les Amharas et les Axoumites. Le Kebra Nagast a justement été compilé au tout début du 14e s. pour donner du prestige à la nouvelle dynastie amhara et lui conférer une légitimité biblique en se posant comme continuatrice du royaume d’Axoum. C’est un cas d’appropriation culturelle. Car les « héritiers » des Axoumites existent bel et bien : ce sont les Tigréens. Leur simple présence au monde est le rappel vivant de l’usurpation des souverains amharas dit « salomonides », qui ne descendent ni de la reine de Saba, ni de Salomon ni des premiers-nés d’Israël. L’admettre fait s’écrouler toute une architecture idéologique, politique et religieuse. Pour ceux qui veulent restaurer l’idéologie salomonienne, la seule solution passe pour l’élimination des Tigréens.

Toute trace de leur histoire et de leur culture devant disparaître, églises, bibliothèques monastiques, lettrés, gardiens de la mémoire ont été délibérément ciblés. En plus du massacre, ce fut une véritable tentative de damnatio memoriae.

Ils sont morts pour l’Arche d’Alliance

Axoum tout entière est un sanctuaire dont les pèlerins foulent le sol uniquement pieds nus. Ils étaient des milliers le 28 novembre 2020, réunis pour célébrer Hidar Tsion, la fête de l’Arche d’Alliance, l’une des plus importantes du calendrier liturgique éthiopien. En ce jour sacré, les soldats n’ont pas investi la ville déchaussés mais avec des blindés. La tuerie a été froide, systématique. Les soldats érythréens ont reçu l’ordre de tuer tous les hommes au-dessus de 4 ans.

Les soldats éthiopiens de l’armée fédérale étaient présents également. « Ils sont chrétiens comme nous et c’est notre armée ! Ils devaient nous protéger, mais ils n’ont rien fait », rapporte un survivant. La rumeur se répand alors parmi les fidèles : « Il sont venus chercher l’Arche pour la ramener à Addis Abeba pour les Amharas ! » Mouvement de panique ; on se rue sur le parvis de Maryam Tsion et autour de la chapelle de l’Arche. Les pèlerins font barrage de leur corps. Les soldats ouvrent le feu. C’est un baptême de sang qui marque la fête de Hidar Tsion. Au moins 800 personnes sont tuées à Axoum entre le 28 et le 29 novembre.

La responsabilité historique d’Abiy Ahmed 

En février 2026, Abiy Ahmed reconnait enfin la présence des troupes érythréennes au Tigré et leur responsabilité dans les massacres. C’est bien le Premier ministre éthiopien qui les a invitées. En droit humanitaire international, cela requalifie la guerre du Tigré. Ce n’est plus une « opération de maintien de l’ordre », ni une guerre civile, mais un conflit armé international. En tant que chef des armées, Abiy Ahmed porte également la responsabilité des crimes commis par ses propres soldats : exécutions sommaires, tueries de masses, viols de guerre, pillages, destructions d’infrastructure civiles vitales, etc.

Surtout, c’est sa réactivation du mythe impérial et l’instrumentalisation de la légende salomonienne qui ont justifié la violence. Jusqu’à la mise en œuvre d’un plan d’éradication d’un peuple. La haine a gagné les Éthiopiens et les cicatrices ne sont pas prêtes de se refermer, particulièrement en l’absence de reconnaissance des crimes et de justice transitionnelle, malgré les promesses de l’accord de cessation d’hostilités de novembre 2022. A l’heure où nous écrivons, pas un seul violeur n’a été traduit en justice et les bruits de bottes se font à nouveau entendre.

Si Abiy Ahmed dénonce aujourd’hui les crimes de l’armée érythréenne au Tigré, ce n’est pas pour rendre justice aux victimes ou à la vérité, mais pour justifier une nouvelle guerre.

La guerre du Tigré a pris fin avec la signature le 2 novembre 2022 de l’accord de cessation d’hostilités, dit Accord de Pretoria, entre le gouvernement éthiopien et les leaders tigréens, mais ni le président érythréen Isayas Afewerki, ni les miliciens amharas n’ont été conviés aux négociations. Abiy Ahmed n’a pas d’alliés ; il ne se justifie que devant son dieu et lui-même. D’une part, il s’est retourné contre Ginbot 7, les suprémacistes et même la population amhara, ouvrant un nouveau front dans la région amhara notamment à travers des frappes de drones sur des cibles civiles. De l’autre, la tension est à nouveau à son comble entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Et c’est en prévision d’un nouveau conflit qu’Abiy Ahmed, prix Nobel de la Paix 2019, a fait d’une pierre deux coups en chargeant l’Érythrée de tous les maux dans son intervention devant le parlement le 3 février : légitimer une action armée contre son voisin et se blanchir de tous les crimes commis lors de la guerre du Tigré.

 

 

 

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Soudan. L’Éthiopie entraîne des RSF près de la frontière https://mondafrique.com/limage-du-jour/soudan-lethiopie-entraine-des-rsf-pres-de-la-frontiere/ Thu, 12 Feb 2026 20:49:04 +0000 https://mondafrique.com/?p=147002 L’agence Reuters a révélé mardi que l’Éthiopie avait construit une base secrète à 32 km de la frontière du Soudan et à proximité de la frontière du Sud-Soudan, avec le soutien financier des Émirats arabes unis, pour entraîner des milliers de combattants des Forces de Soutien rapide (FSR) du général Hemedti.  Publiant une série d’images […]

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L’agence Reuters a révélé mardi que l’Éthiopie avait construit une base secrète à 32 km de la frontière du Soudan et à proximité de la frontière du Sud-Soudan, avec le soutien financier des Émirats arabes unis, pour entraîner des milliers de combattants des Forces de Soutien rapide (FSR) du général Hemedti. 

Publiant une série d’images satellite retraçant la construction puis l’aménagement du camp, jusqu’à ces toutes dernières semaines, Reuters s’inquiète de ce nouveau développement, première preuve de l’implication de l’Éthiopie dans la guerre civile soudanaise qui a provoqué, depuis 2023, le déplacement de millions de personnes en Égypte, au Tchad en Libye et au Soudan du Sud. Cette base permettra aux FSR de se ravitailler en troupes fraiches alors que l’armée soudanaise prend l’avantage sur le front. 

Huit sources de l’agence, parmi lesquelles un membre du gouvernement éthiopien, ont déclaré que les Émirats arabes unis avaient financé le chantier et fourni les instructeurs militaires et le soutien logistique. Reuters a également pu consulter une note interne des services de sécurité éthiopiens et un télégramme diplomatique qui confirment ces faits. Le ministère émirati des Affaires étrangères a nié son implication dans le conflit « en aucune manière. » 

4300 recrues pour combattre dans le Nil Bleu

Reuters a échangé avec 15 sources sur les circonstances de la construction du camp et ses opérations, y compris des officiels éthiopiens et des diplomates. Elle a analysé l’imagerie satellite de la zone. Les images montrent la construction d’une station de drones terrestre sur un aéroport voisin. 

À compter de début janvier, 4 300 combattants (en majorité éthiopiens mais aussi sud-soudanais et soudanais) recevaient dans ce camp un entraînement militaire, « leur approvisionnement logistique et militaire [étant] assuré par les EAU« , selon la note des services de sécurité éthiopiens parvenue à Reuters. Ces recrues doivent renforcer les FSR qui combattent dans l’État du Nil Bleu. Selon deux sources, des centaines d’hommes ont déjà traversé la frontière ces dernières semaines pour appuyer les paramilitaires du général Hemedti. 

L’armée soudanaise accuse régulièrement Abou Dhabi d’appuyer les FSR, ce que la communauté internationale tient désormais pour acquis. Les Émirats arabes unis sont aussi un allié du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed depuis son arrivée au pouvoir en 2018 et les deux pays ont progressivement bâti une alliance militaire. 

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Du Soudan à la Corne de l’Afrique: de l’or et des mercenaires https://mondafrique.com/a-la-une/du-darfour-a-socotra-des-flux-dor-et-de-mercenaires/ Fri, 16 Jan 2026 08:00:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=145301 Du Soudan à la Corne de l’Afrique, les acteurs étrangers, russes et émiratis notamment, ont alimenté les conflits locaux en armes et en mercenaires. L’or est au centre des transactions entre les belligérants.  Par Charlotte Touati Le 26 octobre 2025, la milice des Rapid Support Forces (RSF) prenait la ville d’El Fasher après 18 mois […]

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Du Soudan à la Corne de l’Afrique, les acteurs étrangers, russes et émiratis notamment, ont alimenté les conflits locaux en armes et en mercenaires. L’or est au centre des transactions entre les belligérants. 

Par Charlotte Touati

Le 26 octobre 2025, la milice des Rapid Support Forces (RSF) prenait la ville d’El Fasher après 18 mois de siège. Capitale de l’État du Nord Darfour et poumon économique de la région, El Fasher était le refuge de centaines de milliers de déplacés qui fuyaient les combats depuis avril 2023. Elle était le dernier point d’accès humanitaire pour l’ONU jusqu’à sa chute. De nombreux témoignages font état d’exactions et de crimes de masse à caractère ethnique commis contre les populations noires par les milices arabes, ce que confirment les vidéos filmées par les miliciens RSF eux-mêmes.

Genèse d’un conflit

Le conflit a éclaté le 15 avril 2023, lorsque les forces paramilitaires des RSF se sont affrontées aux forces armées soudanaises (Sudan Armed Forces, SAF) pour le contrôle politique et militaire du pays. Les RSF sont emmenées par Mohamed Hamdan Dogolo dit « Hemedti », tandis que les SAF répondent à Abdel Fattah al-Burhan et forment l’armée régulière. Les deux généraux furent pour un temps alliés et ils devaient se partager le pouvoir, mais leur rivalité fait craindre aujourd’hui une partition est-ouest du Soudan.

Hemedti est originaire du Darfour. Initialement connu comme homme d’affaires, il s’est taillé un empire grâce aux mines d’or de sa région natale. Issu d’une tribu arabe, il fédère autour de lui les Janjawid, initialement armés par Omar el-Béchir pour mater la rébellion au Darfour.

Les crimes de guerre des Janjawid

Dès 2004, Hemedti dirige plusieurs centaines de combattants Janjawid et collabore directement avec les services de renseignement soudanais et l’armée. Les Janjawid se sont rendu coupables de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et de génocide, selon la Cour pénale internationale. Elle a condamné l’un de leurs chefs, Ali Muhammad Ali Abd-Al-Rahman dit Ali Kosheib, pour ces crimes, en octobre 2025. Des rapports de l’ONU ont également documenté meurtres de masse, viols comme arme de guerre, destruction systématique de villages, pillages des biens et du bétail, incendies des récoltes, empoisonnement des puits et déplacements forcés.

Maître du Darfour, Hemedti se lance dans l’extraction aurifère et crée Al Junaid en 2009, noyau de son empire. Mais en 2013, sous la pression internationale, Omar el-Béchir ne peut plus laisser les hommes d’Hemedti agir de façon indépendante et il intègre les Janjawid à l’architecture sécuritaire du pays. Ils deviennent les fameuses Rapid Support Forces dont Al Junaid est le bras économique.

Une révolution confisquée

En avril 2019, le Soudan engage un tournant décisif de son histoire. Après plusieurs mois de manifestations populaires déclenchées par la flambée des prix et la crise économique, la contestation prend une tournure politique et appelle ouvertement au départ du président Omar el-Béchir au pouvoir depuis trente ans. Face à la pression de la rue et aux divisions internes du régime, l’armée finit par l’évincer le 11 avril 2019.

Ce renversement ouvre une période d’incertitude : un Conseil militaire de transition prend d’abord le pouvoir, avant qu’un fragile compromis ne soit trouvé avec les forces civiles du mouvement révolutionnaire. C’est dans ce contexte que le général Abdel Fattah al-Burhan devient président du Conseil souverain, flanqué de Hemedti comme vice-président. Cette alliance entre l’armée, les paramilitaires et une partie des civils devait préparer des élections démocratiques mais elle se révèle vite instable : les ambitions concurrentes des chefs militaires, l’impunité des RSF et les difficultés affrontées par les institutions civiles plongent à nouveau le pays dans une lutte de pouvoir qui éclatera en guerre ouverte en 2023.

Mais il faut aussi compter avec des patrons extérieurs. La position stratégique du Darfour et sa richesse minière l’ont tragiquement placé au carrefour des routes de trafic, avec Hemedti à son centre.

Wagner et les mines d’or du Soudan

En effet, suite à la prise en 2017 de Jebel Amer (Nord Darfour), une zone montagneuse extrêmement riche en or, les RSF gagnent une réelle autonomie par rapport à Omar el-Béchir. Cette victoire coïncide avec un appui étranger de taille, celui de feu Evgeni Prigojine, alors à la tête de la société militaire privée russe Wagner. Ce rapprochement s’explique par les business communs dans lequel les deux hommes sont engagés (or, armes, mercenaires) et la position géographique du fief de Hemedti, le Darfour.

Celui-ci est frontalier de la République Centrafricaine, un bastion de Wagner, devenu, depuis 2017, la garde prétorienne du Président Faustin-Archange Touadéra. Selon son schéma habituel, Wagner exploite les ressources minières du pays. Des convois circulent entre la RCA et le Soudan en passant par le Darfour.

Un intermédiaire russe très politique

La même année 2017, Wagner tisse sa toile au Soudan. L’intermédiaire se nomme Mikhail Potepkine. Il dirige Meroe Gold, une filiale de M Invest, la société de Prigojine. Potepkine déclare ne pas avoir de lien avec Prigojine, mais en 2017, il représente bien M Invest lors d’une réunion entre l’ancien président de la Fédération de Russie Dmitri Medvedev et Omar el-Béchir. Familier de l’idéologue Alexandre Douguine, avec qui il apparaît sur des photographies, Potepkine appartiendrait à des groupes « conservateurs » russes liés à l’extrême-droite néo-nazie. Il est également cité dans l’opération d’ingérence russe menée pendant les élections américaines de 2016. En Afrique comme aux États-Unis, Potepkine agit comme lobbyiste et joue les déstabilisateurs. Le Soudan et l’Éthiopie font partie de ses cibles prioritaires.

A partir de 2017, Meroe Gold reçoit un soutien important d’entreprises liées à Prigojine, sous forme de financement et de matériel, notamment des hélicoptères et des avions. L’extraction aurifère est au cœur de l’activité de Meroe. Son centre névralgique se situe à al-Ibaidiya, dans le Nile River State, à l’est du Soudan, hors de l’espace contrôlé par Hemedti. On observe donc une répartition des zones d’exploitation entre les deux hommes forts du Soudan pour éviter la concurrence.

Des avions russes chargés d’or sont observés décollant de Khartoum ou de Port Soudan (donc depuis l’est) à destination de la Russie pour financer la préparation de l’invasion de l’Ukraine puis l’effort de guerre. Le 24 février 2022, le jour même de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Hemedti se trouve à Moscou dans le cadre d’un voyage organisé par Wagner.

Mais le 23 août 2023, Evgeni Prigojine disparaît dans un accident d’avion. Le Kremlin reprend alors largement les activités de Wagner (rebaptisé Africa Corps) et se détourne de Hemedti au profit d’Al-Burhan.

Les Émirats Arabes Unis, un soutien en or

S’il est, en revanche, un soutien qui ne s’est pas démenti, c’est bien celui que les Emirats Arabes Unis apportent à Hemedti et aux RSF.

L’or d’Al Junaid est directement envoyé à Dubaï, plus exactement à Sharjah, à la raffinerie de Kaloti, un groupe fondé en 1988 par Munir Ragheb Mousa Al Kaloti et qui comprend une dizaine d’entreprises toutes liées aux métaux précieux. De l’or artisanal ou issu des trafics est aussi collecté au souk de Dubaï et drainé dans les bureaux de Kaloti.

La régulation est très lâche à Dubai et il est tout à fait légal de transporter de l’or brut dans son bagage à main, sans aucune taxe de surcroît. L’or centralisé par Kaloti est ensuite expédié en Suisse, principalement chez Valcambi. La Suisse est la plaque tournante du commerce mondial de l’or, de son raffinage et de son trading.

La Suisse, étape obligatoire 

Passer par Valcambi n’est pas qu’une question d’opportunité commerciale et logistique. L’entreprise basée au Tessin est enregistrée à la London Bullion Market Association. Elle peut donc certifier cet or qui entre alors dans le circuit très officiel des banques centrales du monde entier. Ce que ne peut pas faire Kaloti. Au Soudan, en contrepartie de l’or, les Émirats inondent les RSF d’armes et de matériel, tandis que les mercenaires s’échangent de part et d’autre au gré des besoins.

A partir de 2014, les EAU et l’Arabie Saoudite mènent une coalition contre l’insurrection des Houthis soutenus par l’Iran. Des contrats à plusieurs millions de dollars sont alors signés entre la firme canadienne Dickens and Madsen, le maréchal Khalifa Haftar – qui tient la Cyrénaïque – et Hemedti. Dickens and Madsen est dirigée par Ari Ben-Menashe, un personnage sulfureux qui prétend être un ancien du Mossad, ce que les renseignements israéliens ont toujours nié. Surnommé le « lobbyiste pour dictateurs », Ben-Menashe a également travaillé pour Kadhafi, Robert Mugabe ou la junte birmane.

Signatures apposées sur le contrat entre Ben-Menashe, pour Dickens and Madson, et Hemedti. Source : FARA (Foreign Agents Registration Act), ministère US de la Justice.

Les contrats prévoient l’envoi de mercenaires libyens et soudanais recrutés pour se battre au Yemen pour le compte des EAU après avoir transité par Assab, en Érythrée. En échange, Ben-Menashe s’engage à négocier des livraisons d’armes et de blé « à haute teneur en protéines » pour les hommes d’Hemedti. On constate, à nouveau, une certaine entente entre les réseaux russes et émiratis.

Des Soudanais et des Erythréens à l’assaut de Socotra

En 2017, les Émirats Arabes Unis décident de faire cavaliers seuls en soutenant le Conseil de Transition du Sud (STC), un mouvement sécessionniste yéménite, tandis que l’Arabie Saoudite continue de soutenir le gouvernement yéménite légitime ou Conseil présidentiel de direction (PLC), basé à Aden.

Il y a désormais trois forces armées au Yémen, chacune soutenue par une puissance du Golfe : PLC (Arabie Saoudite), STC (Émirats Arabes Unis) et les Houthis (Iran). En 2020, les Émirats Arabes Unis prennent, pour le compte du STC, Socotra, un archipel politiquement yéménite qui représente géographiquement la pointe de la Corne de l’Afrique. Cet assaut a été rendu possible grâce aux mercenaires soudanais et érythréens négociés par Dickens & Madsen.

Carte Google Earth. On y voit Socotra, au sud du Yemen et à l’est de Djibouti.

Jusqu’en 2021, la base d’Assab servait de plaque tournante à ces échanges, mais depuis le retrait des Émirats du port érythréen et la rupture nouvelle et brutale entre le président érythréen et le Premier ministre éthiopien, lui-même très proche d’Abu Dhabi, ce sont les ports du Somaliland et du Puntland qui ont pris le relais.

Mercenaires colombiens et enfants soldats

Comme documenté par Middle East Eye, le port de Bosaso sert de nœud logistique entre les Émirats et les RSF. Des mercenaires colombiens auraient été fournis par les EAU aux RSF et auraient contribué à la prise d’El Fasher. Dans une lettre du 5 septembre 2025 adressée au Conseil de Sécurité de l’ONU, Al-Harith Idriss Al-Harith Mohamed, Représentant permanent du Soudan auprès des Nations Unies, documente abondamment la présence et les actions de ces mercenaires, qui se baptisent « loups du désert », et il affirme, photos à l’appui, qu’ils ont formé des enfants soldats dans les camps de réfugiés au Darfour. 

Photo montrant l’entraînement d’enfants des camps de réfugiés du Darfour par des mercenaires colombiens. (Source : lettre au Conseil de sécurité du Représentant permanent du Soudan auprès de l’ONU, 5 septembre 2025.)

En guise de dernier renvoi d’ascenseur, en novembre 2025, le président centrafricain Touadéra a sollicité Abu Dhabi pour régler ses dettes auprès des Russes d’Africa Corps, en échange d’une plateforme logistique destinée à faciliter le soutien émirati aux RSF au Darfour.

Le 30 décembre 2025, l’Arabie Saoudite a mené des frappes dans le sud du Yémen détruisant des cargaisons d’armes et du matériel destiné au Conseil de Transition du Sud. Les Émirats Arabes Unis ont alors convenu de se retirer de Socotra pour éviter l’escalade.

Ce retrait pourrait précipiter un repli sur le Somaliland, où les EAU sont déjà massivement présents, ainsi que sa reconnaissance officielle par Abu Dhabi.

 

 

 

 

 

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L’Ethiopie inaugure un Musée des sciences https://mondafrique.com/agenda-culture/lethiopie-inaugure-un-musee-des-sciences-a-loccasion-de-la-conference-panafricaine-sur-lintelligence-artificielle/ Tue, 25 Oct 2022 03:00:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=77703 Un nouveau musée a ouvert ses portes le 4 octobre dernier, à Addis-Abeba en Éthiopie. Le Museum of Science and Art dispose de près de 1 400 mètres carrés d’espaces d’exposition permanents et temporaires, et 80 % du terrain deviendra un espace vert couvert de plus de 4 000 plantes, arbres et fleurs indigènes. L’inauguration […]

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Un nouveau musée a ouvert ses portes le 4 octobre dernier, à Addis-Abeba en Éthiopie.

Le Museum of Science and Art dispose de près de 1 400 mètres carrés d’espaces d’exposition permanents et temporaires, et 80 % du terrain deviendra un espace vert couvert de plus de 4 000 plantes, arbres et fleurs indigènes.

L’inauguration le mardi 4 octobre 2022 a coïncidé avec la conférence panafricaine sur l’intelligence artificielle à Addis-Abeba.

Le musée, perché sur un terrain de sept hectares, se compose de deux bâtiments aux fonctions multiples. Le musée est également équipé d’un système solaire qui produira l’électricité nécessaire au bâtiment.

Musée des sciences à Addis-Abeba, 2022.

Musée des sciences à Addis-Abeba, 2022.
Musée des sciences à Addis-Abeba, 2022.
Musée des sciences à Addis-Abeba, 2022.
Musée des sciences à Addis-Abeba, 2022.

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De Perpignan à l’Ethiopie, Claude-Emile Tourné, médecin sans frontières https://mondafrique.com/societe/de-perpignan-a-lethiopie-claude-emile-tourne-medecin-sans-frontieres/ Thu, 17 Apr 2014 14:55:40 +0000 http://www.mondafrique.info/?p=2652 Gynécologue-obstétricien de renom, Claude-Emile Tourné intervient depuis de nombreuses années dans la Corne de l’Afrique, notamment en Ethiopie auprès de la tribu des Afars où les femmes sont sujettes à une mortalité extrêmement élevée. Dans son dernier livre « Féminisme, Féminité, Féminitude » (éditions L’Harmattan), cet homme de terrain fait part de ses réflexions sur les femmes […]

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Gynécologue-obstétricien de renom, Claude-Emile Tourné intervient depuis de nombreuses années dans la Corne de l’Afrique, notamment en Ethiopie auprès de la tribu des Afars où les femmes sont sujettes à une mortalité extrêmement élevée. Dans son dernier livre « Féminisme, Féminité, Féminitude » (éditions L’Harmattan), cet homme de terrain fait part de ses réflexions sur les femmes et le « genre »

claude_emile_tourne_la_clauSi tous les médecins étaient comme Claude-Émile Tourné, le trou de la sécu serait bouché et la maladie disparaitrait plus vite encore que les supporteurs de François Hollande.

Un docteur chez les Afars

Cet éminent sorcier, aujourd’hui en retraite et qui navigue maintenant en père peinard dans ses carrés de vignes du Roussillon, possède l’arc du zen mais à cordes multiples : il est tout en un, à la fois gynécologue-obstétricien, ostéopathe-acupuncteur. Vous l’avez compris, à lui seul le docteur Claude-Émile est un centre de secours. Si nous ouvrons aujourd’hui avec vous son dernier livre « Féminisme, Féminité, Féminitude » (éditions L’Harmattan), c’est que nous pensons nous aussi que la femme est l’avenir de l’homme et que ce Tourné, à la plume ironique et talentueuse, disparait de temps en temps pour s’en aller vivre avec les Afars, ces malheureux africains de l’est avec deux guerres sur le dos, l’une contre l’Érythrée, l’autre contre Djibouti. Ce qui est trop même si ce petit peuple est grand.  Un homme qui aime les Afars ne saurait être fondamentalement mauvais.

« Nos maladies, ce sont nos peines »

Vous ne comprenez peut-être rien à l’existence de ce  préambule ?  Vous avez raison. Il est là surtout pour retarder le moment où je dois vous parler du cœur du sujet, « Féminisme, Féminité, Féminitude ». Ce bouquin m’intimide comme la face nord des Jorasses, parce qu’il est l’œuvre de toute une existence de recherches pratiques, parce qu’il est la femme. Ces pages c’est l’alcool qui coulerait de l’alambic si le bouilleur chauffait la vie de Tourné pour n’en garder que l’essence. Chaque ligne est la vie d’une femme, patiente ou impatiente, que le docteur a un jour examinée, à Perpignan ou dans un désert d’Afrique. Le résultat est si dense, si original que j’ai parfois l’impression d’être le premier lecteur de l’Ulysse de Joyce. Les mots entrent dans la tête mais peinent parfois à trouver un chemin rapide dans un  cerveau non rompu à la « psychosomatique », passion et sujet d’étude de notre expert en naissances et connaissances.

Soudain je me sens plus à l’aise quand Tourné cite Groddeck ! Hourra, la  « psychosomatique », comme Jourdain la prose, je connais. Pour avoir beaucoup aimé ce savant allemand à la mode en 68, puis trop injustement oublié. Walter Georg Groddeck, né le 13 octobre et mort le 11juin1934 près de Zurich. Freud, qui n’était pas son intime, a dit de lui qu’il « était un analyste incomparable». Éloge qui ne faisait ni chaud ni froid à Groddeck qui proclamait, « Je suis un analyste sauvage ». Il est surtout le premier « psychosomaticien », ayant intégré la psychanalyse à la somatique. Pendant la Grande guerre, mobilisé comme médecin militaire, il  utilise, outre les soins traditionnels,  l’hydrothérapie, les régimes, les massages, la psychanalyse auprès de soldats souffrant d’affections organiques de guerre. Il écrira son bréviaire, « Le livre du ça », où le « ça » est sa version du « moi » freudien Pour Groddeck toute maladie est d’origine psychosomatique et quand un blessé se casse la jambe il lui pose la question « mais pourquoi êtes-vous tombé ? ». Ca va loin, Groddeck et Guy Debord a joliment écrit : « J’estime vraies les thèses de Groddeck en général : nos maladies, ce sont nos peines. » Claude-Émile Tourné, après cinquante années d’un travail où la vie est couchée sur l’établi nous dit la même chose : l’homme est malade de lui même ». Et cela nous ramène aux travaux de notre auteur « Féminisme, Féminité, Féminitude » qui, au titre a rajouté un « Ca alors » qui est un clin d’œil à Simone de Beauvoir. On ne peut faire naître des êtres toute la journée et ne pas se poser de question sur la suite,  Tourné nous livre donc son « Contrat de confiance ».

Genre et dérive langagière

Dans  son désir de réparer, sinon prévenir, c’est-à-dire de « soigner », le clinicien s’exprime avec méthode, jusqu’à utiliser le pied de biche du grec et du latin. Les quinze chapitres indiquent l’avancée de l’autopsie in vivo : « la société des femmes, les femmes dans la société, le féminin, la féminité, le viol, la femme dans le couple, la grossesse, le déni de grossesse, la mère, la ménopause, féminisme et féminité, sur le plan psychosomatique, identité féminine, la féminitude, à propos de la théorie du genre ». Cette table des matières indique l’humour et l’amour du contrepied partagés par Claude-Émile Tourné, un homme à propos duquel je préfère vous prévenir : il est plus proche de Marx et Lénine que de François Bayrou.

Les quinze questions du livre le montrent, hommes qui aiment les hommes, les femmes qui aiment les femmes, les femmes qui aiment les hommes, les hommes qui aiment les femmes : chacun a une bonne raison de lire ce livre qui met les femmes nues sans les mettre à poil. Personnellement, puisque c’est le débat à la mode, je veux faire part de mon dernier plongeon  dans un chapitre à la mode : « à propos de la théorie du genre ». Tourné, qui est  -vous l’avez compris- le contraire d’un réac à la Boutin, développe des idées passionnantes issues, une fois encore, de son expérience.

Selon une pensée que le n’ai lue nulle part, Tourné, quand il parle du « genre », commence par nous parler de la dérive du langage,  où les mots deviennent moindres, perdent leur sens. Prolongeant Georges Orwell et Bertrand Russell, Tourné nous met le nez dans notre blessure, celle d’un monde où « l’emploi » est devenu « poste de travail » où l’entreprise n’est plus une aventure capitaliste mais « créatrice d’emplois ». Vous avez noté que le « chômeur », devenu « demandeur d’emploi », est maintenant « remercié »  suite à un « plan social »… Notre médecin du monde note cette mort des mots sous la poussée de croisades, le plus souvent initiées par le capitalisme américain qui veut la peau de l’idéologie des « Lumières ».  Le « genre » est donc victime de cette perte de sens où rien ne veut plus dire. Le féminisme, la féminité et la féminitude sont gommés pour que la femme disparaisse, et donc l’homme avec elle. Tourné, généreux et libre gardien du phare de la réalité ose lever le doigt pour dire une banalité oubliée : les sexes existent. Face au « combat » des LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans), notre savant auteur  prévient « Ne comptez pas sur moi pour accepter qu’une femme, un homo, un bi ou un  trans, fasse passer ses intérêts économiques de personne exploitée après ce qu’il perçoit ou qu’on lui fait percevoir comme ses « intérêts » liés au groupe auquel on lui persuade qu’il appartient. Et pour accepter de dire genre quand il s’agit de sexe, car alors que devient le genre humain ? ».

Pour cela je propose donc de brûler vif ce mécréant de la nov’pensée… Après avoir lu son livre.

 

« Féminisme, Féminité, Féminitude. Ca alors » Éditions de L’Harmattan.

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