Sur les bords du fleuve Sénégal, “les élections ne sont pas complètement truquées”

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Bâtie sur une presqu’île coincée entre le fleuve Sénégal et l’océan Atlantique, Saint-Louis, ancienne cité coloniale battue par les flots, est un superbe écrin au coeur de l’Afrique de l’Ouest. A l’approche des élections municipales prévues pour le 29 juin, la course à la mairie fait de la ville une vitrine convaincante de la démocratie au Sénégal.

01Au rez-de chaussée d’un immeuble dressé à l’est du pont Faidherbe qui fait la fierté de Saint-Louis du Sénégal, une salle aux murs blancs accueille une trentaine de personnes installées sur des canapés. « Ici, c’est notre quartier général » déclare avec fierté Jean-Benoît, l’un des chefs de file d’« ABC JAIME », mouvement de soutien à Alioune Badara Cissé, ancien ministre des affaires étrangères du président Macky Sall et candidat à la mairie de Saint-Louis.

« Y’en a marre »

Ce soir, les militants préparent la campagne. Les élections sont prévues pour le 29 juin prochain. « Il faut qu’on s’active dès à présent » chuchote une militante d’une vingtaine d’année pour ne pas déranger les discussions. Les uns après les autres, des groupes de trois ou quatre personnes présentent, à l’aide d’affiches collées au mur, des propositions pour la ville et un programme d’activités de campagne. Tractage, intervention auprès des médias, dans les universités, mobilisation de la société civile… Tout y passe. Les militants ont pour la plupart entre vingt et trente-cinq ans, à l’image de cette jeunesse qui constitue aujourd’hui 60% de la population sénégalaise et dont le dynamisme politique a explosé au grand jour lors des présidentielles de 2012 à travers le mouvement « Y’en a marre ».

Au cœur de leurs préoccupations, on trouve l’emploi. Comme partout au Sénégal, le chômage est élevé à Saint-Louis et touche tout particulièrement les jeunes de 15 à 35 ans. Pour booster l’économie de leur ville qui repose en grande partie sur la pêche, un groupe propose donc de collaborer avec les communes environnantes afin de bâtir un complexe d’usines de transformation de poisson. « Développer le tourisme, c’est ça l’avenir ! » réplique le groupe suivant. « Marre des propositions au rabais ! Des éclairages publics et du nettoyage de rue : voilà tout ce qu’on nous propose dans les programmes depuis dix ans !

Leur candidat, Alioune Badara Cissé dit ABC, grand ténor de l’APR, le parti du président sénégalais, Macky Sall, avec qui il est aujourd’hui en froid, assiste à la scène. Il écoute, donne quelques conseils, encourage les troupes. On discute, on critique, et finalement les propositions sont adoptées à main levée par l’assemblée générale. Chacun se répartit le travail pour les prochaines semaines.

Loin des salons parisiens

A l’approche du scrutin local, Saint-Louis, l’ancienne capitale de la France coloniale en Afrique occidentale qui fut aussi celle du Sénégal jusqu’en 1957 et de la Mauritanie jusqu’en 1960, prend des allures de laboratoire de la démocratie. Dans les rues et les commerces, la politique occupe les conversations et les pronostics sur le prochain maire de la ville vont bon train.

Boubacar, chauffeur, sait déjà pour qui il votera. « Mansour Faye, c’est lui qu’il nous faut. Il habite ici et il connaît nos problèmes. On ne veut plus d’un maire qui n’est là qu’une fois tous les trois mois et qui apprend depuis les beaux salons de Paris que la ville est ravagée par les inondations ! » Surtout, à travers son vote, Boubacar soutient le gouvernement en place et la batterie de mesures contre la vie chère déployée depuis l’arrivée de Macky Sall à la tête du pays. « Mansour, c’est un proche de Macky. Or grâce à lui, mon loyer est passé de 30 000 francs CFA (46 euros) à 26 000 (40 euros) ! Il faut que ça continue ! »

Proche de Macky Sall, c’est peu dire. Mansour Faye est le frère de Marième Faye, la puissante première dame dont la presse nationale et les sénégalais commentent régulièrement l’influence sur les affaires politiques. « C’est vrai que Mansour doit beaucoup à sa sœur qui a tellement d’influence sur le président. Et après ? Elle au moins c’est une sénégalaise. Pas comme Viviane Wade, une française qui ne connaissait rien à notre pays » affirme Boubacar catégorique. Le son de cloche est bien différent du côté des « wadiens », les partisans de l’ancien président Abdoulaye Wade et de son parti aujourd’hui très affaibli, le PDS. « Quand il était président, on accusait Wade de faire profiter sa famille de bien des avantages. Force est de constater que Macky Sall fait la même chose aujourd’hui » explique Salif, électricien et partisan du PDS.

Pour mieux faire passer la pilule, le candidat Mansour Faye joue volontiers la carte de la proximité. Presque tous les matins aux « Délices du Fleuve », salon de thé et restaurant bien connu des saint-louisiens, il a pour habitude de prendre son café et en profite pour serrer quelques mains. Mieux, en novembre dernier, il a lancé un programme de nettoyage de la ville qui a fait grand bruit. Camions poubelles, pelles mécaniques, véhicules de supervisions, balais, brouettes, poubelles… Mansour ne lésine pas sur les moyens et souhaite faire de Saint-Louis « la ville la plus propre au monde ». Rien de moins. Une opération qui sonne comme une critique à peine voilée de l’immobilisme du maire en place, Cheikh Bamba Dièye. Celui-ci a d’ailleurs très peu apprécié le réveil écologique soudain du frère de la première dame. « On a appelé ça la guerre des ordures » sourit Salif. « Mais la plupart des quartiers de la ville sont toujours aussi sales. Un désastre. »

« Ici, c’est Paris »

Ahmed lui, observe la ville d’un œil très différent. Mauritanien originaire de Sélibabi dans le sud du pays, il est de passage à Saint-Louis pour quelques jours. C’est la troisième fois qu’il séjourne dans la ville dont il vante volontiers les délices. « Ici, c’est Paris » plaisante-t-il. « Je viens pour me reposer, respirer le bon air, aller au restaurant, profiter des cafés quand j’ai assez d’argent. » Sur place, il loge chez un parent installé à Gokhu Mbathie, « le quartier mauritanien ». Il est situé tout au nord de la presqu’île sur laquelle est bâti Saint-Louis, au nord de la « langue de barbarie », une bande de sable qui doit son nom à sa forme allongée et pointue qui s’étire entre le fleuve Sénégal et l’Océan Atlantique.

De là, on devine la frontière mauritanienne à quelques mètres de distance. Six quatre-quatre sont stationnés en file indienne, attendant les dernières cargaisons de matériel électroménager usagé, de légumes, de fruits, avant d’entamer la traversée. Dans les rues, de nombreuses inscriptions sont en arabe et il n’est pas rare d’entendre parler « hassanya », dialecte mauritanien. Saint-Louis est aussi un trait d’union entre deux pays.

La proximité géographique pose bien des problèmes. « Nos piroguiers sont régulièrement arraisonnés par les autorités mauritaniennes qui considèrent qu’ils empiètent sur leur territoire maritime. Ce problème empoisonne continuellement les relations diplomatiques entre le Sénégal et la Mauritanie », explique Alioune Badara Cissé, candidat et ancien ministre des affaires étrangères de Macky Sall. Le chef d’Etat est d’ailleurs lui-même intervenu auprès des responsables mauritaniens pour négocier la récupération du matériel arraisonné. En vain.

Dernière affaire en date : De violents échauffourées ont éclaté entre les pêcheurs du quartier populaire de Guet N’dar et les forces de l’ordre suite à une manifestation début mars. A cette occasion, les pêcheurs protestaient « contre les exactions des autorités mauritaniennes » explique Moustafa, jeune pêcheur occupé à faire sécher un grand filet au soleil. « Ils n’hésitent pas à nous tirer dessus alors qu’on ne remarque pas toujours que l’on dépasse la frontière ! C’est très difficile à évaluer quand on est en mer ! Les gardes côtes mauritaniens poursuivent ensuite nos pirogues parfois jusque dans les eaux sénégalaises. » Les protestations de mars ont rapidement dégénéré en de brutaux combats de rue, mettant la ville en état siège pendant toute une journée. Suite à ces incidents, le gouvernement a mobilisé la marine nationale pour déployer un système de patrouille permanente dans les eaux frontalières avec la Mauritanie. « Avec ce dossier, le prochain maire a du pain sur la planche ! » note Moustafa.

Terres noyées

Autre grand chantier à Saint-Louis, celui de la « brèche » ouverte sur la langue de Barbarie, barrière naturelle de la ville entre l’océan et le fleuve. Cette ouverture, creusée en 2003 sous l’ère d’Abdoulaye Wade suite à une décision gouvernementale, devait protéger la ville des crues du fleuve en facilitant le déversement de ses eaux dans l’Atlantique. Mais très vite, la brèche s’est élargie, passant de quatre mètres à trois kilomètres aujourd’hui. En cause, l’érosion, accélérée par la montée du niveau de la mer due notamment au changement climatique. Installé à Saint-Louis depuis vingt-cinq ans, Jean-Jacques a vu son campement installé sur la langue de Barbarie se faire engloutir par la mer. « J’avais installé des bungalows sur une surface de 200m sur 200une en haut d’une dune de sept mètres. Aujourd’hui, tout est sous trois mètres d’eau » déplore-t-il. En guise de compensation, l’Etat lui prête un terrain où il a reconstruit son hôtel sur ses propres deniers. A quelques pas de là, le village de Doune Baba Guèye autrefois peuplé de sept-cent habitants se trouve quant à lui entièrement rayé de la carte. Noyé au beau milieu du fleuve, seules quelques branches sortant des flots rappellent son existence.

Jusqu’à présent, les rares tentatives d’intervention du gouvernement ont échoué. Le charismatique ministre de la pêche et ancien militant écologiste Haïdar Al-Ali explique avoir envoyé plusieurs dizaines de camions de pneus jusqu’à Saint-Louis. « Ils devaient permettre de retenir le sable poussé par les vagues. Mais ça n’a pas marché, » regrette-t-il.

Une coalition minée

C’est donc un lourd programme que le prochain maire de l’ancienne cité coloniale devra assumer. Les attentes sont encore plus grandes dans les quartiers populaires que la densité de population et la pauvreté étouffent. C’est l’envers du décor du Saint-Louis classé au patrimoine mondial de l’Unesco.

Pour l’heure, plus que les objectifs, c’est la compétition qui concentre toutes les attentions. Comme partout au Sénégal, la coalition « Benno Bokk Yakaar » qui a porté Macky Sall au pouvoir se délite à Saint-Louis. Pas moins de cinq candidats en lice en sont issus dont ABC et le maire sortant Cheikh Bamba Dièye, lui même ancien ministre de l’aménagement du territoire de Macky Sall. Pourtant, quand on interroge le mauritanien Ahmed sur ce qu’il pense de la démocratie au Sénégal, la réponse est sans équivoque : « Au moins ici, les élections ne sont pas complètement truquées ! ».

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