Ahmed Ghozali: « On a détruit l’esprit des Algériens »

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L’entretien de Mondafrique avec Sid Ahmed Ghozali, ancien Premier ministre, cinq fois ministre et ex patron de la Sonatrach, mais aujourd’hui privé de parole en Algérie.

Fils d’un enseignant arabisant, Sid Ahmed Ghozali représente le meilleur de la technostructure algérienne depuis l’indépendance. Plusieurs fois ministre et patron de la Sonatrach de 1965 à 1979 sous le président Boumedienne, Premier ministre et ministre des Affaires Etrangères sous Chadli, l’homme au nœud papillon devenu légendaire plaide aujourd’hui, face aux lois d’une mondialisation dérégulée, en faveur d’un renforcement de la régulation étatique.

La voix de Sid Ahmed est respectée à l’étranger, notamment en France où il représenta l’Algérie au début des années noires en 1992 et où il est régulièrement invité par les grands médias. Au fil de leurs conversations, une relation singulière et forte naquit entre l’ambassadeur qu’il était et le président français François Mitterrand. Leurs entretiens de l’année 1992 sont retracés dans l’excellent livre qu’il a fit paraître en 2009, « Question d’Etat » (Entretien avec Mohamed Chafik Mesbah, « Casbah Editions »).

Privation de parole

Pour autant, l’ancien ministre de Boumedienne et Chadli n’a plus vraiment, sous le règne de Bouteflika, les moyens de s’exprimer en Algérie. Comme il le regrette, le parti qu’il a fondé en 2000, le Front Démocratique, « est interdit de facto par le pouvoir.» Autant dire qu’un dirigeant de cette qualité est aujourd’hui interdit de parole par les mille tracas d’une bureaucratie autiste et imbécile.

L’état des libertés publiques en Algérie rend peu optimiste aujourd’hui sur l’avenir immédiat du pays. Sid Ahmed Ghozali s’en prend au « système » de pouvoir qui aurait tué jusqu’à « l’esprit des Algériens » et appelle le régime actuel à respecter « l’Etat de droit. » N Be

L’ENTRETIEN DE MONDAFRIQUE AVEC SID AHMED GHOZALI

Mondafrique. Quel était en substance le propos du livre que vous avez publié en 2009, « Question d’Etat » ?

Sid Ahmed Ghozali. Je crois à une impérieuse restructuration, progressive mais vigoureuse, des instruments institutionnels de l’Etat de droit. A savoir la justice, l’éducation, la santé et la sécurité. Mais la construction d’une saine économie de marché ne peut se faire qu’avec une refondation des moyens de régulation de l’Etat.

Ce qui me fait le plus peur aujourd’hui, ce en sont pas la pauvreté ou la corruption, mais le fait que la vérité ne parvienne pas aux Algériens, dont on a détruit l’esprit. Les journalistes travaillent sans matière première. L’Etat ne leur donne que des rumeurs, toujours calculées. « Désinformez un peuple, a dit un journaliste américain, et c’est son système de pensée que vous aurez détruit .»

Mondafrique. Quel aura été le retentissement de vos écrits en Algérie?

Sid Ahmed Ghozali. Hélas, mon livre « Question d’Etat » n’a pas eu l’écho qu’il aurait du avoir. L’édition en arabe n’était pas disponible et celle en français a été peu ou pas diffusée. Mon éditeur m’a expliqué ces insuffisances par les  pressions que l’administration a exercées sur lui. Or on peut censurer un brulot diffamatoire, pas un livre d’analyses comme le mien. J’avais même, par esprit de conciliation, renoncé au premier titre choisi : « changer ou disparaitre.»

Mondafrique. Est ce que l’absence d’état de droit n’a-til pas été une constante en Algérie depuis l’indépendance? est ce que vous qui avez exercé d’éminentes fonctions sous Boumedienne pourriez affirmer qu’à l’époque l’Algérie était plus démocratique qu’aujourd’hui?

Sid Ahmed Ghozali  Le pouvoir algérien a connu deux régimes fort différents. Le premier sous Boumedienne, le second après sa disparition en 1979. Boumedienne n’a jamais prétendu être un démocrate. Il était un dictateur qui a gelé la constitution et créé la Sécurité Militaire (SM). Mais avec lui aux commandes, la SM n’avait qu’un poids politique relatif dans les décisions qui étaient prises. Le chef politique et militaire, c’était lui, et lui seul.Le peuple algérien pouvait identifier les responsables. Ce n’est plus le cas.

Mondafrique. Le président Boumédienne était-il populaire?

Sid Ahmed Ghozali. Il n’a peut être pas été aimé, mais toujours respecté, car il a promis ce qu’il pouvait tenir. En plus avec lui, l’Algérie est devenue la Mecque des mouvements de libération. Après sa mort, les services qui disposaient disons de 15% des responsabilités ont pris 100% du pouvoir.  Il n’y a plus de chef, et tous ceux comme Kasdi Mehbah qui ont eu la prétention de le devenir ont été écrabouillés. Un « système » aussi opaque que clandestin s’est mis en place. Il n’y a pas un fonctionnaire nommé, pas un politique élu sans l’accord des services.

Mondafrique. Des généraux comme Belkheir ou Nezzar ont-ils participé à ce « système » que vous décrivez?

Sid Ahmed Ghozali Pas vraiment, car si le général Nezzar est loyal et si c’est un vrai républicain, il n’a jamais été au coeur du pouvoir, pas plus que Belkheir, un peu vite présenté comme le parrain du système, alors qu’il a été relégué brutalement vers la sortie lorsqu’il est devenu ambassadeur au Maroc. Quand le nom de Bouteflika est apparu comme un possible chef de l’Etat, Nezzar s’est publiquement opposé à cette nomination pour applaudir ensuite, une fois Bouteflika en fonctions.

Mondafrique. L’éviction à l’automne dernier du général Toufik, patron du DRS (services algériens) depuis 1990, n’a-t-elle pas changé la donne? Le pouvoir algérien n’est-il pas désormais divisé?

Sid Ahmed Ghozali. Il s’est produit quelques fissures, mais le système, après trente années de sédimentation, est insécable, comme l’atome. Il conserve la capacité de nomination, d’enrichissement et de répression. Il faut voir tous les terrains qui entre Alger et Blida appartiennent aux militaires, jusqu’au parc zoologique où le DRS s’est installé. L’Etat ne s’est pas disloqué, loin de là. Les larrons restent d’accord entre eux

Mondafrique. Entre 1965 et 1979, vous avez été président de la Sonatrach, la plus grande entreprise algérienne. Comment jugez vous l’action de monsieur Chakib Khelil, ministre du secteur pétrolier pendant douze ans, qui s’est réfugié aux Etats Unis en raison des poursuites judiciaires lancées contre sa gestion, avant de revenir tout récemment en Algérie, blanchi par son ami le président Bouteflika ?

Sid Ahmed Ghozali. Avec un mandat qui a duré douze ans, Chakib Khelil aura été le ministre qui aura duré le plus longtemps de tous les responsables de l’énergie en Algérie. Or des enquètes ont été déclenchée sur des faits qui ont eu lieu sur trois ou quatre ans pendant la période où il était responsable. Sa réaction? « Je n’étais pas au courant », « je l’ai appris par la presse », a-t-il prétendu. Ce sont des propos méprisants pour le peuple algérien qui ne s’expliquent que par un formidable sentiment d’impunité.

Mondafrique. Est-ce que la chute du cours du pétrole et la politique d’austérité drastique mettent en danger aujourd’hui le régime algérien?

Sid Ahmed Ghozali Le jour où il n’y aura plus d’argent, le régime s’écroulera. Et ce jour arrivera immanquablement.

Mondafrique. Le pétrole aura-t-il été une malédiction pour l’Algérie?

Sid Ahmed Ghozali. Je réfute absolument l’idée, trop souvent instillée dans les esprits, que le pétrole aurait causé la perte de mon pays. C’est un blasphème économique qui n’est posé que pour s’exonérer d’une impuissance avérée à mobiliser l’énergie créatrice humaine. Si malédiction il y a, elle réside dans le fait de financer par des recettes pétrolières deux tiers du budget de fonctionnement de l’Etat et toutes les importations destinées à la consommation immédiate.

Il faut utiliser ces richesses comme un catalyseur de développement durable, pour éradiquer le chômage et l’injustice, ce que nous n’avons pas fait. Mais le pétrole n’est pas coupable. Regardez les Etats Unis, une grand puissance énergétique et la première économie du monde.

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)