Bembeya Jazz and Co, les voix de Sékou Touré (Série Musique, volet 1)

Nous revenons durant l'été sur les orchestres africains mythiques. Né sous le régime de Sékou Touré en Guinée, l'orchestre "Bembeya Jazz and Co" a forgé l'identité musicale de ce pays qui fut le premier d'Afrique de l'Ouest à célébrer son indépendance

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“Doni Doni” du mythique groupe “Bembeya Jazz” de Guinée.

Premier pays francophone d’Afrique subsaharienne à célébrer son indépendance en 1958, la Guinée fait figure de modèle sur le plan musical grâce à la politique culturelle aussi idéologique que volontariste souhaitée par le président Sékou Touré qui décide d’amorcer une révolution culturelle pour donner à la jeune Nation une identité culturelle forte et moderne.

Dimension folklorique

Un contexte particulier qui a permis de révéler de nombreux orchestres “fonctionnarisés” car en musique comme en politique, l’indépendance s’apparente à une rupture totale et brutale : de la période coloniale, il ne doit rien subsister. Quelques mois à peine après la naissance du jeune Etat, un décret ordonne la dissolution de tous les orchestres privés en activité. La manière forte ! Puis chacune des 33 préfectures se voit dotée d’un théâtre, d’un ensemble folklorique, d’un ballet de danse traditionnelle et d’un orchestre.
Dans la foulée, le 15 janvier 1959, une formation dotée d’un statut national est officiellement créée : le Syli orchestre national, qui rassemble de façon artificielle les meilleurs instrumentistes du pays, répond à la volonté du gouvernement de s’appuyer sur la culture tant pour fédérer la population sur le plan intérieur que pour exister sur la scène internationale. La troupe effectue même des tournées, enregistre des albums, mais Sékou Touré tient à ce que l’image de son pays dépasse la seule dimension folklorique.

Pour faire face au gonflement des effectifs du Syli Orchestre National qui survient assez vite, l’entité est scindée en deux : l’Orchestre de la Paillote (futur Kélétigui et ses Tambourinis) et l’Orchestre du Jardin de Guinée (futur Balla et ses Balladins) prennent la relève et deviennent vite incontournables sur la scène musicale guinéenne.

Naissance du Bembeya Jazz

L’orchestre féminin de la gendarmerie, renommé ensuite les Amazones de Guinée, et l’orchestre de la garde républicaine, connu plus tard sous l’appellation Super Boiro Band, prétendent aussi aux premiers rôles, mais c’est l’orchestre de Beyla qui va faire figure de véritable référence.

C’est dans cette optique que le Bembeya Jazz National est créé. Bénéficiant du soutien de Leo Sarkinistan, un américain d’origine arménienne, il enregistre en 1962 son premier disque.  En 1966 après un voyage à Cuba en pleine guerre froide où le groupe se produit devant Fidel Castro, il obtient le titre d’orchestre national. Rebaptisé plus tard Bembeya Jazz, il prend naissance dans une bourgade en pleine forêt tropicale (le groupe tire son nom de la rivière qui traverse Beyla).

Selon la légende, cette fameuse rivière inondait une partie de la ville en débordant de son lit et du bas fond, en saison sèche et elle pouvait également tarir en août, en pleine saison de pluies. Plus mystérieux encore il y avait une minuscule forêt tout près d’elle, de laquelle  provenaient des sons, généralement dans la nuit du jeudi au vendredi. Un mythe confirmé par certains sages de la localité. Le groupe s’impose dès 1961. L’originalité du groupe, c’est son savoir faire caractérisé par un mélange de musique mandingue : des mélodies de griots retranscrites par des guitares électroniques avec des rythmes inspirés par la Rumba zaïroise et la musique cubaine.

Très vite, le Bembeya Jazz se hisse au sommet des hits parades guinéens et africains dans les années 1960 et 1970. Se  titres feront danser tout le continent africain et même au-delà. Ce  succès, il le doit à Aboubacar Demba Camara, poète et surtout le chanteur soliste du célèbre orchestre.

Succès qui encourage les autorités de Conakry à monter un studio dans les locaux de la radio nationale La Voix de la Révolution afin d’y enregistrer les orchestres dont les disques seront publiés sur le label d’Etat Syliphone.

L’emprise Sékou Touré…

Une étape supplémentaire est ainsi franchie qui accentue l’emprise du politique sur le culturel, laquelle se reflète dans l’attitude de certaines formations. Par conviction, par opportunisme, ou encore un peu des deux à la fois, la tentation est parfois grande de se transformer en outil de propagande du régime et de s’en assurer du même coup les faveurs. 

Le Horoya Band, formé à Kankan en 1964 et très populaire à partir de la fin de la décennie, trouve un créneau porteur avec la chanson Alphabétisation. Comme on peut le lire sur la pochette du 33 tours Trio fédéral de pointe, il s’agit d’un “chant dédié au mouvement national d’alphabétisation lancé par le gouvernement guinéen”. Tout un programme… En cette période de fort affrontement idéologique à l’échelle planétaire, cet interventionnisme politico-culturel conforte l’image du président Sékou Touré, homme d’engagement et figure de la décolonisation en Afrique.

 

Renaissance et déclin 

Le Bembeya Jazz, figure de proue du régime, essuie un coup dur en 1973 au décès du chanteur Demba Camara en 1973 dans un accident de voiture.

Puis à la mort d’Ahmed Sekou Touré en 1984, il connaitra beaucoup de difficultés pour se relever. Certains membres décident alors d’évoluer en solo ; c’est le cas de Sekouba Bambino. Le Bembaya Jazz était composé des personnes originaires de toutes les régions de la Guinée, ainsi que quelques uns venus des pays de la région ouest-africaine. Après des changements dans la composition du groupe, le Bembeya Jazz a reprend une activité à la fin des années 1990.

En 1999, le  Bembeya Jazz est choisi par le gouvernement guinéen, à l’occasion  de la commémoration du centenaire de la mort d’Almamy Samory Touré, un des héros de la résistance à la pénétration coloniale à la fin du XIXème siècle. À cette occasion, il sera gratifié Meilleur orchestre moderne du siècle.  En 2003, le groupe est nominé pour les World Music Awards de la BBC. Il reçoit, en avril 2011, le prix du meilleur orchestre africain des 50 dernières années lors de la 8e édition du festival des Tamani d’Or à Bamako, au Mali.

Aujourd’hui, il ne reste du groupe que (presque) le nom ; parmi ses  rares membres qui ne sont pas encore morts, ils sont vieillis et la plupart malades. Et la nouvelle génération n’a pas pris la relève.

A écouter / voir 

;– Discographie

•   1968 : Bembeya Jazz

•   1993 : Bembeye Jazz Live – 10 Ans de Success

•   2002 : Bembeya

•   2006 : African nights

•   2007 : The Syliphone years. Hits and rare recording

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Sandra Joxe

Parfaite petite étudiante modèle agrégée de philosophie, elle a vite déraillé vers le cinéma et la télévision où elle sévit depuis 20 ans comme
scénariste ou réalisatrice (fiction & documentaire) ce qui ne l’empêche pas de publier quelques livres (essai, roman, récit) d’animer des workshops
écriture scénario à l’Université de Paris 3 Sorbonne Nouvelle (où elle est Maître de Conférences Associée) et de commettre quelques articles ici et là, notamment pour Mondafrique !