Série Liban (2), les milices chiites font la loi au Sud du pays

Near Bent Jbail, Lebanon – February 28, 2013: Surface to Surface rockets pointing south (toward Israel) on the roadside from Qana to Bent Jbail in Hezbollah controlled South Lebanon.

Le Liban Sud, forteresse chiite imprenable, est désormais sous l’emprise des milices armées du Hezbollah et de ses alliés d’Amal qui font régner la terreur, notamment durant cette période électorale où ils empêchent leurs opposants de faire campagne.

Nabih Berri, un des « parrains » du système politique libanais et fidèle allié du Hezbollah depuis toujours, est l’homme fort de la deuxième cinconscription du Sud du Liban
Le Liban-Sud II, entre Tyr et Zahrani, est la circonscription du Liban où l’issue de la bataille électorale fait le moins de doutes. Depuis toujours, les chiites pro iraniens du Hezbollah et leurs alliés de Amal, emportent plus de 90% des voix et la quasi totalité des sièges. Le seul changement notable dans le Sud du Liban ces dernières années, c’est que le Hezbollah grignote, scrutin après scrutin, le capital électoral du mouvement Amal, simple cache sexe désormais du mouvement pro iranien face à la classe politique traditionnelle maitresse du pays.
Président à vie du Parlement libanais et un des principaux parrains de la corruption , Nabih Berri, règne en maitre dans cette circonscription. Patron des chiites d’Amal, cet homme de réseaux affable et roué a transformé la garde du Parlement en une milice privée d’un millier de nervis à son seul service. Dans sa circonscription, ce vieux politicien usé de 82 ans fait régner l’intimidation en empêchant par la force, comme en avril dernier, les candidats des listes concurrentes de se réunir..
L’écrivain Lokman Slim qui enquêtait sur les responsables de l’explosion du Port de Beyrouth a été retrouvé assassiné en 2021
Plus gravement, les opposants les plus actifs sont assassinés. Ainsi en 2021, l’écrivain et éditeur Lokman Slim, adversaire farouche au Hezbollah, a été retrouvé mort au Liban-Sud. Ce courageux intellectuel chiite enquêtait sur les responsables de l’explosion du Port de Beyrouth, qui se trouvent, entre autres  dans les rangs du Hezbollah et du Amal. Son corps abandonné dans une voiture de location, une Toyota Corolla à Zahrani au coeur de  la circonscription de Liban-Sud II, avait été atteint de cinq balles, quatre à la tête et une au dos. L’assassinat était le fait de professionnels qui n’ont jamais été retrouvés dans la mesure où le Hezbollah bénéficie de fortes complicités au sein des l’appareil sécuritaire libanais.  
Outre l’intimidation des milices chiites, le système électoral est doublement verrouillé. Alors que la population est très majoritairement chiite dans la région de Tyr, six élus sur sept doivent appartenir à cette confession. Surtout une loi électorale taillée sur mesure en 2018 pour les « grands » partis qui se partagent le pouvoir à Beyrouth écarte les listes indépendantes et minoritaires. Mélange hybride de  scrutin proportionnel et de scrutin de liste, le système exige qu’une liste obtienne un certain seuil de votants avant de prétendre obtenir des élus …  à la proportionnelle. Ce qui rend l’exercice particulièrement délicat pour les opposants au bloc chiite de la circonscription.

Uu opposant chiite courageux 

Tète de liste dans la circonscription du président de l’Assemblée, Nabyl Berri, , Riad el-Assaad rencontre Mondafrique dans un café de Beyrouth, faut de pouvoir emmener le journaliste dans sa circonscription en raison de la surveillance constante des militants chiites
Héritier d’une grande famille féodale et fils d’un ancien député, qui avait coupé les ponts avec Nabih Berry en 1996, Riad el-Assaad se présente pour la quatrième fois. Pas question de se décourager.  » La situation politique  bouge ! ». Et d’ajouter dans un sourire: « Enfin, à peine »! Les dernières négociations engagées avec l’opposition de gauche ont échoué. L’opposition affronte, divisée, le bloc chiite. « Le Hezbollah a favorisé la création d’une deuxième liste de gauche, explique le candidat, nous avons raté une réelle opportunité ». 
Cet engagement, Riad el-Assad le paie cher. Ce notable chiite a été ciblé par les milices armées à deux reprises. « La première fois en 2005, ce fut deux balles. La seconde fois en 2017, ce sera trois balles ». Et d’expliquer: « Ce sont à priori les gens d’Amal, plus voyous que ceux du Hezbollah. Ces derniers sont plus sophistiqués, et de vrais organisateurs. Ils existent pas seulement par la force des armes mais aussi par la visibilité de tout un travail social: des hôpitaux, des dispensaires, des écoles… ».
Il reste au candidat indépendant de faire  du porte à porte en demandant aux électeurs de sa circonscription si l »e système politique, dont fait partie prenante le Hezbollah, leur convient. » Une façon de surfer sur la vague de dégagisme des  mobilisations populaires de 2019_2021

La duplicité du Hezbollah

Le Hezbollah a toujours justifié l’existence de ses milices armées par « la résistance » contre l’ennemi sioniste (1). Dans cette région chiite du Sud Liban envahie deux fois par les Israéliens et qui a résisté pendant des siècles contre les pouvoirs sunnites, les populations sont sensibles à de tels mots d’ordre. »Le Hezbollah, confie encore Riad el-Assaad, a réussi amalgamer l’identité du Sud du Liban avec l’identité de leur combat. Or l’idée de résistance n’est pas une idée à eux ».   

À quelques jours du scrutin du 15 mai, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, tient un discours public toujours plus apaisant. Ah le saint homme qui n’hésite pas à se retrouver en totale contradiction avec d’autres prêches tout aussi récents mais belliqueux, où il prétend être à la tète de 100000 miliciens armés. Un chiffre qui serait plus proche de 20000 à 25000, ce qui au sein d’une population de quatre millions de Libanais est considérable

Adepte de la carotte et du bâton, le chef du Hezbollah en appelle au rassemblement, refuse de de parler de majorité et de minorité politiques, tend la main à toutes les forces politiques, notamment au sein de la communauté chrétienne d’où est issu au Liban le Président de la République qui sera élu cet automne. L’heure serait venue d’un « partenariat » global dans un pays multi confessionnel. Ah le bon apôtre! Ce discours oecuménique est à l’image de la stratégie d’alliances que le Hezbollah a mis en place pour les législatives. Le mouvement pro iranien a désormais la volonté d’investir, après le scrutin, la plupart des rouages de l’Etat, une tâche qu’il avait abandonné à ses fidèles comparses du mouvement Amal 

Parvenu à devenir au Liban un État dans l’État, le Hezbollah a l’ambition de  devenir, demain la force hégémonique du système politique libanais.

(1) Dans un reportage du journaliste français Alfred de Montesquiou pour TV5 Monde -« Au choeur du chaos »-, l’équipe de télévision, accompagnée par les militants du Hezbollah, est reçue dans des familles chiites proches du mouvement pro iranien. À surprendre les menaces haineuses professée contre les juifs par des jeunes enfants comme par des personnes âgées, on comprend à quel point le Hezbollah diffuse une idéologie antisémite au sein de la population chiite libanaise.

Dans le troisième papier de cette série sur le Liban, Mondafrique se penche sur l’emprise du Hezbollah sur l’appareil sécuritaire

Série Liban (1), le Hezbollah place ses pions pour les élections du 15 mai

 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)

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