« Guerre froide en Afrique » (3/6), quand la CIA achetait Mobutu

 Repéré par l’agence de renseignement américaine  pour ses opinions anti-communistes, le lieutenant–général Joseph Mobutu n’aurait jamais pu prendre le pouvoir à Kinshasa sans les millions de dollars des fonds secrets américains. 

Une enquête d’Olivier Toscer

Le dictateur restera dans l’histoire comme la marionnette préférée de Washington. Le voici en compagnie de Richard Nixon

Septembre 1960. Le Congo belge, indépendant depuis seulement trois mois, est plongé dans le chaos. Codirigé par un président Kasavubu faible et un Premier ministre Lumumba, tenté par l’alliance avec le bloc de l’Est, miné par des ambitions sécessionnistes des provinces du Katanga et du Sud-Kasaï, le pays est en proie à une confusion totale.

Mais Larry Devlin, le chef de station de la CIA à Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa) va faire une rencontre qui va tout changer : celle d’un ancien journaliste devenu haut gradé dans l’armée nationale congolais, un certain Joseph Mobutu.

Le premier contact entre les deux hommes a lieu, un peu par hasard, au palais présidentiel. Devlin tombe immédiatement sous le charme de ce chef d’Etat-major adjoint de l’armée qui exprime tant de désaccords avec la tentation pro-communiste de Lumumba. « Le colonel Mobutu s’est plaint amèrement du fait que Lumumba essayait d’impliquer l’armée dans la politique »[1], rapporte l’espion à ses supérieurs. Une version édulcorée de la conversation qui a eu lieu entre les deux hommes.

Dans une interview à la radio américaine, quelque 37 ans plus tard, Devlin révèlera que Mobutu avait évoqué – déjà – la possibilité de réaliser un coup d’Etat contre Lumumba et s’inquiétait de l’éventuel soutien des Etats-Unis dans cette entreprise. Devlin lui avait répondu : « Je pense que nous le soutiendront ».

Et c’est ce qui se passe quelque jours plus tard, quand le Colonel Mobutu, tout juste nommé à la tête de l’armée décide de placer Patrice Lumumba en résidence surveillée et ordonne le départ sous 48 heures de tous les diplomates soviétiques et tchèques de la capitale congolaise. Les Américains se frottent les mains.

Larry Devlin, chef de mission de la CIA au Congo

Une addition salée

Mais le putschiste ne va pas tarder à leur présenter l’addition.« Mobutu a besoin d’aide financière pour payer ses troupes et leurs officiers ainsi que l’essence pour les mouvements de troupes », câble le responsable de la CIA à ses supérieurs[2]. C’est le début de l’engrenage entre un futur dictateur foncièrement vénal et une agence de renseignement prête à toutes les dépenses pour s’offrir littéralement le gouvernement d’un pays et le soustraire aux convoitises soviétiques.

Côté américain, le projet corruptif est assumé : « Il est dans notre intérêt de soutenir le Colonel Mobutu comme contre-pouvoir à Lumumba et l’encourager à travailler à la constitution éventuelle d’un gouvernement civil modéré au Congo, écrit Larry Devlin. Il est ainsi proposé d’offrir des fonds à Mobutu pour son usage personnel pour s’assurer de sa coopération.

La CIA n’a aucun complexe à prendre en sous-mains les destinées du Congo : « Une liste de ministre pourrait être présenté à Mobutu en lui demandant ses suggestions. Notre représentant à Léopoldville est en train de préparer cette liste »[3]

L’agence de renseignement dispose évidemment d’un budget de plusieurs millions de dollars pour cela. Mais il ne mesure pas encore bien, le degré de cupidité de leur supplétif et son sens du chantage : « Joseph Mobutu nous presse constamment d’avoir plus d’argent pour son armée, observe Larry Devlin. Sinon, il dit que le régime pourrait s’effondrer »[4]

Le futur dictateur semble passer l’essentiel de son temps à inventer de nouveaux stratagèmes pour soutirer de l’argent à Washington. Un jour par exemple, il prétend que « Moïse Tchombé (le leader de la province du Katanga allié aux Belges et aux Américains, ndlr) lui avait donné une somme indéterminée pour l’armée nationale congolaise, argent qu’il avait remis au gouvernement provisoire, lequel l’avait dépensé pour diverses dépenses sans l’accord du ministre des finances. Mais maintenant, racontent les hommes de la CIA au Congo, Mobutu craint qu’on lui demande de rembourser cette somme qu’il n’a plus, qu’il soit soupçonné de l’avoir détourné et que ce soupçon nourrisse l’opposition »[5]. Une fable sans doute mais que la CIA décidera de croire. L’agence de renseignement paie Mobutu tant la loyauté du haut gradé congolais semble aux Américains, totale.

Les Américains sont au petit soin avec Mobutu. En mai 63, il l’invite même aux Etats-Unis et lui permette de visiter le siège de la CIA. Preuve qu’ils sont au petit soin avec le leader congolais, Mobutu obtient même une entrevue avec le Président Kennedy.

« Sans trace comptable », forcément

Quand Mobutu visitait le siège de la CIA

Washington n’est pourtant pas dupe sur la pâle envergure du personnage. « Même si le Général Mobutu a beaucoup de qualités et a effectivement réussi des choses dans le passé, sa vanité et son irresponsabilité pourrait apparaître comme ayant significativement contribué à l’inefficience et au désordre au sein de l’armée »[6], note Dean Rusk, le responsable du Département d’Etat. D’ailleurs, les Américains se gardent bien de s’impliquer militairement dans la poudrière congolaise. En 1964, seuls deux pilotes de chasseurs bombardiers, contractuels de la CIA sont envoyés auprès de Mobutu qui en demandait beaucoup plus. Et les deux barbouzes ne disposent d’aucune accréditation officielle, seulement d’un contrat avec Mobutu.

Mais tant que l’homme fort de l’armée congolaise tient le péril rouge à bonne distance, il peut continuer à bénéficier d’à peu près tous les dollars qu’il souhaite. Même si parfois l’ambassadeur tique sur la générosité de la CIA. « Devlin (chef de poste de la CIA au Congo, ndlr) vient juste de m’informer du feu vert donné par Washington pour confier dix millions de francs belges à Mobutu sans traces comptables, ni indication sur l’emploi de cette somme »[7], s’inquiète-t-il par exemple cette année-là.

« En reconnaissance de ses efforts »

Pour Mobutu, tout est bon pour rafler des fortunes. C’est bien simple : il touche sur tout. Exemple le 12 octobre 1965. Le président de la république congolais Kasavubu congédie brutalement son Premier ministre Moïse Tschombé, faisant exploser l’attelage à la tête de l’Etat qui avait pourtant l’aval des Américains.

A Langley, au siège de la CIA, certains s’étonnent qu’un : « le paiement a été effectué au général Mobutu le 26 octobre en reconnaissance de ses efforts pour soutenir les objectifs des Etats-Unis qui étaient de maintenir le duo Kasavubu-Tschombé alors même que ces efforts n’ont pas été couronnés de succès, notent les responsables. Avant de constater que le versement avait été approuvé par les représentants au Congo. La station de CIA sur place et l’ambassadeur des Etats-Unis ont en effet considéré ce versement souhaitable car Mobutu avait puisé dans ses fonds personnels pour essayer d’apaiser les tension entre Kasavubu et Tchombé »[8].

Toucher une commission sur un deal qui a échoué : du grand art à la Mobutu !

Les poches pleines 

Le 25 novembre 1965, le général Mobutu prend le pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat militaire, sans même en avoir demandé l’autorisation à ses maîtres américains. Ceux-ci ne lui en tiennent toutefois nullement rigueur. « Il s’est sincèrement excusé de ne pas nous avoir prévenu de ses plans »[9], assure le chef de poste de la CIA après une rencontre avec Mobutu qui avait prétexté de pas avoir de ligne téléphonique à sa disposition la veille du coup d’Etat pour avertir la CIA. Et pour se faire pardonner, le putschiste se montre en bon petit soldat : « Il attend des Etats-Unis des conseils et des instructions maintenant et dans le futur », note l’espion américain qui estime – logiquement – qu’il faut récompenser cet acte d’allégeance comme il se doit : « Des fonds supplémentaires pour Mobutu sont plus indispensable que jamais »[10].

Les Etats-Unis reconnaîtront officiellement le régime de Mobutu dix jours plus tard. « Le gouvernement Mobutu est la dernière chance du camp occidental au Congo (et possiblement en Afrique Noire), écrit Larry Devlin de la CIA. S’il tombait, il y a peu de chance qu’il soit remplacé par un régime acceptable pour l’Ouest. Nous pensons probable que le Congo se diviserait alors en une multitude de petits Etats et certains d’entre eux tomberaient sous l’influence du bloc communiste »[11].

En conséquence, le futur maréchal Mobutu Sese Seko va pouvoir continuer à soutirer tous les fonds qu’il souhaite aux Etats-Unis pour n’importe quel motif, même les plus amoraux.

Sous couvert de lutte anti-communiste, la CIA va financer sans sourciller un régime basé sur la corruption à tous les niveaux. Et en toute connaissance de cause, comme le montre par exemple ce rapport officiel de 1966, aujourd’hui déclassifié, faisant état de l’emploi d’une énième montagne de dollars versée sur les fonds secrets : « Cet argent a été dépensé pour s’assurer du soutien des principaux officiers de l’Armée nationale congolaise, pour financer d’importants leaders politiques et pour fournir une aide aux chefs de province et aux chefs tribaux qui sont venus visiter Léopoldville »[12].

Combien la CIA a-t-elle dépensée pour asseoir un dictateur militaire sur le trône de l’ancien Congo belge ? Les montants figurant dans les archives du service restent, aujourd’hui encore, couvert par le secret-défense.

Selon Jack Stockwell, un ancien des services secrets américains en Afrique, devenu un lanceur d’alerte à la fin des années 70, la CIA a versé personnellement plus de 20 millions de dollars à Mobutu les premières années de son règne.

Le dictateur zaïrois restera jusqu’à sa chute en 1997, un fidèle supplétif de toutes les aventures américaines en Afrique.

[1] Télégramme de la station de CIA au Congo, le 13 septembre 1960

[2] Télégramme de la CIA, le 18 septembre 1960

[3] Rapport pour le groupe spécial pour l’action secrète de la CIA au Congo, Washington, non daté

[4] Télégramme de la station de la CIA du 20 janvier 1961

[5] Télégramme de la station de la CIA au Congo du 29 novembre 1961

[6] Télégramme à l’ambassadeur des Etats-Unis à Léopoldville, daté du 26 mai 1964

[7] Télégramme du 19 août 1964 au Département d’Etat

[8] Mémorandum de la CIA du 23 novembre 1965

[9] Télégramme du 25 novembre 1965

[10] Télégramme de la CIA au Congo du 26 novembre 1965

[11] Message de la station de Léopoldville à la CIA le 13 décembre.

[12] Rapport du comité spécial de la CIA pour le Congo, le 5 février 1966.

Série « guerre froide » (2/6), quand la CIA voulait éliminer Lumumba au Congo