Série (2), le Gouverneur de la Banque du Liban (BDL), Riad Salamé, répond aux attaques

 Mondafrique s’est entretenu le mercredi 19 mai avec le gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, qui a été mis en cause dans la presse française et libanaise après le dépôt contre lui devant la justice française de deux plaintes pour blanchiment.

Riad Salamé est-il vraiment le Don Corléone de la finance libanaise, tel qu’il est apparu dans une campagne de presse orchestrée à Paris et à Beyrouth après le dépôt de deux plaintes pour blanchiment déposées devant la justice française ? Ou reste-t-il au contraire, comme le soutiennent ses amis, ce sphinx au sang froid qui règne sur la Banque du Liban (BDL) depuis vingt huit ans, ultime rempart avant un possible effondrement financier du pays?

Le procès médiatique qui est intenté à Riad Salamé a bien d’autres ressorts que la volonté affichée de lutter contre les frasques financières des élites libanaises. Lesquelles expliquent la formidable mobilisation populaire que les  Libanais ont baptisé du nom de Thaoura (‘la Révolution ») et qui s’est manifestée depuis octobre 2019 dans les rues. La diabolisation de la Banque du Liban dont le Gouverneur est le gardien permet à la classe politique libanaise de désigner un bouc émissaire commode et de botter en touche sur ses propres turpitudes.

Jeux de pouvoir

Autre certitude, certaines personnalités du monde de la politique libanaise sont à l’œuvre, notamment en Suisse, dans cette mise en cause judiciaire, dans le but notamment de pousser Riad Salamé vers la sortie et de s’emparer tout bonnement de la place enviée qu’il occupe (1).

Issu d’une grande famille libanaise qui fit fortune au Liberia dans le cacao, Riad Salamé était gestionnaire de fortune chez Merril Lynch, où cet homme de réseaux à l’échine souple prenait soin, entre autres, des économies de l’épouse de Yasser Arafat, Rafiq Hariri, redoutable chasseur de tète et Premier ministre du Liban à plusieurs reprises de 1992 à 2004, qui le nomma à la tète de la Banque du Liban (BDL) pour redresser la monnaie nationale après les années de guerre civile. « Hariri, PDG du Liban », titrait « Libération » pointant la formidable capacité du leader sunnite à reconstruire une place financière conquérante.

Hariri et Salamé furent ensemble les maitres d’œuvre de la reconstruction pharaonique du centre de Beyrouth en favorisant les appétits immobiliers d’une caste au pouvoir. Sur fond d’une stabilité exceptionnelle de la livre libanaise qui s’échangea contre le dollar à un taux fixe, constant et très favorable pendant un quart de siècle, un cas assez unique dans l’histoire de la finance mondiale dont tous les Libanais, et pas seulement les plus privilégiés, furent les bénéficiaires.

Messages de condoléances sur une affiche à l’effigie de Rafic Hariri, installée lors de ses funérailles. en 2005

La fin de l’âge d’or

Tout allait pour le mieux dans le meilleur des monde libanais qui était largement financé par les monarchies pétrolières du Golfe, les conférences sur la dette organisées à Paris par ce grand ami du Liban qu’était l’ex Président français, Jacques Chirac et enfin une diaspora nombreuse, fortunée et confiante dans la solidité de la monnaie adossée au dollar.

L’âge d’or perdure pendant la crise des subprimes en 2008-2009 et ne prend fin, hélas, qu’à partir de 2011. C’est  le début de la guerre en Syrie, la montée du terrorisme dans la région et l’incapacité des élites politiques libanaises d’entamer la moindre réforme. La montée en puissance du Hezbollah, ce mouvement pro iranien qui développe un Etat parallèle tout en participant au gouvernement, contribue à paralyser définitivement le pays.

« Il fallait tenir», se défend le gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, dans l’entretien qu’il nous a accordés, en rejetant la responsabilité du désastre actuel sur la classe politique libanaise. Encore peut-on s’interroger sur la pertinence des rustines qu’il a jugées bon de plaquer sur un système monétaire qui prenait l’eau et voyait les réserves en dollars fondre comme neige au soleil. Surtout le gouverneur de la Banque du Liban, compte tenu de sa longévité et de son autorité, aurait-il du siffler la fin de la récréation et militer publiquement pour des réformes audacieuses, en mettant sa démission en jeu. Ce sont les questions que Mondafrique a cru pertinentes de lui poser et auxquelles il a accepté de nous répondre.

(1) Sous le titre « La Banque du Liban est-elle sous le coup d’une vaste attaque informationnelle ? » sur le site « Portail de l’IE », Pierre d’Herbès a publié une enquête très documentée sur les personnalités politiques et médiatiques libanaises qui soutiennent l’ONG suisse « Accountability Bow », à l’origine d’une des deux plaintes portées contre Riad Salamé.

Un membre de cette association qui se présente comme un intermédiaire pétrolier et qui s’affiche sur les réseaux comme proche du parti phalangiste (droite dure), vient de proposer de mettre à la disposition des citoyens libanais une plate forme d’accueil sécurisée qu’il finance pour recevoir les informations susceptibles de nourrir le dossier contre Riad Salamé. On est loin, avec de telles initiatives, de la philosophie qui inspire les laceurs d’alerte, ces citoyens courageux qui à travers le monde dénoncent la corruption et le blanchiment des élites de leurs pays.    

Riad Salamé: « J’ai averti, mais en vain, le pouvoir politique » 

Le gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, avec le rédacteur en chef du site Mondafrique, Nicolas Beau

Mondafrique. Comment expliquez vous l’impressionnante campagne de presse organisée par vos adversaires lors des deux plaintes pour blanchiment déposées contre vous à Paris les 16 et 30 avril derniers? Pourquoi certains journaux n’ont-ils pas hésité d’un raccourci contestable   à vous présenter comme « le Monsieur chaos libanais ?

Riad Salamé. La diabolisation dont je suis victime masque à l’évidence les vraies responsabilités de cette crise libanaise aux multiples facettes. Avant même que les plaintes soient déposées contre moi, cinq grands quotidiens, notamment à Paris, disposaient d’une partie du dossier et publiaient le même jour des articles à charge. Une campagne est clairement orchestrée dont j’ignore les responsables.

« J’espère que la France m’apporte son soutien, mais je ne saurais pas le certifier »

Mondafrique. Avez vous songé, ces dernières semaines, à donner votre démission des fonctions que vous occupez depuis vint huit ans?

Riad Salamé. Jamais je n’ai songé à démissionner. J’aime mon pays et je veux que le Liban retrouve la stabilité. Il faut tenir. Durant ces cinquante dernières années où nous avons connu la guerre civile, les assassinats politiques et les occupations étrangères, nous avons tenu.

Mondafrique. Tout récemment, le secrétaire d’Etat adjoint aux affaires politiques, David Hale, s’est déplacé au Liban pour déjeuner à votre domicile, une marque d’amitié qui témoigne du soutien que vous apporte la nouvelle administration de Joe Biden. Les responsables français ont-ils adopté la même position que les Américains?

Riad Salamé. Je l’espère, mais je ne peux pas le certifier. Bénéficiant de la nationalité française, j’ai toujours travaillé au renforcement des liens avec la France et je continuerai.

Mondafrique. Vous bénéficiez du soutien de personnalités libanaises de premier plan, comme Saad Hariri ou Naby Berry, principaux responsables des communautés sunnite et chiite. Le Président libanais, Michel Aoun, serait-il prêt également à intervenir en votre faveur ?

Riad Salamé. Je ne le sais pas !

Mondafrique. Les origines de la crise actuelle sont elles financières ou politiques ?

Riad Salamé. Les deux sans doute. Notre problème essentiel depuis une dizaine d’années est le double déficit du budget de l’État et de la balance des paiements. Le secteur public nourri par le clientélisme est sur dimensionné. Or il nous manque un gouvernement fort pour opérer les réformes. Lorsque Rafiq Hariri qui m’a nommé dans mes fonctions fut Premier ministre entre 1992 et 2004, nous avons réussi tous les deux à relancer l’économie libanaise après les terribles années de la guerre civile.

Mondafrique. Quelles étaient les recettes à l’œuvre?

Riad Salamé. La reconstruction de Beyrouth a été financée grâce à un fort endettement, mais avec des taux d’intérêt restés très bas. La confiance était telle que la diaspora libanaise et les pays du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite, n’hésitaient pas à rapatrier des dollars, sans parler de l’aide internationale pour la restructuration de la dette débloquée lors des conférences dites de Paris 1, Paris 2 et Paris 3 avec l’appui de Jacques Chirac, un ami fidèle du Liban.

Malgré l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, les capitaux ont continué à s’investir au Liban y compris pendant la crise des subprimes en 2008-2009. C’est encore l’âge d’or des finances libanaises. La balance des paiements était excédentaire, le taux de change fixe avec le dollar. On pouvait utiliser indifféremment la monnaie américaine ou la livre libanaise. Ce qui explique que la population disposait d’une épargne facturée en dollars, qui s’élevait à près de cent milliards voici deux ans. Ces sommes ont été bloquées par les banques à partir de  la fin de 2019. Elles ont imposé un contrôle des capitaux.

Comme gouverneur de la Banque du Liban (BDL), je n’ai jamais joué un rôle politique. Ce n’est pas moi qui fixe le budget de l’État.

Mondafrique. De quand datez vous le retournement de la situation économique au Liban ?

Riad Salamé. Sans doute en 2011-2012, lorsque la guerre civile éclate en Syrie et qu’apparaissent des groupes terroristes qui déstabilisent la région. Les flux financiers se tarissent, le déficit de la balance des paiements s’aggrave, la confiance s’érode.

Mondafrique. Pourquoi n’avez vous pas cherché à faire pression sur les gouvernements successifs en faveur d’un plan de réformes contre l’inflation de la sphère publique, le déficit des infrastructures électriques, la faiblesse du tissu industriel ?

Riad Salamé. J’ai averti le pouvoir politique, mais en vain, en m’invitant en conseil des ministres et en expliquant que les déficits étaient de formidables bombes à retardement. Il reste que comme gouverneur de la Banque du Liban (BDL), je n’ai jamais joué un rôle politique. Ce n’est pas moi qui fixe le budget de l’État. À chacun ses fonctions

Mondafrique. Dans ces conditions, est-ce que vous n’auriez pas du provoquer un électrochoc et ne pas vous représenter en 2017 pour un nouveau mandat à la tète de a BDL?

Riad Salamé. J’ai hésité, mais on m’a demandé de rester. J’ai décidé d’assumer mes responsabilités. Le président Aoun, élu en 2016, avait promis des réformes. J’y ai cru d’autant plus que le tableau de bord financier était encore favorable quand je suis reconduit en mai 2017.

Tout change à la rentrée de septembre 2017. Le Parlement vote des augmentations de salaires considérables, les déficits se creusent. En novembre de la même année, le Premier ministre Saad Hariri, un réformateur sincère, démissionne depuis Ryad. Les Séoudiens perdent confiance.

Ultime espoir, la conférence CEDRE, initiée par Emmanuel Macron devenu Président, devait nous apporter un ballon d’oxygène d’une dizaine de milliards d’euros en échange de réformes structurelles. Cette tentative a échoué. Résultat : nous avons vécu sans gouvernement et avec des réserves en dollars qui continuaient à s’épuiser.

Mondafrique. Pour faire face, la Banque du Liban a pratiqué de très hauts taux d’intérêt jusqu’à 15 ou 20%, pour attirer les dépôts en dollars et faire face aux retraits en dollars de plus en plus massifs. Ce qu’on a appelé péjorativement la pyramide de Ponzi, qui désigne un système de cavalerie à hauts risques. Cette politique monétaire n’était-elle pas socialement injuste alors qu’un pour cent seulement des déposants libanais possède 80% des dépôts?

Riad Salamé. Vous tombez dans le cliché. La politique fiscale susceptible de lisser les revenus des épargnants n’est pas du ressort de la Banque centrale. D’autre part, les taux d’intérêt pratiqués par l’ensemble du système bancaire se sont élevés en moyenne à 10% ces dernières années. Les banques, elles, rémunéraient les dépôts en dollars à des taux de 6 ou 7%. C’est beaucoup si on compare ces chiffres aux pratiques bancaires occidentales. Cela reste beaucoup moins que la plupart des pays émergents comme la Turquie ou l’Égypte.

Les Américains ont pris en 2015 puis en 2019 des mesures contre deux banques très liées au Hezbollah.

Mondafrique. Vous avez longtemps bénéficié d’une très grande confiance des élites libanaises. Vous étiez passé maitre dans l’art d’éviter les conflits. Certains vous présentaient même comme un possible successeur de l’actuel président Michel Aoun. D’où vient l’opposition à votre égard au sein du milieu politique?

Riad Salamé. Les Américains ont pris en 2015 puis en 2019 des mesures contre deux banques très liées au Hezbollah. Nous ne sommes pas opposés à ces sanctions que nous avons traduites dans une circulaire. Ces choix ont rendu les relations plus difficiles avec la mouvance politique représentée par le Hezbollah.

Mondafrique. Le général Aoun lorsqu’il a été élu en 2016 a scellé une alliance avec le Hezbollah. Est ce que vous approuvez ce choix ?

Riad Salame. C’était un choix politique, ce n’est pas à moi de me prononcer sur ce terrain.

Mondafrique. À partir de 2019, la machine financière s’emballe. La Banque Centrale qui craint un effondrement encourage les banques à geler les comptes que les Libanais possèdent en dollars. Est ce que vous regrettez ces décisions qui ont paupérisé une grande partie de la population ?.

Riad Salamé. Nous n’avions pas le choix. Seules ces mesures ont permis de sauver les banques qui sinon auraient fait faillite, entrainant dans leur chute les dépôts de l’ensemble des déposants qui auraient été du coup anéantis.

Mondafrique. Certains évoquent pourtant des sorties de devises égales à cinq ou six milliards de dollars malgré la pénurie de devises. Qu’en est-il ?

Riad Salamé. La Banque Mondiale a constaté que le déficit libanais de la Balance des Paiements représentait en 2020 autour de 6 à 7 milliards de dollars alors qu’il était de 9 ou 10 en 2016 . Sur ces montants, il faut tenir compte des 3,5 milliards nécessaires à l’importation des produits de première nécessité (fuel, médicaments…) et du demi milliard nécessaire pour rémunérer les placements des banques étrangères. Il reste un milliard de dollars qui a été distribué par les banques à leurs clients sans qu’on en connaisse les bénéficiaires. Ce qui reste très peu. Ces virements ne passent pas par nous, même si on a voulu nous coller la responsabilité de ces autorisations d’exporter de la devise.

Mondafrique. Pourquoi avez vous laissé les banquiers privés maitres du jeu ? N’aurait-il pas été plus transparent de crée un contrôle des changes étatique qui aurait établi les mêmes règles pour tous ?

Riad Salamé. J’ai demandé aux responsables politiques de prendre une telle décision, mais sans succès. Depuis, une loi des contrôles des capitaux a été votée l’an dernier par le Parlement. Cela représente un premier pas.

Mondafrique. Une sortie de crise est-elle possible ?

Riad Salamé. Oui, mais le préalable est de nature politique. Il nous faut un gouvernement fort enfin capable de lancer les réformes. Le reste suivra !

Série (1), la stupéfiante vitalité du pays du Cèdre

 

 

 

 

 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)