« Salafistes », le film pour comprendre le djihadisme sans l’excuser

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En salle à partir de demain mercredi 27 janvier, le documentaire « Salafistes » qui donne la parole à de nombreux djihadistes fait déjà l’objet de beaucoup de contestations.

Peu de clichés, pas de déjà vu, pas de voix off mais des interviews et des images exclusives captées par le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem, qui grâce à des contacts sur place, a pu filmer  Tombouctou en 2012 au moment où les groupes islamiques se s’étaient emparés de la ville. « J’étais toujours accompagné et ils ont tenu à vérifier mes images à la fin du tournage », explique-t-il, « ils nous ont d’ailleurs retiré quelques images », précise François Margolin co-réalisateur. « Mais elles n’étaient pas vraiment utiles pour notre film. »

Deux nomades de l’information

Fins connaisseurs des zones de conflit, François Margolin et Lemine Ould Salem sont deux baroudeurs de l’information qui se sont rencontrés en Libye lors de l’invasion de l’OTAN en 2011. Margolin, qui est aussi le producteur du film (Margo Films), a ainsi tourné plusieurs documentaires, sur le trafic de drogues en Afghanistan sous les Talibans, sur les enfants soldats au Libéria. Pendant ce temps, Ould Salem ratissait la région du Sahel en tant que journaliste. Son dernier ouvrage est consacré au chef djihadiste algérien Mokhtar Belmokhtar, (« Le Ben Laden du Sahara », Editions La Martinière, 2014), l’insaisissable terroriste borgne recherché par tous les services secrets du monde.

L’un traînant en Irak, en Tunisie et Afghanistan, l’autre nomadisant en Afrique dans les sables mouvants des nouvelles guerres, l’idée naît rapidement de faire un documentaire sur les Salafistes pour les faire parler de leur combat. « On va sûrement nous reprocher de leur avoir donné la parole », explique François Margolin, « mais il faut que l’on comprenne ce qu’ils pensent pour savoir à qui on a affaire. » C’est donc entre la Mauritanie, le Mali, l’Irak et la Tunisie que les images défilent. Les Salafistes, présentent tour à tour leurs certitudes, exposent leurs avis tranchés. Sur la guerre, l’Occident, l’Islam, la femme, la violence, Charlie Hebdo, l’homosexualité, la sécurité, la Palestine.

C’est tout l’intérêt du film. Les personnes interrogées ne sont pas de jeunes allumés de banlieue parisienne mais des maîtres du salafisme, des chefs du Mujao et Ansar Eddine, principales formations djihadistes du Sahel, et les idéologues principaux de ces mouvements, comme Iyad Ag Ghali, Omar Ould Hamaha, Hamada Ould Mohamed Kheirou… autant de noms que l’on entend souvent sans avoir entendu ceux qui les portent. « Je ne me suis pas demandé s’ils ont raison ou pas », précise Lemine Ould Salem. « Il s’agissait simplement d’écouter et de voir comment ils justifient tous les actes qu’ils commettent. »

Syndrome de Stockholm

Monté avec précision, le film inclue après chaque série d’interview les propres images de propagande des groupes terroristes dignes des films américains, voitures mitraillées, explosions et meurtres en direct. Faut-il montrer cette violence ? « Oui », répond Margolin, qui sans se justifier vraiment, inclue dans le générique du film une citation qui explique l’utilisation des images de violence : « la honte est encore plus honteuse quand elle est montrée. »

Le co-réalisateur et producteur est sûr de lui : « ces images sont disponibles sur Internet et chacun peut les voir. Les montrer aide à mon avis à ne pas s’installer dans une sorte de complaisance. » Sauf que dans le cas du policier français tué par les auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo et diffusé dans le film, il peut y avoir un problème. La famille de la victime a expressément exigé de ne pas diffuser la séquence pour « atteinte à la dignité », même si celle-ci est abondamment diffusée sur le Net, et peut poursuivre les auteurs du film en justice. Selon une avocate présente à la projection, « il y a assez de jurisprudence sur ces cas-là pour être pratiquement sûr que le film va être condamné. »

Charia

Comme à la télé, calmement, les Salafistes répondent à toutes les questions de l’heure. Couper des mains ? Oui, à certaines conditions. La femme ? L’homme lui est supérieur, tout le monde le sait. La preuve, il n’y a pas de femmes dans les grandes équipes de football occidentales. L’homosexualité ? Les trois religions révélées, Islam, Christianisme et Judaïsme la condamnent. Charlie Hebdo ? On n’insulte pas les prophètes, nous-mêmes, Musulmans, nous nous interdisons d’insulter Jésus, Moïse et tous les envoyés de Dieu. Tuer des civils ? Les armées de l’Occident le font tous les jours. Un état islamique terroriste ? Israël est bien un état juif basé sur le meurtre, le vol et l’expropriation.

Bref, sur chaque sujet, la contre-argumentation est précise, ne s’attardant pas sur les questions de morale et d’éthique, que les deux co-réalisateurs ont évité d’aborder, préférant montrer des images plutôt que de se lancer dans des discours d’experts. Il y a d’ailleurs même de l’humour. Dans une interview surréaliste, le jeune Salafiste tunisien qui a monté le site Internet, « Le Salafiste moderne » (fermé depuis), s’exprime sur des nouvelles paires de Nike et des dernières baskets « camouflage » à la mode et donne des conseils sur comment s’habiller en hiver et que mettre sur sa djellaba quand il fait froid. Ou que prendre pour partir en Syrie.

Du documentaire à la fiction

Filmé comme une incursion dans les champs de la conscience salafiste, le documentaire se déroule comme une page de réel quand soudain, à Tombouctou, on est intrigués par une séquence particulière, celle d’un touareg responsable de la mort d’un pêcheur Bozo du bord du fleuve, arrêté par la police islamique, qui demande à l’épouse de la victime si elle pardonne et accepte dans ce cas une compensation financière. La femme refusant la réconciliation et le pardon, demande l’exécution du meurtrier, qui est froidement assassiné sur la place publique.

On ne peut s’empêcher de voir le parallèle avec le film « Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako, décoré de plusieurs Césars en 2014. L’intrigue du film est la même, un touareg qui tue un paisible pêcheur Bozo du bord du fleuve et qui est condamné à mort sous l’intransigeance de la femme de la victime qui demande réparation.

Interrogé à la fin de la projection de « Paroles de salafistes », François Margolin explique que « ce n’est pas une coïncidence, Sissako lui-même s’était intégré à ce projet de documentaire et a récupéré les images, dont il a tiré son film », sans aucune mention du travail des journalistes, qui s’estiment à juste titre pillés. « Nous avons les preuves, les billets d’avion, les réservations d’hôtel, que nous avons tout fait avant et que ces images nous appartiennent. »

Au-delà de la ressemblance donc entre « Paroles de Salafistes », qui sortira en janvier prochain dans les salles, et « Timbuktu », qui a déjà rapporté beaucoup d’argent, reste la question philosophique, : y a-t-il une nuance entre Salafistes et Djihadistes ? Existe-t-il des Salafistes quiétistes qui ne passent pas à l’action armée ? Oui pour Ould Salem et Margolin, et selon les islamologues, pour qui tous ne sont pas violents, des érudits salafistes condamnant même le recours à la lutte armée et à une charia expéditive chez les djihadistes. D’autres affirment au contraire qu’il n’y a pas de différence entre un Musulman, un intégriste, un Salafiste et un Djihadiste. Voire entre un Arabe, un Barbare, un Musulman et un animal sauvage du désert. A qui donner la parole ?

https://www.youtube.com/watch?v=PntBpEmDoOM

 

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