Rwanda : des vidéos sur YouTube entraînent des arrestations

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Depuis un an, les autorités rwandaises ont menacé, arrêté ou lancé des poursuites contre au moins huit personnes qui ont couvert ou commenté des sujets d’actualité sur YouTube, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Un poète qui a publié ses poèmes sur YouTube est porté disparu depuis le 7 février 2021.



Alors que le Rwanda se prépare à accueillir la réunion des chefs de gouvernement du Commonwealth en juin, les autorités devraient immédiatement mettre fin au harcèlement et libérer et abandonner toutes les charges à l’encontre des commentateurs et blogueurs sur YouTube qui font l’objet de poursuites abusives en violation de leur droit à la liberté d’expression. Les autorités devraient également ouvrir des enquêtes crédibles, indépendantes et transparentes sur les disparitions et les décès suspects de détracteurs, de membres de l’opposition, d’acteurs de la société civile et de journalistes, et traduire les responsables en justice.

« Le bilan du Rwanda en matière d’intolérance et de représailles violentes à l’encontre des critiquess suscite de sérieuses craintes pour la sécurité de la nouvelle génération de blogueurs et de commentateurs », a expliqué Lewis Mudge, directeur pour l’Afrique centrale à Human Rights Watch. « Le Commonwealth ne devrait pas fermer les yeux sur la répression des garanties démocratiques fondamentales et devrait faire pression sur les autorités rwandaises pour qu’elles mettent en œuvre les réformes indispensables pour protéger la liberté d’expression. »

En février et en mars, Human Rights Watch s’est entretenu avec sept commentateurs, blogueurs et journalistes rwandais et neuf autres témoins, membres des familles ou sources ayant une connaissance directe des cas. Les chercheurs de Human Rights Watch ont aussi examiné les lois, documents judiciaires, discours publics et publications sur les réseaux sociaux en lien avec les cas. Ce rapport n’est pas exhaustif mais met l’accent sur les cas que Human Rights Watch a pu vérifier. Les informations susceptibles d’identifier les sources n’ont pas été incluses, afin de les protéger de potentielles représailles de la part des autorités.

YouTube est apparu comme un espace de plus en plus contesté pour s’exprimer librement au Rwanda. Ces dernières années, frustrés par l’absence de débats critiques dans les médias, certains blogueurs et commentateurs rwandais se sont mis à utiliser la plateforme pour publier des vidéos sur des problèmes sensibles et discuter de sujets d’actualité parfois controversés. Ces sujets incluent les expulsions des quartiers pauvres de la capitale, Kigali, et les confinements stricts et la fermeture des écoles de mars à novembre 2020 en réponse au Covid-19.

Le 9 février 2021, la disparition d’Innocent Bahati, chanteur et poète de 31 ans, a été signalée au Bureau d’enquête rwandais (Rwanda Investigation Bureau, RIB), deux jours après qu’il a été vu pour la dernière fois à Nyanza, dans la province du Sud. Ses poèmes, qu’il récite dans des vidéos publiées sur YouTube, touchent à des problèmes sociaux tels que la pauvreté grandissante ou la critique du confinement et de son impact. Deux personnes qui l’ont vu avant sa disparition ont indiqué à Human Rights Watch qu’il s’était rendu dans le district de Nyanza le 7 février pour faire des recherches pour un nouveau poème. Le porte-parole du RIB a annoncé aux médias qu’une enquête était en cours pour le retrouver.

Plusieurs sources ont indiqué qu’Innocent Bahati a auparavant été détenu en 2017 pour avoir critiqué la décision de déplacer le campus de l’Institut supérieur pédagogique de Kigali, de la capitale à Rukara, dans la province de l’Est. Étant donné la détention d’Innocent Bahati, ses récentes critiques des politiques du gouvernement et le schéma de disparitions mystérieuses de détracteurs du gouvernement au Rwanda, sa disparition devrait être considérée comme suspecte, a déclaré Human Rights Watch.

Le 19 mars 2021, Human Rights Watch a adressé un courrier au ministre de la Justice, Johnston Busingye, pour lui communiquer des informations sur les cas documentés, dont la disparition d’Innocent Bahati, et pour demander des renseignements sur les mesures prises par les autorités rwandaises concernant les violations du droit à la liberté d’expression. Le gouvernement n’a pas répondu.

En avril 2020, la police a arrêté quatre blogueurs et un chauffeur travaillant pour des chaînes YouTube rwandaises qui réalisaient des reportages sur l’impact des directives liées au Covid-19 sur les populations vulnérables. Les arrestations semblaient être des mesures de représailles et des chefs d’accusation ont été portés contre trois d’entre eux. Dieudonné Niyonsenga, connu sous le nom de « Cyuma Hassan », propriétaire d’Ishema TV, et son chauffeur Fidèle Komezusenge ont été accusés de falsifier des documents, de se faire passer pour des journalistes et d’entraver les travaux publics, mais ils ont été acquittés le 12 mars 2021. Théoneste Nsengimana, propriétaire d’Umubavu TV, a été placé en détention provisoire pour des accusations de fraude mais a été libéré en mai 2020 par manque de preuves.

Bien qu’il soit positif qu’aucun de ces cas n’ait débouché sur des condamnations, la menace et la crainte de poursuites pour avoir rendu compte de problèmes sensibles ont un effet dissuasif persistant. La loi rwandaise définit de manière étroite un journaliste comme « toute personne ayant les connaissances journalistiques de base et exerçant le journalisme comme sa première profession », ce qui va à l’encontre des normes internationales et a permis à l’État de poursuivre des blogueurs ayant réalisé d’importants reportages d’intérêt public sur la réponse du gouvernement au Covid-19, a expliqué Human Rights Watch.

D’après la Banque mondiale, l’économie rwandaise est l’une des plus affectées par la pandémie en Afrique subsaharienne en raison des mesures de confinement strictes et cette crise entraîne « une augmentation spectaculaire de la pauvreté », qui touche particulièrement les habitants des zones urbaines, les enfants et les femmes. La police a arbitrairement arrêté des dizaines de milliers de personnes accusées d’avoir enfreint les mesures de santé publique, sans base juridique ni procédure régulière, en les enfermant dans des stades, et le gouvernement considère les critiques à sa réponse comme particulièrement sensibles.

Parmi les autres blogueurs détenus ou arrêtés depuis un an, on peut citer Yvonne Idamange, commentatrice sur Internet qui a aussi abordé la pauvreté grandissante au Rwanda et critiqué le confinement ; Agnès Uwimana Nkusi, rédactrice en chef du site d’information et de la chaîne YouTube Umarabyo, qui a été détenue pendant plusieurs heures après qu’elle ait enregistré une des audiences préliminaires du procès d’Yvonne Idamange ; ainsi que Valentin Muhirwa et David Byiringiro, blogueurs d’Afrimax TV qui ont distribué des produits alimentaires après que les personnes qu’ils interviewaient leur aient dit qu’elles avaient faim, et qui ont été libérés 12 jours plus tard.

Les commentateurs comme Yvonne Idamange et Aimable Karasira, ancien professeur et propriétaire d’une chaîne YouTube, qui ont utilisé leurs vidéos pour parler du génocide de 1994 ou des crimes commis par le Front patriotique rwandais (FPR) au pouvoir au lendemain du génocide, ont aussi subi des menaces et ont été accusés de nier ou de minimiser le génocide.

Ces dernières années, plusieurs personnes ayant été victimes de poursuites ou de détentions abusives ont raconté à Human Rights Watch qu’elles ont été frappées et contraintes d’avouer des crimes qu’elles n’avaient pas commis lors des interrogatoires ou de la détention provisoire. Certaines d’entre elles ont aussi précisé que des fonctionnaires travaillant pour la présidence les avaient menacées et leur avaient dit de ne pas parler des abus qu’elles avaient subis.

Lors de son examen périodique universel en janvier 2021 concernant son bilan en matière de droits humains aux Nations Unies, le Rwanda a reçu de nombreuses recommandations d’autres pays portant sur la modification de sa législation nationale afin de protéger la liberté d’expression et d’opinion.

« Au Rwanda, émettre régulièrement des critiques à l’égard du gouvernement mène presque toujours à des représailles, que ce soit sous la forme d’arrestation, de harcèlement ou de disparition mystérieuse », a conclu Lewis Mudge. « Les menaces adressées par le parti au pouvoir ou par les représentants du gouvernement et la peur des poursuites ont créé un environnement qui ne peut qu’être qualifié d’hostile à la liberté d’expression, poussant à l’autocensure. »

Pour plus d’informations sur le harcèlement et les poursuites de commentateurs et sur les recommandations aux autorités rwandaises, veuillez lire la suite.

Pour consulter d’autres communiqués et rapports de Human Rights Watch sur le Rwanda, veuillez suivre le lien :
https://www.hrw.org/fr/africa/rwanda

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