Roman : “Americanah”, une odyssée nigériane

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Americanah, c’est à la fois une histoire d’émigrés qui fait valser le politiquement correct et les clichés sur le racisme, l’immigration, l’intégration et une histoire d’amour follement romantique ou un tantinet sulfureuse, comme on les aime…

« Une femme puissante » digne de Marie Ndiaye

Chimamanda Ngozi Adichie commence a avoir son fan-club en France, mais dans les pays anglo-saxon elle est déjà une star. Ses livres sont traduits dans trente langues et son dernier roman, Americanah, dont la version française est parue en janvier dernier, a fait un carton aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

Elle a tout pour elle ? Certes : elle est jeune (38 ans), elle est femme – et féministe – elle est jolie, instruite, elle est noire (née au Nigeria), mais la « discrimination positive » ne suffit pas à élucider le phénomène…

Fille spirituelle d’une Toni Morisson (Prix Nobel de littérature) à qui elle rend souvent hommage, ou cousine lointaine de Marie Ndiaie (Prix Goncourt avec ses Trois Femmes Puissantes) Chiamanda Adichie est avant tout une excellente romancière, qui n’a pas fini de faire parler d’elle. Elle sait aussi bien sonder l’âme masculine que féminine à travers ses deux héros, la belle Ifemulu et le romantique Obinze. Elle excelle à décrire l’intîme (corps et âme) mais sait aussi dresser un tableau socio-politique acéré de la société contemporaine, tant et si bien que d’aucuns l’ont surnommée la « Philippe Roth » de l’Afrique Noire.

En effet l’écrivaine s’amuse, dans Americanah (mot familier des Nigérians pour désigner quelqu’un qui s’est « américanisé »), un pavé qui se dévore, à faire l’état des lieux ironique mais toujours très clairvoyant, du Nigéria, sa dictature, son kitsch, sa corruption, son rêve d’ailleurs, et en particulier de sa capitale Lagos, d’où elle est originaire. La ville que vont quitter ses deux héros, pour partir à la conquête de l’occident…

Le goût des autres

Dans Americanah comme dans ses précédents romans L’hibiscus pourpre, L’Autre Moitié du soleil (Gallimard) Chimamanda Ngozi Adichie s’inspire de sa propre histoire et de son expérience personnelle. Après avoir commencé ses études à Lagos, elle part aux Etats-Unis, à l’âge de 19 ans, et rejoint l’université de Philadelphie. A l’image de son héroïne… « Les Africains ont toujours voyagé. Pour ma génération, comme pour celle de mon père, partir à l’étranger n’est pas un événement. C’est un privilège, certes. Mais, dans les milieux aisés, cela se fait couramment », souligne l’écrivaine. Mais l’atterrissage n’est pas facile et les « privilégiés » d’Afrique déchantent vite outre-atlantique !

Le roman, un diptyque, évoque tour à tour l’odyssée de chacun ces deux adolescents nigériens Ifemelu et Obinze, lycéens issus de milieux favorisés, qui tombent amoureux l’un de l’autre et rêvent de partir ensemble poursuivre leurs études en Amérique. Mais les hasards de l’administration et la loterie des visas les sépare : sur le nouveau comme sur l’ancien continent, leur expérience de l’exil se révèle plus compliquée que prévu…

A Philadelphie, la belle Ifemelu découvre le racisme de l’Amérique, tandis qu’à Londres, le fidèle Obinze vit un cauchemar : adieu les études, il est trimardeur, sans papiers.

Le couple, séparé par un océan, se désagrège : leur correspondance internet s’épuise et ne suffit pas à maintenir leur lien.

L’auteure propose une vision pointue sans concession des « pays d’accueil » où les jeunes étudiants africains – des privilégiés dans leur pays natal – débarquent pleins d’espoirs et d’illusions (les USA pour la jeune Ifemulu, la Grande Bretagne pour le jeune Obinze) et se retrouvent, malgré leurs diplômes et leurs ambitions, brutalement confrontés à la pauvreté, voire à la misère et surtout… au racisme.

“C’est en arrivant en Amérique que je me suis sentie noire”, commence Chimamanda Ngozi Adichie … et c’est en effet à la couleur de la peau ou à la texture des cheveux que sont consacrée certaines des plus belles pages du livre.

Cheveux crépus 

Adichie a le sens du détail qui tue et c’est avec délectation qu’elle résume toute le « paradoxe de la femme noire » qui rêve à tout prix d’une chevelure lisse aux boucles souples et d’une peau claire dans les diverses scènes où son héroïne se rend au salon de coiffure, devenu sous la plume de notre romancière un vrai salon de torture…

« Quand la coiffeuse lui inclina la tête en arrière contre le bassin de plastique pour rincer le défrisant, elle eut l’impression que des aiguilles douloureuses lui jaillissaient du crâne, pénétrant dans tout son corps pour remonter ensuite à la tête ( à peine une petite brûlure, dit la coiffeuse. Mais regardez comme c’est joli ma fille, vous ave l’air d’une blanche !). Ses cheveux retombaient au lieu de se dresser sur sa tête, lustrés, avec une raie sur le côté. Son enthousiasme l’avait quitté. Elle ne se reconnaissait plus. Elle quitta le salon presque tristement ; quand la coiffeuse avait passé au fer l’extrémité de ses mèches l’odeur de brûlé, de mort, de quelque chose d’organique lui avait laissé une sensation de deuil »…

Un blog sur le racisme

Si Ifemulu, finit par s’en sortir et devient même une star des réseaux avec son blog irrévérencieux et cocasse où elle chronique la vie quotidienne d’une « noire non américaine », Obinze choisit plus rapidement de retourner au pays où ils se marie, devient papa et prospère. Mais le triomphe d’Ifemulu ne suffit pas à faire d’elle une vraie « americanah » et elle décide de rentrer au pays, pour y renouer avec ses racines et aussi, son premier amour.

“On a beau essayer de faire comme si elles n’existaient plus, les questions de race sont toujours présentes, et partout. Le problème aux Etats-Unis, c’est qu’on vous le rappelle toujours mais en déguisant ça de façon correcte. Dans mon livre, quand l’un des personnages parle d’une ‘femme très belle’, on finit par comprendre que c’est sa façon de désigner les Noires, sauf qu’il n’ose pas dire ‘Noires’, ce qui est encore pire » déclare l’auteure. Et c’est la délivrance : «En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression d¹avoir cessé d¹être noire.»

Quinze ans plus tard, les amoureux ont pris du poids, ont pris conscience et se retrouvent au Nigeria… ils renouent.

Une histoire d’amour féministe

Mais si Americanah brasse nombre de questions, c’est aussi une grande histoire d’amour : “Oui, je voulais écrire une histoire d’amour. Les écrivains contemporains se méfient tellement de ce sujet qu’ils ne s’autorisent pas à en parler autrement qu’en étant sarcastique, avec même une certaine sécheresse. Je voulais parler de l’amour car c’est important dans nos vies, et aussi parce que je pense que l’amour est une question féministe. Dans les histoires d’amour que j’ai lues, les femmes ne sont jamais agissantes. C’est l’homme qui décide toujours tout, et même aujourd’hui, beaucoup de femmes l’acceptent. Je voulais qu’Ifemelu soit une participante à parts égales dans cette relation, pas une de ces filles qui s’écrasent pour trouver un homme.”

Pour toutes ces raisons, la chanteuse Beyoncé s’est inspirée de la prose de Chimamnda dans l’un de ses derniers clips…

A ne pas rater !

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