Rendez nous Ben Ali !

Le pillage des ressources publiques s’est aggravé depuis le départ en 2011 de l’ancien président tunisien, comme le montre la dilapidation de l'argent public à Tunisie Télécom.

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L’histoire avance parfois à reculons. La corruption qui régnait à l’époque de l’ancien président tunisien Ben Ali aura beaucoup contribué en 2011 à provoquer la colère populaire et à le chasser du pouvoir. Or depuis le départ du dictateur honni voici cinq ans, la dilapidation des deniers publics a pris en Tunisie une proportion qui n’avait jamais été atteinte. La corruption qui était réservée sous Ben Ali aux clans inféodés à la Présidence, et notamment à l’épouse du chef de l’Etat, Leila Trabelsi, s’est démocratisée, atomisée. On assiste aujourd’hui à une formidable dérégulation des prébendes et des bakchichs. Jusqu’aux taxis de l’aéroport de Tunis qui pratiquent une espèce de racket sur tout nouveau voyageur qui débarque au pays du jasmin. Sans même parler des passe droits qui sévissent aux frontières avec l’Algérie et la Libye, lorsque des caïds improvisés font main basse sur le trafic de marchandises en payant les douaniers ou la garde nationale.

Chaque corporation, chaque groupe d’intérêt, chaque clan au pouvoir se servent allègrement, sans que l’administration, paralysée, n’intervienne. Et pour cause, l’Etat tunisien n’existe plus, ou si peu.

La corruption, c’était Ben Ali, et lui seul !

Plus grave encore, on assiste aujourd’hui au pillage d’une grande entreprise publique comme Tunisie Télécom. On y découvre une direction incontrôlée et grassement payée qui est instrumentalisée par des intérêts étrangers, en l’occurrence les Emirats Arabes Unis (voir l’enquête ci contre). Sous Ben Ali, le groupe public de téléphonie n’aurait sans doute pas connu de telles dérives. Au gouvernement, une technostructure indépendante et compétente, dont le régime a toujours pris soin de s’entourer, veillait à défendre les intérêts supérieurs de l’appareil de production tunisien. Et gare aux dérapages ! Au sein de l’administration de l’Intérieur, oh combien brutale et arbitraire sous le règne du dictateur, Ben Ali avait viré pas moins de 2000 policiers suspectés de malversation. La corruption, c’était lui, et lui seul qui en avait le monopole. Le président en choisissait les destinataires et en régulait les montants, dans des arbitrages sophistiqués où l’intérêt national tunisien n’était pas oublié.

Nous avons été grisés, emportés, conquis, par la soif de parole et le désir de justice qui ont marqué le Printemps tunisien. La formidable liberté d’expression qui règne aujourd’hui à Tunis est un modèle pour de nombreux pays arabes. Souhaitons que l’exception tunisienne ne soit pas minée par les appétits financiers qui sont, hélas, encouragés dans la Tunisie du président Beji.

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)