Rached Ghannouchi, le vainqueur par défaut

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Lors des élections municipales tunisiennes, le mouvement islamiste Ennahdha, dirigé par Rached Ghannouchi, arrive en tète avec 28% des voix. Un succès, mais pourquoi faire?

Dans la débâcle générale qui voit les deux tiers des inscrits bouder les urnes, les militants d’Ennahdha, le mouvement islamiste tunisien, arrivent largement en tète des formations politiques.Le score des islamistes est nettement inférieur aux 35% qu’ils avaient obtenus lors des élections constituante d’Octobre 2011, leur heure de gloire, et moins encore que leurs 31% obtenus aux élections législatives de 2014. Honorable, le résultat obtenu dimanche rend très difficile leur éviction d’un gouvernement recomposé que réclament une partie de la société civile tunisienne et des voix influentes au sein des élites sécuritaires.

La situation internationale où les Emiratis et les Séoudiens, alliés de l’administration Trump, s’emploient à saper l’influence des Frères Musulmans en arrosant leurs amis en Tunisie et le bilan économique désastreux du gouvernement de Youssef Chahed où les islamistes occupent les principaux postes économiques, pouvaient laisser entrevoir un échec cuisant pour les islamistes d’Ennahdha et les laïques de Nida Tounes. Or ce n’est clairement pas le cas. Les deux partis au gouvernement obtiennent la majorité des voix. Et tant pis si le processus démocratique est rejeté par une grande partie de la population, qui, notamment dans la Tunisie de l’intérieur, ne croit plus aux vertus du fameux printemps arabe.

Une victoire par défaut

Largement gommé dans les commentaires des « sondeurs » qui imposent leurs commentaires orientés sur les plateaux de télé, le véritable succès revient aux listes « indépendantes » qui font des percées dans tout le pays. Un peu à la façon dont les militants d’ « En Marche » ont fait irruption en France à la surprse générale dans le paysage politique. Mais ce succès de la société civile ne s’accompagne d’aucune structuration nationale; il pourrait bien être sans lendemains.

Que va faire Rached Ghannouchi de sa victoire? Sans doute rien! Du moins jusqu’à l’élection présidentielle de 2019 à laquelle tout montre qu’il se prépare, même s’il déclare que le sujet n’est pas à l’ordre du jour. Et d’écrire sur son compte Facebook: « Le victorieux, aujourd’hui c’est le processus du consensus adopté par le Président de la République, Béji Caïd Essebsi  et qui a protégé la Tunisie de la sédition. Le vaincu, c’est tout parieur sur l’anarchie et l’éradication ».

Mais encore? Quel projet derrière le fameux « consensus »? Interrogé samedi dernier par « Mondafrique » sur ses projets, Rached Ghannouchi, qui porte désormais d’élégantes cravates bleues et arbore un large sourire, revendique « une démocratie sociale » aux contours vagues et ne confesse aucune erreur majeure durant les deux années, 2012 et 2013, où le parti Ennahdha a disposé du pouvoir. Rien à l’époque, ou presque, n’avait été engagé en faveur de cette « Tunisie des oubliés », la majorité de la population, qui de Kasserine à Gafsa, les avait portés au pouvoir.

Place aux « démocrates musulmans »

Le discours du « professeur » Ghannouchi, qui refuse désormais l’appellation de « Cheikh », à connotation trop islamiste, est désespérément lisse; l’identité revendiquée par ses troupes de « démocrates musulmans » reste bien floue. Seule est affirmée une volonté de « stabilité ». Rached Ghannouchi milite ouvertement en faveur de la poursuite de l’expérience gouvernementale où il soutient Youssef Chahed, comme la corde soutient le pendu. A ses yeux, ce dernier possède l’immense mérite d’être un Premier ministre sans troupes et donc faible.

Dans les jours qui viennent, le président tunisien, Beji Caïd Essebsi, dessinera les contours de le nouvelle majorité que beaucoup appellent de leurs voeux pour affronter aujourd’hui le risque de faillite économique et dans un an, les échéances politiques des législatives et des présidentielles.

Mais pourquoi changer une équipe qui perd?

Mondafrique publiera, demain mercredi 9 mai, un entretien avec Rached Ghannouchi

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)