La rencontre Corée/Etats-Unis, la victoire des petites nations

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Pour Jean-Claude Shanda Tonme, un diplomate camerounais de carrière,  la rencontre entre Kim Jong-un et Donald Trump est « un triomphe pour les petites nations ».

Quel peut être l’impact de cette rencontre entre les présidents américain et coréen pour l’Afrique ?

Belle question. L’Afrique fait partie du monde, elle ne saurait rester en marge du mouvement planétaire global. Un jeu cynique s’est imposé à travers cette rencontre spectaculaire, qui voudrait que l’on s’accorde sur le minimum pour sauver la face de tout le monde, en commençant par la réputation des Etats Unis et de son bouillant et très instable président. Que peuvent faire et que pouvaient réellement faire le président des Etats Unis devant un dirigeant Coréen sur de son arme et certain de pouvoir balancer un missile quelque part où se trouve les intérêts de la plus grande puissance de la planète ?

Les nations fortes et respectées sont et ont toujours été celles qui osent, celles qui s’affirment et investissent intelligences, moyens et logistiques pour réussir dans cette ambition. Je pense que le Rwanda, mais aussi le Nigéria, dans une certaine mesure, indiquent dorénavant la voix à suivre. Qui aurait pu imaginer il y a dix ans, que la petite Corée du nord, ferait asseoir le président des Etats Unis, et en un des plus condescendants, des plus arrogants et des plus fiers autour d’une table pour discuter, pour négocier, pour une entente?

Plusieurs délégations américaines ont fait le voyage à Pyongyang pour préparer et arracher le principe de cette rencontre. C’est tout un symbole, un triomphe pour les petites nations. C’est ce que les médias occidentaux habitués à une vue étriquée et sectaire faite de racisme et de subjectivisme volontairement réducteur n’ont pas voulu, cru ou pu relever.

Voulez-vous dire que les Africains devraient eux aussi essayer de développer des capacités atomiques ?

Je conseille, j’exige de se situer dans une vision pragmatique des rapports mondiaux. Sans atouts majeurs de base, les Etats ne sont rien dans une négociation et des rapports de toute nature. Pour envisager de vivre en paix ou pour garantir la paix, il faut absolument préparer la guerre, et quand je dis la guerre, c’est une préparation dans tous les sens du terme: guerre économique ; guerre commerciale ; guerre scientifique ; guerre diplomatique ; guerre culturelle et guerre diplomatique. C’est tout cela qui concoure à la constitution des paramètres permettant une expression positive et audible, mais pas nécessairement prééminente des intérêts nationaux et des identités nationales. Voyez-vous, seuls les peuples qui se sont longuement et méthodiquement battus ont pu bâtir des structures étatiques solides, respectables et respectées. Si vous prenez le cas de l’Afrique, seuls les mouvements de libération qui ont développé une branche armée et ont mené une guerre de libération effective, ont pu triomphé de leurs oppresseurs. Les cas du Congo de Patrice Lumumba ou encore du Cameroun de Ruben Um Nyobè témoignent à suffire. On ne parle pas d’indépendance en prônant la non-violence et en condamnant la lutte armée. C’est un tout inséparable, sinon c’est l’échec assuré.

Au Cameroun, les leaders de l’UPC n’avaient pas envisagé ni intégré la problématique inéluctable de la lutte armée, et ils ont été écrasés, défaits, assassinés l’un après l’autre. Ils y ont seulement été contraints, mais dans l’impréparation totale. Par contre en Algérie, il est clair que le FLN n’a pu bouter les colonialistes français dehors, que parce que leurs stratégies intégraient dès le départ la lutte armée.

 L’Afrique a-t-elle les moyens de sa politique, ou du moins les moyens d’une telle ambition ?

Aucune nation, aucun peuple, aucun Etat n’a à priori les moyens de son ambition ou d’une ambition quelconque. On se donne les moyens, mais après avoir déterminé les ambitions, élaboré les stratégies, fixé les cadres d’exécution et intégré les forces requises, les ressources de toute nature. Le Rwanda a dit, plus de Français comme langue nationale, et en vingt ans, le pays a tenu parole. Il en est de même pour les capacités nucléaires. La Corée du sud de 1960 n’était plus avancée que la Côte d’Ivoire ou le Cameroun d’aujourd’hui. Où en sont-ils maintenant et où en sommes-nous ?

Et le traité de non-prolifération nucléaire, qu’en faites-vous, vous le grand diplomate ?

C’est une véritable histoire de cons, un piège à rats obsolète, une piètre attrape nigaud concoctée par quatre puissances arrogantes, insultantes et de courte de vue à Moscou en 1963. Pouvez-vous imaginer un seul instant qu’il soit logique, normal, acceptable qu’une nation interdise à une autre de développer les moyens qu’il veut pour sa sécurité, qu’une intelligence humaine dicte à une autre intelligence humaine, les limites de son expansion, de son expression et de son rayonnement ? C’est comme si on décidait que la Vodka n’est bonne que pour les Russes, que le Coca Cola et le Hamburger n’est réservée aux Yankees, que la baguette de pain traditionnelle est une affaire des seuls Français. Vraiment, dans un siècle l’on se demandera comment des êtres humains normaux avaient pu penser convenir d’une telle bêtise, et surtout comment d’autres avaient pu l’accepter ou même faire semblant de l’accepter, car c’est bien le semblant qui règne.

Un de mes directeurs de recherches à la Sorbonne m’a un jour demandé, après avoir lu et apprécié mon travail sur « l’équilibre des forces nucléaires tactiques sur le théâtre européen », qu’est-ce que je foutais avec un sujet aussi délicat et aussi complexe, alors que dans mon pays, on ne me fabrique même pas le papier toilette. Et d’ajouter, « c’est un bon travail, mais je me demande où vous allez avec. Il ne vous servira à rien dans votre pays, et si vous restez ici, personne ne vous donnera l’occasion de mettre les pieds où cela est demandé et même très demandé. Si vous étiez français, ce travail vous aurait ouvert toutes les portes et pas n’importe lesquelles. Cet encadreur savait de quoi il parlait, puisqu’il était un Général à la retraite et un de ceux qui ont marqué leur passage de façon inoubliable. Il me donna tout de même la note la plus élevée qu’il n’ait jamais donnée, me dit-il ».

La Corée du nord a donc parfaitement le droit, selon votre analyse, de posséder l’arme nucléaire ?

Absolument oui. Il est interdit d’interdire, pour reprendre ce mot d’ordre et de ralliement des acteurs de Mai 1968 en France. Il faut sortir des vieux schémas européocentristes et occidentalo-impérialistes. Le monde d’hier s’effondre sous leurs pieds, mais ils ne semblent pas être parfaitement au courant, et en admettant qu’ils soient au courant, ils ne semblent pas prendre la vraie mesure des conséquences ainsi que de l’ensemble des implications. Lorsque Poutine déclare que le machin-truc de G7 est dépassé, il faut bien méditer sur la signification et la portée de ses propos.

Cet entretien a été réalisé par les Scoops d’Afrique

Quelques livres de M. Jean-Claude Shanda Tonme :

Réformer la gouvernance mondiale
La malédiction de l’Afrique noire
Les chemins de l’immigration
Le rêve américain d’un enfant d’Afrique
Les tribulations d’un enfant africain à Paris etc.

 

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