Présidentielles, la démocratie tunisienne en ordre de marche

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Les principales sensibilités politiques du pays, islamiste, destourienne ou laïque, seront représentées aux élections présidentielles tunisiennes dont le premier tour devrait avoir lieu le 15 septembre.

Après la disparition brutale du président Beji Caïd essebsi qui n’avait guère préparé sa succession, la transition politique tunisienne amorcée lors du printemps arabe de 2011, se poursuit de façon apaisée. L’ISIE, l’instance de controle des élections, a validé vingt six candidats. Même une candidate se réclamant de Ben Ali, le dictateur qui a régné sur la Tunisie de 1987 à 2011 et dont la popularité est réelle, sera également présente lors de ce scrutin.

Plus que jamais, le pays fait figure de laboratoire démocratique dans un monde arabe marqué par la force du courant contre révolutionnaire en Egypte, le maintien des régimes militaires en Syrie et au Soudan, la continuation de la guerre civile en Libye.

L’Islam politique dissous dans la démocratie

Contrairement aux élections présidentielles de 2014, où deux candidats Beji Caïd Essebsi et Moncef Marzouki, dominaient le paysage, les forces politiques semblent désormais atomisées. On pourrait assister à un scrutin inédit où les candidats qui accéderaient au deuxième tour auraient obtenu un score modeste au premier tour. Façon Chirac-Le Pen en France lors des élections présidentielles de 2002

Contrairement encore à 2014 où le courant islamiste avait voté massivement pour l’ancien Président de la République et successeur de Ben Ali, Moncef Marzouki, les sympathisants du parti Ennhadha, arrivé en tète aux élections municipales l’an dernier, ont le choix entre trois candidats de poids. Le premier est Abdelbattah Mourou, le vice président de l’Assemblée et fondateur du mouvement islamiste. Le second est Hamadi Jebali, ex Premier ministre en 2012 et un des chefs historiques du mouvement islamiste. Le troisième enfin est Moncef Marzouki, allié constant d’Ennahdha et qui est resté fort populaire dans le sud du pays.

Dans ces conditions, il sera difficile pour les islamistes ainsi divisés de rester présents au deuxième tour de scrutin

Paradoxalement, l’hypothèse d’un Islam politique absent d’un deuxième tour de scrutin sans fraude ni coup de force serait perçue avec raison, comme une manifestation de la vitalité démocratique tunisienne, capable de contrôler le courant islamiste sans l’anéantir. Les élections législatives qui vont avoir lieu en octobre lui donneront de toute façon une forte représentation à l’Assemblée.

Des programmes absents

Il reste une sérieuse réserve à formuler face au tournant très positif que semble prendre la jeune démocratie tunisienne avec ces élections du 15 septembre. Voici un an, les dernières élections municipales marqués par une forte abstention et le succès de listes « indépendantes » ,avaient traduit le profond rejet du multipartisme par une majorité de l’opinion tunisienne. Depuis, la crise économique s’est amplifiée et la situation de la jeunesse massivement tentée par l’émigration en Europe, ne s’est guère améliorée.

Or les principaux candidats aux présidentielles du 15 septembre n’ont guère de programme structuré à présenter sur le terrain économique et social. On sent bien chez un Abdelkarim Zebidi, l’ancien ministre de la Défense de Beji et candidat des Américains, la tentation de renforcer le pouvoir présidentiel. Histoire d’ imposer des recettes libérales impopulaires et de corriger le clientélisme incontrôlé qui s’est imposé à la fin du règne d’un Beji CaId Essebsi. Rien, on le sent bien, qui puisse susciter un élan populaire.

A la tète du gouvernement en 2012 et 2013, les islamistes tunisiens ont fait la preuve de leur incapacité à lancer un quelconque projet économique. Le mouvement Ennahdha s’est contenté d’obtenir en sa faveur des quotas substantiels dans les nominations de fonctionnaires ou les attributions de marchés publics.

Quant à la gauche tunisienne, incarnée par un Hamma Hammami à nouveau candidat, elle a toujours privilégié le terrain social, mais sans dépasser un socle électoral de quelque 10% des suffrages. Faute d’avoir rallié une partie de la classe moyenne tunisienne attachée à la liberté d’entreprendre et à défaut de trouver les bonnes alliances, le courant progressiste reste minoritaire en Tunisie.

La tentation autoritaire

Largement majoritaire et plus que jamais orpheline, la Tunisie des oubliés pourrait avoir le sentiment justifié d’être ignorée par des élites politiques tunisiennes qui n’ont plus de véritable vision du bien public, comme pouvait l’avoir un Bourguiba, fondateur de la Tunisie moderne, livrant la bataille de l’éducation, du savoir et de la modernité.

L’écart grandissant entre le pays légal et le pays réel peut, à tout moment, remettre en cause le fragile équilibre politique tunisien, l’affaire des notables plus que du peuple. Ce profond malaise pourrait alors profiter à des démagogues soutenus par les Emiratis, les Egyptiens et les Séoudiens, toux ceux qui n’ont pas perdu l’espoir d’imposer un régime autoritaire en Tunisie.

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)

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