Présidentielles françaises, seul Alain Juppé aura parlé de l’Afrique

Adjoint à la mairie de Bordeaux et véritable "conseiller Afrique" d'Alain Juppé , le franco-camerounais Pierre de Gaétan Njikam répond aux questions de Mondafrique. Rencontre.

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L’Afrique n’a que très peu fait parlé d’elle au cours de la campagne électorale. Seul l’ancien premier ministre et candidat malheureux aux primaires de la droite Alain Juppé avait abordé le sujet dès fin 2016 à travers l’idée de “partenariat d’égal à égal”.

Mondafrique. A quelques jours du premier tour des présidentielles, le thème de l’Afrique n’a pratiquement pas été abordé par les candidats en lice pendant la campagne. Comment expliquez ce manque d’intérêt ?

Pierre de Gaëtan Njikam Mouliom : Ce n’est pas un désintérêt à proprement parler. La question est systématiquement abordée de manière biaisée. L’Afrique est examinée à travers les prismes de la paix, de la sécurité et du rayonnement de la France mais jamais pour elle-même. Il y a plusieurs explications à cela. Parmi les candidats, on a d’abord vu apparaitre une jeunesse politique qui n’a pas pleinement conscience de l’enjeu africain. Deuxièmement, les candidats qui ont plus d’expérience se sont concentrés sur d’autres théâtres étrangers comme le Moyen-Orient ou la Russie afin de servir leurs intérêts politiques.

Cette campagne présidentielle aurait mérité d’être un moment plus participatif. La société civile qui s’intéresse à l’Afrique, ce que j’appelle “les sensibilités africaines”, doivent pouvoir participer à la construction des projets des candidats.

Mondafrique. Fin 2016, avant la primaire de la droite, Alain Juppé avait déclaré souhaiter la mise en place d’un “partenariat d’égal à égal” avec l’Afrique. En tant qu’adjoint à la mairie de Bordeaux vous aviez largement contribué à développer cette idée. Que recouvre t-elle ? 

PdGNM : A travers cette idée, il s’agissait d’abord de souligner que l’aide publique au développement ne doit plus fonder à elle seule la relation de la France avec l’Afrique. Il faut mettre l’accent sur les investissements, l’accompagnement du secteur privé et des dynamiques entrepreneuriales qui émergent partout sur le continent. Finissons-en avec cette vision de l’Afrique comme un continent en attente de recevoir. La France doit se mettre à l’heure de l’Afrique.

Il nous faut par ailleurs capitaliser davantage sur la diaspora française en Afrique qui ne se sent pas suffisamment associée à la politique africaine de la France. De même, la diaspora africaine dans l’hexagone a un rôle déterminant à jouer. Le prochain gouvernement français a tout intérêt à mobiliser l’expertise de cette diaspora pour accompagner le développement économique sur le continent.

Mondafrique. Quel bilan tirez-vous de la politique africaine menée sous François Hollande ?

PdGNM : La dimension militaire a pris une place prépondérante. Certes, le fait d’avoir stoppé la progression des groupes terroristes au Mali grâce au lancement de l’opération Serval devenue Barkhane est à mettre au crédit du chef de l’Etat. Toutefois, bien d’autres engagements n’ont pas été tenus, à commencer par la mise ne place de mesures d’accompagnement et de consolidation des société civiles africaines. L’appui à la jeunesse est resté marginal alors qu’il avait été porté au rang des priorités lors des derniers sommets Afrique-France.

La consolidation de l’Etat de droit était également une priorité du président. Aujourd’hui c’est un échec. Très peu de moyens ont été investis dans les instruments d’accompagnement de la bonne gouvernance comme par exemple l’Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires (OHADA) qui vise à garantir la sécurité juridique des affaires. Les services de coopération et d’action culturelle n’ont pas non plus été suffisamment soutenus dans leurs activités d’appui aux acteurs de la société civile qui se battent pour le respect des droits fondamentaux.

Enfin, d’autres engagements pris avec les partenaires internationaux notamment sur la préservation de l’environnement restent à l’état de projets. La conférence de Paris sur le climat en 2015 a été unanimement saluée comme un succès mais les promesses tardent à être mises en oeuvre.

Mondafrique. Les entreprises françaises font face à une concurrence étrangère accrue sur le continent. Sont-elles vouées à perdre toute compétitivité ?

PdGNM : Une dynamique a déjà été lancée sous le patronage de l’ex ministre des affaires étrangères Laurent Fabius à travers la notion de “diplomatie économique”. Il faut consolider cette orientation. La culture diplomatique française doit intégrer de plus en plus le secteur économique et l’accompagnement des entreprises. Des outils ont été mis à la disposition l’Agence française de développement (AFD) et de la banque d’investissements publique BPI France pour assurer l’accompagnement des PME et des PMI françaises sur le continent. Pour renforcer ces initiatives, il faut maintenant encourager la prise de participation financière dans le capital des PME qui vont s’installer en Afrique afin de sécuriser la prise de risque des entrepreneurs.

Enfin, dans des secteurs porteurs comme ceux de la formation professionnelle et de l’enseignement supérieur, la France garde une longueur d’avance. C’est un marché qu’il faut investir davantage.

Mondafrique. On déplore souvent l’existence d’un fossé entre une Afrique anglophone dynamique dans le secteur de l’entreprenariat et une Afrique francophone moins performante. Comment l’expliquez-vous ?   

PdGNM : Ce n’est vrai qu’en partie. Il faut avant tout noter les dynamiques qui existent. Au Burkina, au Sénégal, au Cameroun ou encore en Côte d’Ivoire, la question entreprenariale portée par une jeunesse dynamique est de plus en plus au cœur des préoccupations des pouvoirs publics. L’entreprenariat est une manière pour la société civile de s’autonomiser et de créer de la valeur sans être dans une relation de tutelle vis-à-vis de l’Etat ou d’acteurs étrangers.

Toutefois c’est vrai, plusieurs freins empêchent encore cette évolution tels que le manque de maitrise des procédures de management et de gestion d’une entreprise ou encore les difficultés à lever des fonds et débloquer des crédits. Il y a un un véritable défi à relever dans la réforme du secteur bancaire en Afrique francophone, inadapté aux nouvelles réalités économiques.

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