Présidentielle Niger : deux peuples face à face

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Deux pays face à face, deux camps résolus à gagner à tout prix : la campagne pour le deuxième tour de la présidentielle au Niger qui a lieu dimanche 21 février, a provoqué une radicalisation des discours politiques. Sur fond de tensions populaires. Il reste que ce duel marquera la première transition démocratique du pays depuis son indépendance.

Si Mahamane Ousmane, le candidat de l’opposition, est plutôt une personnalité calme et pondérée, connue pour son engagement démocratique de toujours, une intense ferveur caractérise la coalition CAP-20 21. Derrière son candidat de dernière minute, l’opposition s’est déployée de façon organisée et systématique, chacun mobilisant dans son fief, montant spectaculairement en puissance pendant la campagne officielle. Des foules de plus en plus enthousiastes, voire survoltées, se sont réunies dans les capitales régionales.

Cette ardeur a accouché, parfois, de dérapages verbaux, notamment sur la nationalité, voire la couleur de peau, du candidat de la continuité, Mohamed Bazouum. On a assisté à des scènes diffusées sur les réseaux sociaux où des voitures de campagne, arborant les couleurs roses du parti au pouvoir, étaient chassées par des foules en colère.

Crispations dans l’appareil d’Etat

Du côté de Mohamed Bazoum, le candidat de la continuité, connu pour son tempérament bouillant, la tension est montée d’un cran également. A Tahoua, l’ex-ministre de l’Intérieur a menacé ses adversaires au cas où il leur prendrait l’envie de ne pas respecter le verdict des urnes, quelques jours avant de fustiger l’ONG Tournons la Page, pour ses sympathies supposées avec un parti d’opposition « radical ».

L’appareil d’Etat, lui, a commencé à montrer des signes de crispation. Le 15 février, le procureur de Niamey a rappelé les peines encourues pour tout acte « de discrimination raciale ou ethnique de même que toute propagande régionaliste, toute manifestation contraire à la liberté de conscience et à la liberté de culte susceptible d dresser les uns contre les autres les citoyens. » Cette intervention visait des acteurs de l’opposition qui continuent de faire campagne sur la nationalité du candidat rose.

Le gouverneur de Maradi s’en est pris verbalement au directeur de la radio Anfani dans la capitale régionale, le menaçant lui-aussi de poursuites, après une couverture, selon lui, partisane du meeting de Mahamane Ousmane dans la ville. Le ralliement à l’opposition, ce jour-là, de la coordination régionale de l’ancien parti Etat, allié officiel de Mohamed Bazoum, avait sans doute contribué à son agacement. Les autorités nigériennes se sont habituées ces dernières années à monopoliser les médias d’Etat.

La tentation de la violence

Cette montée de la tension inquiète tout le monde. Certains acteurs de la société civile ont tenté ces derniers jours d’appeler les protagonistes à la modération et à la paix. C’est notamment le cas de la chercheuse Elisabeth Shérif, spécialiste électorale, et de Moussa Tchangari et Nouhou Arzika, deux figures tutélaires de la société civile. Dans un texte intitulé « La Tentation de la Violence », Moussa Tchangari dénonce la propagation de la haine.

« Le climat était bien entendu déjà délétère avant le lancement officiel de cette campagne ; mais il s’est particulièrement détérioré avec l’annonce des décisions de ralliement des candidats recalés. (…) Nous avons d’un côté, ceux qui, regroupés autour du candidat du pouvoir, sont convaincus d’être suffisamment forts pour défier leurs adversaires ; et de l’autre, ceux qui, rassemblés autour du candidat de l’opposition, se sont laissé gagner par l’idée selon laquelle tous les moyens sont bons. »

« Le pays tout entier tend à s’installer dans cette logique ultra-partisane ; comme si la montée de la haine peut épargner certains et emporter d’autres », s’inquiète Moussa Tchangari, qui renvoie dos à dos la majorité au pouvoir « qui n’a ménagé aucun effort pour amener le pays dans la situation actuelle » et l’opposition « aujourd’hui prête à faire feu de tout bois. »

Aucun changement dans les dispositions d’organisation du scrutin

Le Président sortant Mahamadou Issoufou a lui aussi jeté ses forces dans la bataille, s’engageant dans une brève mais pressante tournée dans les toutes dernières heures de la campagne officielle, comme pour venir au secours de son dauphin. Il a inauguré le 3e pont de Niamey, un nouveau marché central à Tahoua, dans son fief, ainsi qu’une route réhabilitée entre Tanout et Zinder, le site de la grande bataille du 2e tour, que se disputent les deux candidats.

Quant à la Commission Electorale Nationale Indépendante, contrairement à ce qu’elle avait laissé espérer le 20 janvier lors d’une réunion de bilan du premier tour, elle n’a absolument pas fait évoluer son dispositif de supervision du scrutin, pourtant critiqué pour n’avoir pas empêché des fraudes massives le 27 décembre attestées par des témoignages, des vidéos et des résultats insolites dans certaines zones.

Son président Issaka Souna, qui passe pour très proche du Président, n’a pas non plus daigné répondre à la correspondance officielle envoyée par Mahamane Ousmane après sa qualification au 2e tour. Les présidents régionaux, communaux et locaux dont ce dernier avait demandé le remplacement, sont tous restés en place, de rares permutations étant opérées à la demande des responsables de la CENI eux-mêmes.

Zinder au coeur de la bataille

Issaka Souna a également opposé une fin de non-recevoir au déploiement des forces de l’ordre en zone nomade, demandé par les représentants de l’opposition pour garantir la régularité du scrutin.

La campagne s’est achevée vendredi au crépuscule dans l’ancienne capitale du Niger, Zinder, fief commun d’Ousmane et de Bazoum, connue pour son caractère frondeur et volontiers jusqu’au-boutiste. Ousmane a mobilisé ses partisans dans un meeting monstre au stade de Zinder, tandis que Bazoum, qui a largement labouré le Niger ces derniers mois, achevait une caravane en brousse dans la région.

Chacun des deux camps estimant avoir le peuple nigérien avec lui va, à coup sûr, revendiquer la victoire. Il faut donc craindre pour l’après scrutin.

Comme l’a dit un leader de l’opposition, la vraie bataille commencera lundi. Elle s’achèvera par l’anéantissement probable du vaincu et de son camp, ce qui explique sans doute la très grande tension de ces dernières semaines. C’est une lutte à mort qui se joue, compte-tenu de la haine que se vouent les deux camps, à défaut des deux candidats.

La présence de certains officiers de l’armée, bien que retraités, au sein de l’opposition, que ce soit l’ancien chef d’état-major de l’armée nigérienne, le général Moumouni Boureima, dit Tchanga, ou l’ancien chef de la junte de 2011, le général Salou Djibo, fait craindre que l’armée, arbitre traditionnel des crises politiques, soit désormais aussi divisée que le peuple.

A l’inverse, si l’on choisit de regarder les événements avec des lunettes optimistes, on peut se réjouir de la passion politique et de la ferveur démocratique ardente des Nigériens, que cette élection de 2021 démontre avec éclat.  

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