Près de 100000 clandestins ont traversé le Niger depuis janvier 2015

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Le Niger est un point de passage essenttiel en Afrique vers les pays du Nord. Appuyées par l’Europe, les autorités nigériennes prennent des mesures

2015-05-12T144011Z_1007200001_LYNXMPEB4B0PD_RTROPTP_3_OFRWR-MIGRANTS-NIGERMettre fin aux naufrages désespérants de migrants perdus dans les flots de la Méditerranée, aux portes de l’Europe. Les bloquer, les stopper avant la mer. L’Europe continue de se débattre avec la migration, entre l’intolérance d’une partie de son opinion publique devenue obsessionnelle sur le sujet et des valeurs supposément humanistes qui font obstacle aux réponses les plus rudes.

Faute de solution réaliste, l’important c’est de prétendre pouvoir agir. Couler les navires ? Trop brutal. Sensibiliser les migrants ? Pourquoi pas ? Si l’on imagine qu’ils sont ignorants des risques, de ce qui les attend et prompts à renoncer, en cours de route, à un voyage dur et coûteux, qui engloutit les économies de familles entières. Certes, une partie des migrants fuient la guerre et la répression. Mais ils sont peu nombreux. L’Office International des Migrations estime qu’en 2015, entre 80 000 et 120 000 migrants traverseront le Niger, devenu l’un des pays de transit les plus importants. D’où viennent-ils ? Du Sénégal, de Gambie, du Mali et du Nigeria. Ceux qui traversent le Niger pour la Libye, en tous cas, ne fuient pas la guerre. Ils viennent de régions bien connues et cherchent à rejoindre leurs frères, déjà nombreux, dans les pays d’Europe. Leur nombre est croissant.

« Devenir riches »

Dans le bus d’Agadez, ils occupent les deux dernières rangées et sont rarement, à bord, moins d’une vingtaine. On les reconnaît facilement, à leur habillement, à leurs blousons chauds, à leurs bonnets. Ils ne parlent pas les langues du Niger. Ils cheminent en groupes, d’hommes jeunes. Ils ne bavardent pas avec les voisins. Le système est bien rodé. Passeport CEDEAO en main, ils ont parfaitement le droit de circuler au Niger. Mais, à chaque arrêt du bus, la police brandit la menace de pseudo-contrôles sécuritaires pour leur soutirer des pots de vin, 5 à 10 000 francs CFA par personne, et fermer les yeux sur leur passage.

J’ai pris ce bus à deux reprises en mars et en avril et je les ai vus. La deuxième fois, j’ai parlé avec eux. C’était des Ghanéens. Le Ghana, pourtant, est cité en exemple pour son modèle démocratique. Dans la sous-région, le Ghana fait figure de pays riche. Pourquoi partir alors ? Je n’ai pas vraiment compris. « Pour gagner de l’argent », m’ont-ils dit. « Pour devenir riches. » J’ai évoqué la Libye, les sévices, l’extorsion de fonds. Oui, ont-ils dit. Ils connaissent bien les dangers. « On va tenter notre chance. Peut-être qu’on aura la chance.»

Lors de la dernière visite du président Mahamadou Issoufou à Paris, début juin, lors de la dernière visite du ministre français de l’Intérieur à Niamey, l’hypothèse de créer un centre dédié aux migrants a germé, fleuri. On parle d’y associer Eucap, la mission de formation des forces de sécurité du Sahel financée à grands frais par l’Union européenne.

Tourisme de la migration

Pour le moment, seul l’OIM travaille sur la migration. Quatre centres de transit et d’assistance sont gérés par l’OIM à Dirkou, au nord du Niger, sur la route de la Libye, à Arlit, sur la route de l’Algérie, à Agadez, aux portes du désert et à Niamey. Ces centres hébergent les migrants refoulés ou voulant rentrer à la maison. Ils y bénéficient d’une assistance à l’accueil, d’un hébergement temporaire, de repas, de soins médicaux, de soutien psychosocial et d’une aide au retour au village d’origine.

Le souhait de l’OIM est de renforcer ces centres à travers un mécanisme voulant dépasser l’aide actuelle à travers la création de cadres de protection dans les pays de transit, le long des routes de la migration, et la promotion du développement socio-économique local dans les pays d’origine, pour agir sur les causes de la migration. Le long des routes ? A travers des missions d’information itinérantes, mobiles, susceptibles de décourager les plus hésitants.

L’OIM a pour mandat de venir en aide aux migrants. Pas de les enfermer. Ni de les empêcher de migrer. L’Europe, de son côté, souhaite les bloquer le plus loin possible de ses frontières. Le Niger, lui, n’est guère concerné idéologiquement. Pays de la CEDEAO, il doit respecter la liberté de circulation pour les ressortissants de cette communauté. Mais souhaite tellement faire plaisir aux Occidentaux. Et surtout, gagner quelque chose dans tout ça. Le Niger, d’ailleurs, y gagne déjà. A Agadez, l’économie de la migration est importante. Elle fait vivre les « ghettos », où les migrants sont hébergés, nourris et d’où ils partent faire le voyage vers la Libye. Un tourisme de la migration, qui nourrit les transporteurs, les trafiquants et améliore l’ordinaire de la police et de la gendarmerie.

Faire plaisir à l’Europe

Les Nigériens eux-mêmes migrent. Vers le Sud, au Nigeria, ou vers la côte, au Bénin, au Ghana, au Togo, en Côte d’Ivoire. Jadis, ils étaient nombreux à faire de petits boulots en Libye. Avant la guerre, avant la chute de Kadhafi. Pour les Nigériens, un migrant, c’est un Africain qui veut chercher fortune en Occident. Et les Nigériens ne voient pas le mal dans tout ça. Mais avec l’agitation occidentale de ces dernières semaines, le Niger a saisi une double opportunité : se faire bien voir de l’Europe et gagner quelque chose.

Le projet de l’OIM, qui avait été porté à la connaissance des autorités, a été réécrit et présenté à l’Union européenne comme une initiative nigérienne. L’Union européenne, courtisée en même temps par Niamey et par l’OIM, réfléchit. Et cherche à impliquer Eucap, sa coûteuse mission de formation, qui trouverait là à s’occuper. Evidemment, il y a des préalables idéologiques à régler : entre un lieu d’information libre et un centre de rétention fermé, voire une base sécuritaire, il y a de la marge.

Les Sénégalais que j’ai rencontrés au centre de transit de Niamey venaient de Dirkou. Ils ont financé eux-mêmes, en travaillant à Sebha, le voyage vers Dirkou. L’OIM, ensuite, les a pris en charge. Ils attendaient, à Niamey, l’avion du retour.  A les croire, ils seraient des centaines, coincés à Sebha ou à Oubari, sans ressources, désireux de rentrer mais ne pouvant plus payer le voyage du retour. L’OIM ne peut agir en Libye. Trop dangereux. Ils ne bénéficient donc pas d’assistance.

Chacun sait combien la traversée de la Libye est dangereuse. Les migrants risquent leur santé, leur vie. Ils sont rançonnés, tabassés, enfermés. Mais prêts à tout pour atteindre la mer, l’Europe eldorado, ils affrontent, de plus en plus nombreux, en toute connaissance de cause pour la plupart, un voyage sans équivalent en termes de risque, de violation des droits humains et de souffrances.

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