Premiers pas balbutiants de la diplomatie culturelle d’Emmanuel Macron

La restitution des objets d’art africains ainsi que l’opération de la « Saison Africa 2020 » témoignent d’une ouverture du Président français vers les sociétés civiles africaines, alors qu’il doit présider vendredi 8 octobre, le sommet France Afrique de Montpellier dont les Sassou, Biya et Bongo seront absents. 

Est ce suffisant pour refonder la relation entre la France et l »Afrique où des voix s’élèvent de plus en plus nombreuses pour dénoncer les formes de la présence française qui dans son pré carré africain soutient les régimes autoritaires en place? À l’évidence non !

Une chronique de Farmo Moumouni

Le 28 novembre 2017, à Ougadougou devant des étudiants rassemblés à l’université Joseph K-Zerbo, Emmanuel Macron déclare : « Je ne peux pas accepter qu’une large part du patrimoine culturel de plusieurs pays africains soit en France » et encore : « Je veux que d’ici cinq (5) ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique » Quatre années après le discours de Ougadougou, et à un an de l’échéance fixée par Macron. Sur les quatre-vingt-huit mille (88.000) pièces une infime partie a été restituée, de plus la réticence des détenteurs des biens culturels africains brandissant la loi sur l’inaliénailité de la propriété culturelle laissent présager que l’échéance fixée par le président ne sera pas respectée.

« Africa 2020 », la diplomatie culturelle 

La Saison Africa 2020 est un « lieu de convivialité, de rencontres et d’expérimentation » Organisée en quartiers généraux disséminés sur l’ensemble du territoire français métropolitain et ultra-marin, elle se matérialisera en manifestations diverses : arts visuels et plastiques, danse, musique, cinéma, débats, littératures, théâtres, gastronomie, etc. Selon la commissaire générale, N’Goné Fall, Africa 2020 est une « invitation à regarder et à expérimenter le monde d’un point de vue africain »

Mélange d’exhibitionnisme et d’empathie, la singularité de cet événement au cours duquel l’Afrique s’expose pour qu’à travers elle l’Autre voit et vive le monde, mérite sans doute d’être soulignée, son apparentement avec l’Exposition coloniale de 1931 aussi. N’Goné Fall n’est pas seule dans l’organisation de la Saison Africaine, derrière elle il y a l’Institut Français, le ministère français de la Culture, ceux de l’Europe et des Affaires Étrangères, de L’Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports, de l’enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

Les Festivals, les Années et les Saisons sont des éléments de stratégie de la diplomatie culturelle française dont le mot d’ordre pourrait être : « Accueillir en France la richesse culturelle d’un pays et faire rayonner notre culture au-delà des frontières avec les Saisons, années ou Festivals »

À cet égard, la Saison Africa 2020 est un enjeu économique mais également politique : la culture, notre culture sont au cœur des batailles d’influence qui mettent en jeu notre capacité à porter la voix de la France dans le monde »

L’Africain vit de pain, non de musique

Jusqu’ici, les fondamentaux des relations entre la France et l’Afrique ont tourné autour du culturel. Le culturel est important, mais non décisif. À preuve l’aliéné continue de vivre, amputé d’une partie de sa culture. Ni la restitution des biens culturels ni la contemplation des objets d’art ne font pas vivre l’Africain. La restitution le remet dans ses droits. L’Africain ne chante pas pour vivre, la musique n’est pas son viatique, il ne vit ni de théâtre ni de littérature. Ce sont pour lui des moyens d’expression occasionnels.

Le 28e sommet Afrique France d’octobre 2021 ne sera pas comme ceux qui l’ont précédé. Montpellier n’accueillera pas seulement le gotha des chefs d’États africains. La ville ouvrira ses portes aux pourfendeurs des chefs d’État, à la société civile qui les empêchent de dormir en paix, aux jeunes générations dont ils bouchent l’horizon, et peut-être aux opposants qui convoitent leurs places. Quelle irrévérence de la part ce jeune chef d’État français envers ses aînés africains! Quel honneur pour les hôtes nouveaux de la Françafrique !

Le rituel est désormais obsolescent, et Macron de déclarer : « Nous n’allons pas organiser un sommet classique, en invitant des chefs d’États. Notre objectif est de mettre en avant les personnes qui incarnent le renouvellement générationnel, y compris politique »

Des chefs d’état « troubadours »

Combien seront-ils à Montpellier, ces chefs d’États troubadours qui vont de Sommet en Sommet ? Plus de quarante (40) comme à New Delhi et à Sotchi, ou cinquante-trois, comme à Pékin ? Ce sommet, selon le vœu de Macron, sera original, d’abord parce qu’il y aura de nouveaux invités : sociétés civiles, jeunes générations et intellectuels, ensuite parce que le sommet a déjà – c’est une première – un accompagnateur. Celui-ci, muni d’un mandat présidentiel aurait parcouru douze des cinquante-quatre pays que compte le continent, afin de recueillir des propositions qui alimenteront les débats entre les nouveaux venus et le président français.

J’ignore l’itinéraire de l’accompagnateur, je doute qu’il ait franchi les frontières des grandes agglomérations africaines. Je sais en revanche que les jeunes générations de Niokolokoba au Sénégal, de Gorom-Gorom au Burkina Faso, de Karimama au Bénin, de Bandiagara au Mali d’Agbokoro au Togo, de Kiki au Niger, de Madangou au Gabon ou de Mvoutoum au Cameroun, auraient été ravies de faire des recommandations au grand chef de Paris. Le président français a-t-il pour autant rencontré les vieilles et les anciennes générations, les indigènes, les émancipés, les subalternes, les commis et les hommes lige qui ont servi le colonialisme et le néocolonialisme et qui ont beaucoup à dire.

Qu’est-ce qui sera dit qu’on ne sait pas déjà? qui le dira, et de quelle manière le dira-t-il? N’ira pas à Montpellier qui veut. Il aura une sélection de gens civilisées, qui ne critiquent pas pour détruire, qui critiquent en ménageant.

On verra à Montpellier des Africains nouveaux ayant quitté leurs pays et leur continent pour venir en France débattre de leurs problèmes, des problèmes de leurs pays et de leur continent avec le président de la France. Avec les présidents de leurs pays qui ont aussi fait le voyage, ils ne débattront pas. Ils ne font pas cet exercice en Afrique, ils ne le feront pas en France. Et qu’est-ce qui confère à la France et Macron cette position prédominante sinon les dominations politique, économique, militaire et culturelle, masquées sous les apparats de l’amitié, de l’amour de l’ouverture et de l’intellectualisme? L’initiative du dialogue appartient à Macron, les invités sont les invités de Macron. C’est Macron qui fixe les objectifs à atteindre, ce sont ses mandants – au premier chef Achille M’bembé – qui fixent en les règles. Les invités ont le choix : les accepter et y participer ou les refuser et renoncer à traverser l’Atlantique. Des propositions recueillies et débattues, mais auxquelles Macron n’est lié par aucune obligation, qu’adviendra-t-il ?

On retiendra que l’Afrique après avoir chanté et dansé pendant la Saison Africa 2020 en France métropolitaine et ultramarine, est rentrée chez elle. On retiendra aussi la prééminence de l’intellectualisme dans l’approche des relations entre la France-Afrique, et dans le traitement de ses fondamentaux. Mais l’intellectualisme est plus le fait d’Emmanuel Macron qui met les intellectuels africains en avant, que des intellectuels africains qui savent que les solutions intellectuelles ne sont pas viables. On retiendra enfin que l’Afrique instruite de son histoire, qui s’autodétermine, qui prend en charge son devenir, et qui œuvre à sa totale libération, n’est pas à Montpellier.

Cette Afrique est encore à venir.

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