« Premières dames d’Afrique » (volet 5), Denise Tshisekedi, au service des pauvres

Conseillère aussi discrète que puissante de son mari Félix Tshisekedi, Denise Nyakeru n’a pas tiré un trait sur son enfance malheureuse et ses origines modestes. Arrivée à la plus haute marche de l’Etat, elle a choisi de s’engager pour ceux qui lui ressemblaient avant le pouvoir : les petites gens. Sans se priver de quelques suggestions avisées au président.

Une chronique de Francis Sahel

on père, Étienne Nyakeru, était un « évolué », comme on disait encore sous la colonisation belge, un terme français pour désigner un Africain ou un Asiatique ayant « évolué » en s’européanisant grâce à l’éducation ou par assimilation, partageant les valeurs et adoptant les types de comportement européens.

 Son rêve de jeunesse était d’émigrer en Belgique puis de faire une formation pour travailler dans une structure sanitaire. Orpheline de père et de mère à 9 mois seulement, Denis Nyakeru, né en 1967, à Bukavu, au Sud-Kivu, dans l’arrière-pays, présentait plus le destin d’une Congolaise ordinaire que celui de la future première dame. 

Enfance malheureuse 

Après la disparition de ses deux parents, Denise Nyakeru est recueillie avec ses frères et sœurs par leur oncle l’Abbé Sylvestre Ngami, aumônier catholique des Forces armées zaïroises (à cette époque le nom de la RDC). Un nouveau coup de destin va la frapper en 1985, année de ses 18 ans : son oncle et bienfaiteur trouve la mort dans un tragique accident de la route. Cet événement douloureux va sceller le destin de la jeune femme. Denise Nyakeru réalise peu après le décès de son oncle son rêve de s’envoler pour la Belgique.

Convaincue qu’avec les épreuves de la vie qu’elle a subies, sa vocation est de se mettre au service des autres, elle entame une carrière de soignante dans la capitale de l’ancienne puissance coloniale. C’est là qu’elle va faire la connaissance de Félix Tshisekedi, qui n’était encore que le fils d’Etienne Tshisekedi tour à tour allié puis opposant historique des présidents Mobutu, Kabila père, Kabila fils. Au moment où le couple Denise Nyakeru et Felix, de quatre années son ainé, se formait en Belgique rien ne lui prédisait un destin présidentiel. Félix était plutôt regardé comme un enfant qui doit tout à son patronyme. Ni brillantes études, ni charisme personnel.  

Lorsqu’il s’engage en politique, Denise Nyakeru ne mise pas sur les chances de son mari, elle choisit de rester à Bruxelles pour élever leurs cinq enfants et continuer son travail d’infirmière aux Jardins d’Ariane, une maison de retraite dans la commune de Woluwe-Saint-Lambert, dans le Grand-Bruxelles.  

Longue marche vers le pouvoir 

Lorsqu’au prix des bagarres épiques internes au parti, Félix Tshikedi succède à son père Etienne Tshisekedi à la tête de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UPDS), la principale force d’opposition au président Joseph Kabila, Denise Nyakeru, commence à croire au destin national de son mari. Mais pas encore en ses chances à elle de devenir Première Dame. Tant la vie politique en République démocratique du Congo est un « immense marigot » dans lequel les crocodiles se mangent. Elle sent quelque chose se dessiner lorsque Félix est investi candidat de la présidentielle de 2018. Mais pour Denise, ce n’était pas assez pour tout abandonner en Belgique et rentrer en RDC. Elle n’y viendra finalement que sur le tard pour s’engager dans la campagne présidentielle de Félix.

Un pari gagnant pour les deux : en décembre 2018 celui que l’on ne connaissait que par son patronyme devient cinquième président du Congo, au prix de mille contorsions électorales et même d’un arrangement avec le président sortant Joseph Kabila. En janvier 2019, lorsque Félix Tshisekedi s’installe dans le fauteuil présidentiel, le premier surpris par le succès de cette longue marche vers le pouvoir, c’est d’abord sa femme Denise Nyakeru. Elle, l’ancienne infirmière, va devoir apprendre vite et bien les codes du pouvoir. Elle va devoir endosser son costume de « Très distinguée Première Dame du Congo ».

Surprise générale

Moins de trois mois après l’arrivée de son mari au pouvoir, Denise Nyakeru surprend son monde le 8 mars 2019, à l’occasion de la journée internationale de la femme. « J’ai, avait-elle averti, la prétention de m’exprimer, de m’élever en porte-voix et faire savoir à qui veut entendre les situations réelles de mon peuple, de mon pays. Non, je ne resterai ni interne, ni silencieuse, j’ai fait le choix pas seulement de m’exprimer mais aussi et surtout d’agir ». 

L’avocate des pauvres 

Sous couvert de la « Fondation Denise Nyakeru Tshisekedi (FDNT », la première dame du Congo va définir les grandes causes nationales : la santé de la mère et de l’enfant ; les violences basées sur le genre ; l’autonomisation financière de la femme congolaise. En pareil cas, la politique n’est jamais loin de l’engagement humanitaire. Celle qui n’était quelques mois plus tôt qu’une infirmière dans une maison de retraite à Bruxelles devient en 2019 coup sur coup « Ambassadrice de bonne volonté » du Fonds des Nations unies en matière de population (FNUAP) et « Championne mondiale de la prévention de la violence sexuelles liée aux conflits » auprès du Bureau du Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies chargé de la lutte contre les violences faites aux femmes dans les conflits.  

Entre deux engagements humanitaires, Denise Nyakeru trouve le temps de souffler quelques idées à l’oreille attentive de son mari. Le frère de « la Très Distinguée Première Dame », John Nyakeru, a été nommé, dès mars 2019, au poste stratégique de chef de service du protocole à la présidence de la RDC. A Kinshasa, beaucoup voient la main de Denise dans le dénouement inattendu de l’affaire Vital Kamerhe, ancien directeur de cabinet du président Tshisekedi condamné à 20 ans de prison « pour détournement de fonds publics » par un tribunal de Kinshasa avant d’être totalement blanchi par la même justice congolaise. Denise Nyakeru et Vital Kamerhe ont en commun d’être originaires du Sud-Kivu et d’appartenir tous deux à l’ethnie Mushie. Cela a-t-il pu jouer dans « la clémence » dont a finalement bénéficié Kamerhe ?

Certains défendent avec force que cette hypothèse ne peut être tenue pour farfelue. Au contraire, insistent-t-ils, dans le contexte de la présidentielle incertaine de 2023 Félix Tshisekedi aura besoin des voix du Sud-Kivu que seul le tandem Denise Nyakeru/Vital Kamerhe peut lui assurer. Inutile d’en demander la confirmation à « la Très Distinguée première dame », elle se défendra de toute intervention dans la sphère politique. Par pure modestie surtout. Ceux qui l’ont connue avant et maintenant affirment que le pouvoir ne l’a pas véritablement changée. Ni ostentation, ni éclats de voix à l’égard des ministres, ni même dépenses de prestige. Denise Nyakeru est restée l’ex-infirmière en devenant « Très distinguée Première dame » du Congo. 

Grandes dames africaines (volet 1), Chantal Biya, la régente du Cameroun

« Premières dames africaines » (volet 2), Marième Faye Sall, l’impératrice du Sénégal 

« Premières dames africaines » (volet 3), Sylvia Bongo, la dame de fer 

« Premières dames africaines » (volet 4), Dominique Ouattara, une femme de pouvoir



[Message tronqué]  Afficher l’intégralité du message