Le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed, navigue à vue

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Le chef du gouvernement, Youssef Chahed a évoqué l’éventualité d’une cessation de paiement des pensions de retraite dans une Tunisie au bord du dépot de bilan.

Seule éclaircie dans un paysage économique couvert, le niveau de pluviométrie qui a été bon en mars pourrait permettre à la Tunisie, cette année, d’exporter de l’huile d’olive et ne pas trop importer de blé. Pour le reste, le FMI qui vient d’accorder une tranche de crédit de 257 millions de dollars à la Tunisie se montre très sévère pour l’incapacité du gouvernement tunisien d’entreprendre les réformes économiques nécessaires.

Sous couvert d’une mesure apparemment technique qui permet de fragmenter en quatre tranches au lieu de deux le versement des fonds annuels, l’organisme financier international renforce sa tutelle sur le pays. A chaque tranche, le FMI exige en effet un rapport détaillé sur la situation économique du pays et sur l’état des réformes.

Il reste que l’orthodoxie budgétaire prônée sans imagination excessive par les experts de Washington suppose un pouvoir fort. Ce qui n’est pas le cas dans une Tunisie où l’attelage gouvernemental voit s’opposer un président usé et malade à un Premier ministre jeune et inexpérimenté, avec comme seule obsession, d’un coté comme de l’autre, d’être seul maitre à bord.

Echec sur toute la ligne

La ligne adoptée par Youssef Chahed depuis sa nomination fut de multiplier les mesures financières homéopathiques tout en tentant de préserver de bonnes relations avec l’UGTT, le puissant syndicat tunisien qui, depuis le départ de l’ex président Ben Ali en janvier 2011, tente de favoriser des hausses salariales importantes dans tout le pays pour garantir sa pérennité et son unité.

Peu soutenu par le parti au pouvoir, Nida Tounes, livré au fils du président tunisien Beji Caïd Essebsi, Youssef Chahed a perdu sur tous les tableaux. La multiplication des taxes décidée en début d’année n’a pas suffi à colmater les déficits qui hypothèquent l’action gouvernementale. L’inflation provoquée par la fuite en avant salariale a gravement nui aux exportations tunisiennes. Enfin ses relations se sont gravement dégradées avec l’UGTT qui réclame des changements au sein de l’équipe gouvernementale, dont les principaux ministères économiques ont été confiés aux islamistes du mouvement Ennahdha, avec qui le pouvoir a noué un pacte de non agression depuis 2013-2016.

Tous les clignotants de l’économie tunisienne sont au rouge: les réserves de change s’amenuisent de jour en jour, les produits de première nécessité importés comme un grand nombre de médicaments sont introuvables et les mouvements sociaux se multiplient qui tournent souvent à des jacqueries sans leaders identifiés ni représentant. Enfin pour régler les salaires de fonctionnaires, le pouvoir tunisien est contraint d’emprunter aux banques locales à des taux de 5 ou 6%.

Brasse coulée jusqu’aux municipales

Comme souvent dans la Tunisie post Ben Ali, la classe politique préfère se délecter dans les poisons et délices d’une vie politique pleine de rebondissements plutôt qu’affronter la situation économique et sociale qui n’a cessé de se dégrader.

C’est dire que l’espace public est monopolisé aujourd’hui par la nouvelle polémique qui a surgi sur les travaux de « l’Instance Vérité et Dignité » (IVD), instaurée en 2014 pour rendre justice aux victimes de la dictature en Tunisie. Des députés du parti au pouvoir, Nida Tounes, qui entretiennent souvent de nonnes relations individuelles avec d’anciens cadres du régime de Ben Aloi ont voté contre la prolongation d’un an du mandat de l’IVD, animée par Sihem Ben Sedrine, une opposante emblématique contre la défunte dictature qui entretien de fort bonnes relations avec les islamistes nombreux à avoir été emprisonnés et torturés soue le régime précédent<.« Nous allons continuer notre travail tant que nous n’avons pas reçu de document officiel qui nous ordonne de continuer ou pas » notre tâche, a déclaré la présidente de l’IVD, Sihem Bensedrine.

Nous voici en Tunisie dans cette situation paradoxale où au sommet, le président Beji et le chef du mouvement islamiste Ennahdha, Rached Ghannouchi, s’entendent comme larrons en foire, alors que leurs représentants à l’Assemblée et dans le pays s’écharpent sur le devoir de mémoire. La seule obsession des deux grandes coalitions politiques tunisiens, qu’il s’agisse de Nida Tounes ou Ennhadha, est d’arriver en bonne position lors des élections municipales qui vont avoir lieu au début du mois de mai.

Ces calculs ne tiennent pas compte de « Tunisie des oubliés », sans soute majoritaire, qui n’ira pas voter car elle ne croit guère aux jeux politiciens d’un multipartisme stérile qui l’ont abandonné à son triste sort. Le pouvoir tunisien vit au dessus d’une poudrière mais ne veut pas le savoir.

 

 

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)