Portrait de l’inoxydable mufti Youssef Qaradawi, le prêcheur en chef d’Al Jazira

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Aujourd’hui dans la « tourmente », l’imam vedette d’Al-Jazira est à la fois interdit de parole par le nouvel émir de Doha et recherché par la police égyptienne

3464446_3_2639_la-chaine-financee-par-le-groupe-qatari_28cf6a06c81c6fb47762b65fe480f4aeOn allait l’oublier mais il est bien là, fidèle aux postes cathodiques, l’inoxydable mufti  Youssef Qaradawi, le prêcheur en chef d’Al Jazira. De 1996 à 2003, tant que l’hyper média de Doha semblait soutenir une forme de « modernité », les sermons et conseils de Qaradawi, ses avis émis du haut de son émission « La Charia et la vie » semblaient être une simple concession accordée aux religieux. Comme en France la sainte messe diffusée sur le service public. Personne n’avait compris qu’en réalité l’imam était l’essence même de la chaîne, le cœur de son réacteur. Le but est de demander à Allah de gouverner le monde. Une  solution qui plait à la si religieuse Amérique qui, au fil de l’histoire, de concert avec le reste de l’occident, a toujours combattu les gouvernements arabes laïcs, Nasser étant l’antéchrist. Mais, dans le monde musulman, du perse Mossadegh, premier ministre iranien assez fou pour nationaliser le pétrole en 1951, au sunnite Saddam Hussein, les laïcs ont toujours été les ennemis de Washington.

Youssef Qaradawi est un égyptien né le 9 septembre 1926. Membre très actif des Frères Musulmans il consacre sa vie au triomphe politique de l’islam. Impliqué dans une tentative de meurtre contre Nasser, il fait quatre séjours en prison. En 1960 il soutient une thèse sur la zakât (la charité), et le rôle essentiel  de cette dernière pour résoudre tous les problèmes sociaux. Déchu de sa nationalité il trouve son bonheur sur le chemin de Doha où il vit depuis 1970.

« Le Licite et l’illicite »

En 1990 le religieux polygraphe publie un best-seller dont les échos arrivent jusqu’en France « Le Licite et l’Illicite ». Une sorte de mode d’emploi essentiel pour  vous diriger vers le ciel. Au demeurant, si les passages les plus « hards » ont été purgés dans l’édition française, les homosexuels y sont néanmoins qualifiés « d’êtres nocifs ». Quant au dressage des femmes, occupation qui semble préoccuper les islamistes, il est décrit par le menu. Celui qui, en appliquant les recettes de Qaradawi, n’obtient pas d’épouse soumise, n’est pas digne de se marier. Dompter les créatures n’est pourtant pas difficile. Exemple : « l’époux doit tenter de rectifier de son mieux l’attitude de son épouse à l’aide de mots choisis, en usant de persuasion subtile et en raisonnant. En cas d’échec, il devra faire couche séparée, tâchant ainsi d’éveiller son agréable nature féminine de façon à ce que la sérénité soit restaurée. Si cette approche échoue, il lui est permis de la battre légèrement, avec ses mains, en prenant soin d’éviter le visage ou d’autres parties sensibles. En aucun cas, il ne pourra user d’une canne ou d’aucun autre instrument pouvant causer la douleur ou la blesser ». Dans sa préface publiée en hors d’œuvre d’une « Encyclopédie de la femme », bien sûr rédigée par un imam, Qaradawi rédige son kamasoutra sacré en précisant un peu l’art  « des petites ou des grandes fessées ».

En 2004 notre prédicateur gifleur et fesseur est interdit de séjour en Grande Bretagne, qui découvre un peu tard que les fous de Dieu sont déjà bien assez nombreux dans le pays. Comme le raconte Naoufel Brahimi El Mili, dans son livre décapant sur le « printemps arabe »[1] le mufti a jeté le bouchon allumeur assez loin en qualifiant les attentats suicide  « d’arme donnée par Dieu aux pauvres pour combattre les forts ». L’analyse du Qaradawi en politologue n’a pas convaincu le Foreign Office. Sur le judaïsme, le saint homme est tout aussi nuancé. Dans un prêche sur Al-Jazira il lance: « Tout au long de l’histoire Allah a imposé aux juifs  des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été imposé par Hitler. Avec tout ce qu’il leur a fait  -et bien que les juifs aient exagéré les faits- il a réussi à les remettre à leur place. C’était un châtiment divin. Et si Allah le veut, la prochaine fois ce sera de la main des musulmans ». Le jour où HBJ, le Premier ministre rencontre Shimon Pérès à Doha, l’imam lance à l’antenne « Notre dirigeant devrait maintenant se laver les mains 7 fois de suite »…

Au « Juste milieu » de nulle part

Telle est la pensée politique et l’intime conviction de ce prédicateur suivi par des dizaines de milliers de fidèles dans le monde arabe. En chair et en os, on va même retrouver Qaradawi en train de diriger la prière des « rebelles », place Tahrir au Caire le 18 février 2011. Malin mais pas fou, Qaradawi sait aussi pratiquer la nuance, quand la réputation de l’Émirat l’exige. Ainsi, alors que de nombreux chefs salafistes exultent, lui n’applaudit pas aux attentats du 11 septembre. Parmi les analystes et experts du monde arabe, où l’on retrouve Alain Gresh, journaliste au Monde Diplomatique et excellent connaisseur de ces dossiers, il s’en trouve pour considérer  Qaradawi comme un homme du « juste milieu ».

L’Algérienne Asma Ben Kada, aujourd’hui députée du FLN à l’Assemblée Populaire Algérienne, ancienne femme de Qaradawi, a un jugement plus tranché sur le centrisme de son ex-époux : « Pour moi c’est un agent du Mossad, d’ailleurs il a fait un voyage secret en Israël début 2010 ». L’épouse déçue affirme que le mufti qui dirige aussi l’Union Internationale des Oulémas, a obtenu un « certificat  d’appréciation » du Congrès américain. « La preuve que c’est un agent c’est qu’ il ne figure pas sur la liste des personnes indésirables aux USA ». Pourtant, au départ, la lune de miel entre Asma et Youssef avait bien débuté…

En 1991, le Cheikh Qaradawi doit se rendre à Alger, convoqué comme une star à la « Conférence Islamique de la Pensée » (sic). Pour Youssef c’est aussi l’occasion retrouver Asma, alors sa promise. Faute de vol direct, le religieux fait une escale de quelques heures à Paris. Équipé d’une limousine, un employé du groupe de finances islamiques « El Baraka », est prié d’aller attendre le saint vivant à Roissy. Puis c’est une étape à l’hôtel George V où une suite lui a été réservée. Dans sa chambre, puisque c’est l’heure, Qaradawi demande la direction de La Mecque afin de prier. On lui indique un point au hasard. Son invocation montée au ciel, l’imam est conduit aux Galeries Lafayette où il souhaite « faire du shoping ». Arrivé, il demande la direction du rayon lingerie. L’oracle fait une rafle dans la dentelle, de préférence noire. Puis gagne Orly  heureux pour, avec ses jolis cadeaux, s’envoler vers Alger.

Nouvelles dentelles ? A l’automne 2012 le prédicateur de 86 ans se marie pour la septième fois, là avec une marocaine de 49 ans. C’est l’occasion, pour le savant religieux de se replonger dans ses propres écrits. Par exemple ceux où il exprime son jugement coranique sur la fellation. Et rappelle que cette pratique est « parfaitement autorisée entre un homme et une femme consentants ». Comme le diable, Qaradawi se niche dans les détails, qui ne peuvent être triviaux puisqu’ils sont saints : « S’il s’agit d’embrasser le pénis, les musulmans l’ont admis, ce n’est pas un mal. Si le but est l’éjaculation, c’est détestable. Mais on ne peut pas l’interdire ». Voilà un directeur de conscience comme on les aime.

C’est là le guide qui, par le truchement des ondes  d’Al-Jazira, a abreuvé et abreuve encore des centaines de milliers de musulmans. Le bonus est que ce savant est aussi la voix de l’Émir et de la si humaniste Cheikha. On notera que dans la kyrielle de grands défenseurs des « droits de l’homme », ceux qui se bousculent à Doha ou à Paris, dans les salons de l’ambassade de la rue de Tilsit, n’ont jamais eu un petit instant de libre pour interroger leurs hôtes sur les discours tenus par le guide spirituel du Qatar…

C’est sous les applaudissements de la « communauté internationale » que l’Émir à lancé, pour Al-Jazira, une antenne de plus, cette fois en Bosnie. Tiens, pourquoi donc ce petit pays ?Un foyer de l’islam que les Ottomans ont enrichi, converti, puis laissé derrière eux après colonisation. Pour le Qatar, réactiver une foi bien trop molle au cœur de l’Europe, est un souci premier. Demain c’est aux États-Unis qu’Al-Jazira va étendre ses ondes. L’Émir a racheté, Current TV, la chaine de télévision de l’ex-président des États-Unis – élu mais non proclamé- Al Gore. La question est posée : si les sermons de Qaradawi sont traduits en anglais, va-t-il faire la nique aux plus cotés des télévangélistes ? On nous promet même une version d’Al-Jazira qui, depuis Tunis, la nouvelle colonie de Doha, émettrait en français. Une calamité que Sarkozy avait toujours réussi à repousser.

Une anecdote permet de mesurer la place prise par Al-Jazira dans l’imaginaire de nos élus qui ne parlent pas une syllabe d’arabe. La scène se passe au Sénat, lors de l’examen d’un surprenant texte de loi, parfaitement dérogatoire, qui prévoit que les qataris n’auront pas à payer de taxes sur leurs plus values immobilières… Voilà que le trop méconnu Adrien Gouteyron, le rapporteur UMP du projet, s’exalte pour convaincre ses collègues de bien voter. Il évoque Al-Jazira et affirme, en expert : « La chaîne qatarie a révolutionné la scène médiatique arabe, transformé les mentalités et représenté un formidable vecteur de projection extérieur du Qatar ».

Au sénateur Gouteyron, offrons donc « Le licite et l’illicite », avec un marque pages en dentelle noire.

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