Enquêtes judiciaires, durcissement législatif : au Sénégal, les homosexuels sont pris pour cible par des autorités, dont l’inclination répressive est soupçonnée d’arrière-pensées politiques.
Par Mor Amar
Depuis le mois de février, une traque inédite a été déclenchée par les autorités judiciaires sénégalaises contre les homosexuels. C’est un dossier tentaculaire qui n’en finit pas de défrayer la chronique. À ce jour, la presse locale fait état de 64 personnes interpellées rien que dans ce qu’on appelle désormais l’affaire Pape Cheikh Diallo, du nom de ce célèbre animateur du Groupe Futurs médias appartenant au chanteur Youssou Ndour. Sur les 64 mis en cause, 62 ont été placés sous mandat de dépôt, 02 sous contrôle judiciaire. Parmi eux : des personnalités du showbiz, des hommes de médias (journalistes et chroniqueurs), des religieux et un homme politique, le 2e adjoint au maire de Yoff (l’une des 19 communes de la ville de Dakar).
À côté de ce dossier confié à la gendarmerie, le pays est aussi secoué par l’affaire du Français Pierre Robert, confiée à la Division des investigations criminelles de la police, suite à une commission rogatoire de la justice française. Arrêté en France depuis 2025 pour pédocriminalité, ce retraité de Beauvais est soupçonné d’être l’animateur d’un vaste réseau pédocriminel chargé de recruter de petits garçons vulnérables (enfants de la rue par exemple), de les initier aux rapports avec des personnes de même sexe à travers des « écoles du sexe »… Ces relations sexuelles étaient souvent filmées et envoyées au Français moyennant des sommes d’argent. Là également, plus d’une dizaine d’arrestations ont été enregistrées.
Aux origines d’un dossier foisonnant
Le point commun des deux enquêtes, c’est qu’elles mêlent homosexualité et transmission volontaire du VIH-sida. Cet aspect a suscité un émoi inédit dans l’opinion publique et justifié des investigations poussées des autorités judiciaires sénégalaises pour démanteler ces réseaux. Les organisations de lutte contre l’homosexualité ont saisi l’occasion pour rappeler au Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) au pouvoir ses promesses électorales de criminalisation d’une pratique considérée comme déviante.
Le 24 février 2026, le Premier ministre et leader de Pastef monte au créneau pour rassurer ses ex-compagnons sur la constance de sa détermination à lutter contre l’homosexualité. Il en fait presque une affaire personnelle pour en tirer tous les dividendes. « J’ai déposé moi-même le projet de loi. C’est le premier projet que je porte moi-même, et je l’assume », martèle Ousmane Sonko avec conviction. Le 11 mars 2026, le projet de loi portant modification de l’article 319 du Code pénal et durcissant les peines encourues est adopté à l’Assemblée nationale par une très large majorité (135 voix pour ; 03 abstentions).
Le minimum de la peine prévue pour les « actes contre nature » passe ainsi de 01 an à 05 ans. Le maximum, de 05 ans à 10 ans. Dans le même sillage, l’amende augmente d’un minimum de 100 000 à 2 millions de francs CFA et d’un maximum de 1,5 à 10 millions de francs CFA. La nouvelle disposition considère comme acte contre nature : « tout acte sexuel ou à caractère sexuel entre deux personnes de même sexe ; tout acte sexuel ou à caractère sexuel commis par une personne de l’un ou l’autre sexe sur un cadavre humain ou sur un animal ». Le texte n’est pas rétroactif.
Les médias et les ONG dans le viseur de la nouvelle loi
Désormais, pour ces infractions, le juge ne pourra plus prononcer le sursis, ni réduire l’emprisonnement en dessous du minimum de la peine prévue : il est obligé de prononcer au moins les cinq ans dans le cas où la personne poursuivie est déclarée coupable. Le législateur prévoit également la répression de l’apologie et du financement de l’homosexualité avec des peines d’emprisonnement s’échelonnant entre 3 et 7 ans. Ces incriminations n’existaient pas auparavant et elles exposent aussi bien les organisations de défense des droits de l’homme que les professionnels des médias.
En effet, aux termes de l’alinéa 5 de la nouvelle disposition, « constitue l’apologie d’un acte contre nature toute représentation publique, par la parole, l’écrit, l’image, le geste, le son ou par tout autre procédé quelconque, tendant à promouvoir l’homosexualité, la bisexualité, la transsexualité, la zoophilie, la nécrophilie ou toute autre pratique assimilée».
Cette formulation expose les journalistes qui seraient tentés de donner la parole aux défenseurs des LGBT, selon de nombreux juristes. Un procureur précise sur ce point : « Il faut savoir que pour tout ce qui est apologie, le délit est constitué par la publication. Si vous publiez, en toute connaissance de cause, ces paroles ou ces représentations, vous êtes dans le champ de l’incrimination. Mais si la personne dérape en direct sans que le journaliste ne puisse faire quoi que ce soit, là on peut cerner l’intention délictuelle ou non.»
Des conséquences incalculables sur la santé publique
Au-delà de cet aspect purement juridique, les dossiers en cours suscitent une vraie préoccupation de santé publique à cause des cas supposés de transmission volontaire du VIH-sida. Selon les éléments de l’enquête qui ont filtré depuis début février, plusieurs personnes interpellées sont porteuses du VIH et se livraient à des rapports sexuels non protégés. Il a été également rapporté dans la presse que l’animateur Pape C. Diallo avait fait l’objet d’accusations de transmission du VIH en 2019 (NDLR : Dans cette dernière affaire, c’est Pape C. Diallo qui avait porté plainte contre quelqu’un s’étant présenté comme son partenaire, pour collecte illicite de données personnelles et menace de divulgation. Au cours de l’enquête, la personne poursuivie s’était dite victime de trahison de la part de PCD qui lui aurait inoculé la maladie).
La concomitance avec l’affaire Pierre Robert a donné à ce dossier une tournure spectaculaire, les enquêteurs n’hésitant pas à fouiller dans l’intimité des mis en cause pour dénicher d’éventuelles connexions avec d’autres individus.
Au sein des organisations qui travaillent avec les communautés LGBT, notamment dans le cadre de la lutte contre le VIH-sida, le malaise est palpable. La peur d’être ciblé ou traîné dans la boue domine. « J’avoue que nous ne sommes pas à l’aise dans le contexte actuel. Nous sommes obligés, parfois, de prendre nos distances parce que nous sommes des Sénégalais et avons aussi des familles », témoigne M. D..
La peur des ONG et des malades
Dans une tribune publiée il y a quelques semaines, le Réseau national des populations clés dans la lutte contre le VIH-Sida (Renapoc) dénonçait les attaques contre ses membres. Des influenceurs divulgueraient sur les réseaux sociaux les noms, adresses, numéros de téléphone et mails des responsables des associations membres du réseau, les accusant de faire la promotion de l’homosexualité. Ce qui est faux, recadre l’organisation, qui rappelle que ses membres travaillent surtout dans la lutte contre le VIH. C’est à ce titre seulement qu’ils sont en contact avec les groupes vulnérables comme les MSM (les hommes ayant des rapports avec des hommes).
Cette vague de peur et d’inquiétude affecte surtout les personnes vivant avec le VIH. D’après le Renapoc, il a été constaté une diminution des consultations des personnes vivant avec le VIH, qui craignent non seulement d’être arrêtées mais aussi d’être stigmatisées. « La communauté homosexuelle tente de se réfugier dans les pays limitrophes avec un risque d’interruption de leur traitement, ce qui à long terme peut entraîner des complications dans les soins », alerte le réseau, qui a également suspendu ses activités de sensibilisation au dépistage.
Ces risques ne concernent pas seulement les communautés LGBT. Ils affectent tous les porteurs du virus qui sont obligés de se cacher davantage à cause de la stigmatisation. M. D. explique : « Tel que le problème est présenté, on a l’impression que tout porteur du VIH est homosexuel et vice-versa. Ce qui rend la problématique encore plus complexe. » Notre interlocuteur pense également aux nombreux bisexuels qui risquent de se détourner des traitements : « Ce sont les personnes qui ont des rapports avec les deux sexes. Avec la
stigmatisation en cours, il y a un risque qu’ils se détournent des traitements. Ce qui pourrait engendrer de lourdes conséquences sanitaires.»
Inquiétudes sur le financement de la riposte contre le sida
Toutefois, souligne la source, il est possible que le durcissement de la répression ait un effet positif sur la santé publique : « ces multiples arrestations suscitent également la peur au sein de ces groupes exposés, ce qui limite les contacts. Et s’il y a moins de contacts entre acteurs de transmission, ça peut se traduire par une diminution des nouvelles infections», poursuit M. D.
L’autre préoccupation pour les organisations, c’est l’avenir même du financement de la lutte contre le VIH-sida. Il faut noter que le gouvernement, qui est prompt à clamer sa souveraineté, est jusqu’ici incapable d’assurer le financement de la riposte contre le sida.
« Les données prévisionnelles disponibles sur les financements montrent qu’en 2024, près de 70,1 % des ressources consacrées à la lutte contre le sida au Sénégal proviennent de donateurs étrangers, comme en 2023 (70,1 %) », informait le Comité national de lutte contre le Sida (CNLS) dans son dernier rapport, daté d’octobre 2025. Les principaux bailleurs étaient l’USAID, mis à l’arrêt forcé par Donald Trump, et le Fonds mondial de lutte contre le sida.
Quand l’homosexualité fait passer le coût de la vie à la trappe
Le sujet est devenu pour Pastef ce que l’immigration est à l’extrême droite française. C’est-à-dire un thème de campagne majeur pour conquérir ou plutôt satisfaire un certain électorat. La ligne du parti est claire : s’ériger en gardien des « valeurs sénégalaises », présenter certains adversaires, en particulier ceux de l’ancien régime, comme les protecteurs des homosexuels.
Le député non inscrit Thierno Alassane Sall fustige, pour sa part, ce qu’il considère comme une instrumentalisation de cette thématique par le parti au pouvoir. Pour lui, Pastef s’est renié en optant pour le durcissement et non plus la criminalisation comme il l’avait promis. « C’est vous qui meniez une campagne de dénigrement et d’intoxication, à des fins uniquement électoralistes. On parle de l’homosexualité, mais c’est aussi le cas pour le franc CFA, les fonds politiques…. Si vous y aviez vraiment cru, vous auriez procédé à la criminalisation conformément à vos engagements dès les premiers jours de votre gouvernance. Mais vous avez toujours été dans la manipulation », a dénoncé l’opposant, qui accuse le régime d’avoir versé dans le populisme pour accéder au pouvoir. « Comme on dit, le meilleur ennemi du populisme c’est l’exercice du pouvoir. Je ne voterai pas votre loi parce que c’est une loi de tromperie », a fulminé l’ancien ministre démissionnaire du gouvernement de Macky Sall.
Le même discours est repris par le camp de l’ancien Président, qui reproche au Premier ministre sa reculade. À ces griefs, Ousmane Sonko rétorque : « Quand on parle de ce sujet, il y a des gens qui devraient se taire. La question ne les a jamais intéressés. Ils vont s’agiter ici, mais après, c’est eux qui vont voir leurs maîtres occidentaux pour essayer de vilipender le gouvernement….. »
Les limites de la souveraineté
À en croire le Premier ministre, ce combat, c’est aussi un combat d’autonomie de décision et de souveraineté. Il ne compte pas reculer d’un iota malgré ce qu’il considère comme des pressions extérieures. Répondant à la sortie d’une ministre wallonne qui préconisait la révision de l’aide au Sénégal en raison de cette loi, le leader souverainiste a déclaré : « J’ai vu un pays menacer de couper ses financements en faveur du Sénégal à cause de la loi contre l’homosexualité. Dès que je retourne à Dakar, je vais leur écrire pour leur demander de garder leurs financements », a-t-il réagi depuis son fief de Ziguinchor lors de la fête de l’Eid El fitr.
Mais la souveraineté, lui rétorquent certains, c’est aussi d’avoir les moyens de financer sa politique. Ce qui n’est pas le cas du Sénégal comme indiqué plus haut. « Nous sommes tous pour la souveraineté et reconnaissons à l’État son droit de légiférer sur ces questions. Mais il faut le faire avec responsabilité, parce que nous avons besoin des autres pour le financement des gaps, surtout en matière de lutte contre le sida où les déficits de financement sont importants », prévient un militant associatif engagé dans la lutte contre le VIH, s’exprimant sous couvert de l’anonymat. Au nom de la santé publique, des efforts doivent être accomplis pour régler les vraies questions. « L’État, la société ne peuvent dégager leur responsabilité par rapport à cette menace », conclut-il.

