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Législatives Mauritanie (1/6), une décennie perdue 2008-2018

Le coup d’État en 2008 de l’actuel président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, a interrompu une expérience démocratique prometteuse pour le pays. Voici le premier volet d’une série de six papiers, signés Moussa Fall, président du Mouvement pour un changement démocratique, à la veille des  élections législatives de septembre prochain

MAURITANIE, UNE DECENNIE PERDUE

Le 6 août 2008, le coup d’état militaire de Mohamed Ould Abdel Aziz est venu interrompre un processus démocratique amorcé 15 mois plus tôt par l’arrivée d’un président civil élu à l’issue des élections les plus transparentes que le pays ait connues depuis son indépendance. La facilité avec laquelle ce coup de force a fini par s’imposer, en dépit de la résistance appréciable menée par l’opposition organisée au sein du Front National pour la Défense de la Démocratie (FNDD), s’explique peut-être, comme certains analystes l’ont souligné, par le niveau encore insuffisant de la demande réelle de démocratisation au sein des populations, dans le pays. Autrement, comment comprendre la réaction des populations en Turquie et dans bien d’autres pays contre les coups de force (y compris en Afrique de l’Ouest), qui se sont soulevées pour défendre leurs acquis démocratiques alors qu’en Mauritanie des hommes d’affaires, des élus et même des partis de l’opposition, et non des moindres, ont soutenu les putschistes, leurrés par leurs déclarations d’intention. Comment aussi comprendre la réaction, allant de la résignation, à la bénédiction de la communauté internationale autrement que par la hiérarchie des priorités qui relègue au second plan la démocratisation des états et leur bonne gouvernance par rapport aux préoccupations de l’heure : la lutte contre le terrorisme et l’émigration clandestine vers l’Europe.

Les textes fondateurs de la courte expérience démocratique que la Mauritanie a connu dans le passé avaient alors été élaborés avec maîtrise par le gouvernement de la transition de 2005 à 2007 sous la présidence de feu Ely Ould Mohamed Vall. Durant cette courte période, et sous la supervision des autorités de la transition, une Commission Électorale Nationale Indépendante et consensuelle avait organisé, dans l’impartialité et la transparence, des compétitions électorales notamment la présidentielle de 2007.

Respectant leur engagement, les autorités de la transition ont, à l’issue de ces élections transmis le pouvoir à un président élu démocratiquement. Ce fut un évènement majeur qui devait inaugurer une nouvelle ère pour le pays.

Sitôt élu, le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi a engagé des réformes innovantes allant dans le sens de l’amélioration de la qualité de la gouvernance du pays, conformément à ses engagements de campagne. Une équipe gouvernementale avait été mise en place avec un premier ministre et des ministres responsabilisés sur la base d’une lettre de mission et bénéficiant, chacun, d’une large marge de manœuvre.

Les institutions exerçaient leurs missions dans l’indépendance et le respect. Le parlement en particulier était représentatif avec une présence significative de l’ensemble des partis politiques. Les débats parlementaires étaient suivis avec intérêt par les téléspectateurs pour leur qualité et le niveau des députes et des sénateurs.

Des avancées notables avaient été enregistrées sur le front de l’unité nationale et de la cohésion sociale. La loi incriminant l’esclavage avait été élaborée par voie de concertation et promulguée. Le retour des déportés avait été organisé dans des conditions convenables.

Un Commissariat chargé de la promotion de l’investissement avait été créé et une concertation avait été engagée avec le privé pour favoriser le développement des affaires dans le pays.

L’ensemble des partenaires au développement avaient manifesté leur disponibilité pour encourager et appuyer la réussite de l’expérience de démocratisation du pays. Cette disponibilité avait été exprimée lors des travaux du groupe consultatif organisés en décembre 2007 à Paris pour mobiliser les financements nécessaires au programme national d’investissement.

Cette expérience inédite, malgré des imperfections inévitables à ses débuts, voulait engager le pays sur la voie d’un réel développement économique et social et d’une réelle démocratisation avec à l’horizon l’organisation d’élections transparentes autorisant l’alternance pacifique au pouvoir. Malheureusement cette expérience s’était déroulée dans un climat peu propice, marqué par une hausse vertigineuse des prix à l’importation des produits de première nécessité, par la fragilité de l’assise politique du pouvoir avec, à l’époque, une majorité diffuse, hétérogène et surtout par l’absence d’une emprise réelle sur les forces armées et de sécurité.

Ces différentes failles avaient été exploitées pour fomenter une fronde déstabilisatrice qui a abouti au coup d’État d’août 2008. Ce fut alors la restauration de l’autocratie en tant que méthode d’administration du pays. Autre système, autre style. Le pouvoir personnel a remplacé le respect de la loi, la concertation et la responsabilisation. L’improvisation s’est substituée à la programmation réfléchie. L’outrance a pris la place de la retenue. Les administrations et les entreprises ont été mises sous tutelle. Même l’organisation du patronat n’a pas échappé à cette règle. L’équilibre des pouvoirs a été ignoré, les libertés muselées. Les conséquences économiques et sociales de ce type de gouvernance seront traitées dans les autres parties de ce document. Dans ce chapitre nous nous limiterons à la gouvernance politique.

Le président démocratiquement élu avait été emprisonné et, en réaction au coup d’État, l’opposition unie au sein du Front National pour la Défense de la Démocratie (FNDD) avait organisé des manifestations qui avaient été sauvagement réprimées. Depuis, le pays vit une crise politique ouverte constamment entretenue par l’attitude autocratique et dédaigneuse du chef de l’État envers l’opposition démocratique.

Le pays avait alors basculé dans une ère nouvelle, une ère de non-droit, marquée par un net recul du processus démocratique, un pouvoir personnel sans partage et un déni permanent de la loi. Pour illustrer cet état de fait, nous donnerons quelques exemples concrets qui démontrent le peu de cas que l’actuel Chef de l’État fait de la Loi et son mépris envers les institutions de la République :

En l’absence d’un dialogue sérieux et crédible que le pouvoir s’est obstiné à refuser, les élections législatives et municipales de 2013 se sont déroulées dans des conditions de partialité manifeste de l’administration et de certains généraux de l’armée en appui aux candidats du pouvoir. La grande majorité des partis de l’opposition avait décrété le boycott de ce scrutin. Ces circonstances ont permis l’élection d’une majorité automatiquement consentante n’exerçant aucun contrepouvoir face à l’exécutif. Les législatives de 2013 ont mis en place un parlement non représentatif et irrespectueux de ses missions au service de la Nation que sont : le droit d’amendement et d’approbation de la politique budgétaire ; le droit d’investigation, le droit de création de commissions d’enquête et de contrôle sur l’emploi de l’argent public ; le droit d’information par des missions et des groupes de travail ; le droit de censure du gouvernement. Le rôle du parlement est en effet essentiel dans la vie de la nation et ce rôle a été réduit à sa plus simple expression ces dernières années. On se trouve ici en présence d’une des principales sources des dérives évoquées plus haut.

La présidentielle de 2014 avait été boycottée, pour les mêmes raisons, par la totalité des formations de l’opposition. L’absence de candidats de l’opposition explique le score astronomique obtenu par l’actuel chef de l’État (81,89%) et le bourrage des urnes massivement pratiqué, surtout à l’intérieur du pays, n’a pas pu masquer l’ampleur du boycott prôné par l’opposition. Le taux officiel de participation était de 54 %.

L’article 50 de la Constitution stipule : « Aucun membre du Parlement ne peut être poursuivi, recherché, arrêté, détenu ou jugé à l’occasion des opinions ou des votes émis par lui dans l’exercice de ses fonctions ». Un sénateur, Mohamed Ould Ghadde, a été arrêté et mis en prison depuis le 10 août 2017 alors qu’il jouissait de son immunité parlementaire. Une sénatrice, Madame Vervoure mint Babe est objet d’un mandat d’arrêt international émis en août 2017 et plusieurs autres sénateurs sont placés sous contrôle judiciaire. Tous n’ont fait que voter contre un projet de loi proposé par le pouvoir. Dans ce même dossier des journalistes, des responsables syndicalistes et des hommes d’affaires parmi lesquels Mohamed Ould Bouamatou sont poursuivis et persécutés pour leurs opinions et leur engagement politique.

 

Malgré les moyens considérables mobilisés par le pouvoir, qui a usé de la carotte et surtout du bâton, le référendum avait été boycotté par l’écrasante majorité des mauritaniens, d’abord pour son illégalité, ensuite par le caractère impopulaire des réformes proposées. Ce boycott massif, dont tout le monde a été témoin, n’a pas empêché le pouvoir de sortir des résultats truqués, proclamant la victoire du ‘’oui’’.

 

Il ressort que l’accès au pouvoir par les urnes – un temps entraperçu entre fin 2005 et début 2008 – n’est plus d’actualité car la partialité de l’État et son refus d’observer une neutralité indispensable pour l’organisation d’élections libres et transparentes, constitue l’obstacle majeur à une telle alternance. Cette partialité est la véritable cause de la crise politique que traverse le pays depuis l’avènement du coup d’État de 2008. L’obstruction de l’accès au pouvoir par des voies démocratiques expose le pays à de graves perturbations dans une période à hauts risques marquée par la menace terroriste, la résurgence du tribalisme et des particularismes, le développement de l’intégrisme, l’extrême pauvreté endémique avec ses facteurs d’aggravation que sont les aléas climatiques et la hausse inconsidérée des prix.

 

 

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