Téléchargez nos applis
Disponible sur Google Play
Accueil À la Une Madagascar. Doutes sur la véracité d’un complot contre le régime

Madagascar. Doutes sur la véracité d’un complot contre le régime

Le président de la Refondation en visite à l'école militaire de Fianarantsoa, le 6 avril.

Les autorités malgaches ont annoncé l’arrestation de 11 suspects dans le cadre d’un complot contre le président de la Refondation de la République (PRRM), le colonel Michael Randrianirina. Mais le profil des mis en cause et le contexte politique font douter de la réalité du crime. 

Par Daniel Sainte-Roche

Au total treize individus, dont des militaires, seraient impliqués dans un projet de « tentative d’assassinat » et de « tentative de prise de pouvoir illégale ». Le général à la retraite Jean Alfred Rakotomaronirina, directeur général éphémère du Fonds souverain malagasy (FSM) de janvier à mars 2026, figure parmi les personnes incarcérées, a révélé la ministre de la Justice Fanirisoa Erinaivo. Par ailleurs, la procureure de la République Narindra Navalona Rakotoniaina désigne le colonel Patrick Rakotomamonjy, personnalité toujours en en fuite, comme le principal instigateur de cette tentative d’attentat.

Le général Alfred Rakotomaronirina. En septembre 2025, il avait appelé les forces de l’ordre à ne pas tirer sur  la Gen Z.

Les militaires impliqués dans ce complot sont ceux qui ont osé dénoncer publiquement les dérives de l’actuel pouvoir de transition et certains étaient même descendus sur la mythique place du 13-Mai d’Antananarivo pour réclamer un véritable changement dans la conduite des affaires du pays.

Mais le feu roulant se concentre sur le colonel Patrick Rakotomamonjy, le premier militaire en activité ayant osé fustiger la capture de l’État et la corruption politique systémique organisées par Mamy Ravatomanga et Andry Rajoelina. Nommé directeur des doléances après la prise de pouvoir par les militaires en octobre 2025, le colonel Patrick Rakotomamonjy a été limogé au bout de deux mois pour avoir refusé de collaborer avec les affairistes qui noyautent le régime de transition du colonel Michael Randrianirina.

Scepticisme 

L’annonce de ce complot a été froidement accueillie par le grand public, où elle est généralement perçue comme une manœuvre de diversion pour masquer les nombreux signes de mauvaise gouvernance qui ont émaillé ces cinq mois de « régime de refondation ». Ainsi, Norbert I., étudiant à l’Université catholique, fait remarquer que l’actuel pouvoir de transition calque ses démarches sur celle de Andry Rajoelina et provoque la déception parmi ses sympathisants de la première heure.

« Pitoyablement, les actuels dirigeants pensent qu’on peut facilement berner le simple citoyen par des histoires à dormir debout », affirme-t-il. Et de rappeler l’épisode de novembre 2025 où les communicateurs des colonels au pouvoir avaient annoncé l’arrestation de deux étrangers suspectés de vouloir renverser le colonel Michael Randrianirina. Les seules preuves fournies consistaient alors en une « importante somme d’argent en liquide » [ndlr : 2 milliards d’ariary, l’équivalent de 385 000 euros], ainsi que des armes à feu [« trois puissants fusils de chasse et trois pistolets automatiques »].

Ces communicateurs semblent récidiver actuellement avec le narratif entourant l’arrestation de ces 11 personnes, qui avance des arguments à peine plus sophistiqués (on parle de la découverte de 20 milliards d’ariary, comme si un auteur de coup d’État pouvait être assez sot pour garder dans son compte bancaire une telle somme sans éveiller les soupçons !!!). Norbert est péremptoire : « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ! ». Pour lui, ceux qui poursuivent le colonel Patrick veulent le museler, après les nombreux « ampamoaka » (grands déballages) qu’il a diffusés sur les réseaux sociaux, lançant des accusations très précises sur les « mafias » qui dictent les grandes décisions dans le pays.

Le colonel Patrick, accusé d’être l’instigateur du complot. 

Parmi ces révélations, le colonel Patrick a par exemple déclaré que l’ancien ministre de l’Énergie Ralitera Ny Ando Jurice, malgré des résultats positifs à son actif, n’avait pas été reconduit parce qu’il gênait l’intérêt des fournisseurs d’énergie de la société nationale d’eau et d’électricité (Jirama). Il a aussi dénoncé l’existence de nombreux vols de jets privés partis vers les pays du Golfe avec des chargements
mystérieux. On ne s’étonne donc pas qu’il se trouve aujourd’hui dans le collimateur des autorités qui, comme celles qui les ont précédées, se sont distinguées dans le montage de dossiers fallacieux pour incriminer les opposants.

Une procureure peu crédible

Le scepticisme d’une partie du public est aussi nourri par le fait que l’affaire soit annoncée par Narindra Navalona Rakotoniaina, une procureure ayant la réputation de magistrate carriériste prompte à obéir à sa hiérarchie sans discernement. La méfiance est aujourd’hui généralisée car la justice malgache connaît, depuis le coup d’État de 2009, une crise de légitimité.

Dans un message vidéo, l’opposant D. Lemarin a ainsi interpellé sévèrement la procureure : « Il est de votre devoir de protéger la loi et la constitution et de maintenir l’ordre public. Or, face à la situation actuelle, vous ne vous acquittez pas correctement de cette responsabilité en ne poursuivant pas la mafia indo-pakistanaise et la junte qui a pris le pouvoir par la force (ndlr : en octobre 2025) ». Et de continuer : «Au lieu de cela, vous arrêtez ceux qui protègent la loi et la République. Ceux qui ont violé la loi restent impunis et continuent leurs méfaits, pillant les richesses nationales ». La justice doit être impartiale et non un instrument politique, affirme-t-il, avant de conclure : « Le peuple malgache a perdu confiance en vous car vous protégez les voleurs et les putschistes ».

Un clivage réel parmi les officiers

Nonobstant l’incrédulité du simple citoyen, force est de constater que l’existence d’un clivage parmi les officiers est une réalité. Ce phénomène est dû en premier lieu à la politisation des carrières au sein des forces armées. La sélection de la dernière fournée d’officiers promus au grade de généraux s’est faite, par exemple, sur des critères d’allégeance, privilégiant ceux qui étaient favorables à la « lutte » (de septembre 2025). On assiste par ailleurs à l’ethnicisation de l’attribution des postes de commandement.

Cependant, en dépit de l’existence de ces divisions, une large partie de l’opinion publique se refuse à croire que les officiers sont réduits à s’entretuer. « Tout peut cependant arriver, car Madagascar est au centre d’une guerre d’influence géopolitique », prévient cet officier qui a collaboré, dans le passé, avec le Service militaire d’action au développement (SMAD). Français, Russes, Chinois, Américains, Émiratis, Turcs déploient leurs appareils de capture dans une action de séduction de l’élite politique et militaire malgache. Et dans ce petit jeu, les Russes devancent de loin leurs concurrents potentiels, en arrivant à placer dans le « premier cercle » du colonel Michael Randrianirina des Russophiles déclarés. Pour ne citer que les têtes de pont : Siteny Andrianasoloniako, le président de l’Assemblée nationale, Onitiana Realy Voahariniaina, la directrice de cabinet du PRRM, et le mari de cette dernière, Briand Joseph Andrianirina, le propre frère du PRRM.

Et la source de rappeler que partout en Afrique, la Russie répond présente quand un gouvernement se trouve sous sanction des organisations régionales et des Nations Unies après un changement de pouvoir extra-constitutionnel. Elle a donc intérêt à ce que les situations conflictuelles perdurent. Il en était ainsi au Soudan, où le soutien russe au gouvernement militaire a conduit à l’échec de la transition et précipité ce pays dans la guerre civile. Considérée sous cet aspect, la question se pose alors de savoir si le climat d’instabilité instauré par ces accusations de complot ainsi que les dérives régionalistes constatées à Madagascar ces derniers temps ne constituent
pas une vaste manipulation fomentée par des proxys pour exacerber les conflits. Et subsidiairement, justifier l’acquisition récente de tanks et de drones russes ainsi que la présence des hommes d’Africa Corps, qui se pavanent dans les endroits les plus inattendus… comme les travées de l’Assemblée nationale !

Madagascar : la croisade bruyante du colonel Patrick