
Dans Sahara Rouge, Alissa Descotes-Toyosaki raconte presque quinze ans de quête personnelle et politique. Autour de l’uranium d’abord, happée par la catastrophe de Fukushima alors qu’elle est de retour au Japon puis aux abords empoisonnés des mines du nord du Niger. De mine en mine, sa passion pour le Sahara et ses populations la conduit également en reportage auprès d’orpailleurs du Niger avant que la guerre, déclenchée en 2012 par l’effondrement des régions du septentrion malien sous les coups de groupes armés rebelles et djihadistes, ne jette un sombre voile sur la région. Interviewée par Mondafrique, elle raconte son Sahara.
Par Nathalie Prévost

Mondafrique : Votre livre précédent, La Caravanière, était le récit d’une initiation au désert, puis d’un éblouissement, presque mystique, aux côtés des Touaregs. Cette fois, avec Sahara Rouge, vous ouvrez une page beaucoup plus noire. Plusieurs fils mortifères s’y entrelacent. L’uranium d’abord, de Fukushima aux mines du nord du Niger. La lutte anti-migratoire de l’Union européenne qui consacre un mouvement de fermeture. Puis la guerre, avec l’émergence du djihadisme et, finalement, la répression et l’exil. Sahara Rouge est-il le livre d’une initiation politique?
Alissa Descotes-Toyosaki : Je suis arrivée par hasard au Japon trois jours avant le 11 mars 2011, le jour de la triple catastrophe de Fukushima. Cet événement a été un bouleversement aussi important pour moi que le jour où j’ai rencontré le Sahara. C’était l’expression d’une force du destin telle qu’elle m’aspirait sans que je me pose de question. C’est pour cela que je suis restée – pas par héroïsme – pendant ces jours où les réacteurs explosaient les uns après les autres. Je me disais : ‘si c’est mon destin, il va se passer quelque chose ; je n’ai qu’à attendre.’
J’appelle alors par hasard un ami journaliste au Figaro et je pars dans le Tohoku alors que tous les correspondants étrangers ont été rapatriés. Mon histoire avec le journalisme et ma conscience politique naissent à ce moment-là. J’ai 40 ans et me voilà forcée de me rendre sur ces terres dévastées. J’aurais préféré rester faire du chameau pendant dix ans … mais j’accepte. Il faut dire qu’au même moment, les choses sont en train de tourner au vinaigre dans mon oasis de refuge : en 2011, une touriste italienne est prise en otage au sud de Djanet, dans le Sahara algérien, et cela sonne l’arrêt du tourisme. Quand j’arrive au Japon, je sais déjà que je vais devoir me recycler dans quelque chose d’autre. Je suis disponible et je n’ai rien à perdre. Pour Libération, je vais dans les régions touchées par le tsunami au nord de Fukushima. Mais dans les zones ultra contaminées autour de la centrale de Fukushima Daiichi, il n’y a aucun journaliste étranger. Seuls quelques photojournalistes japonais y sont allés. Moi, j’y pénètre près d’un mois après. Et là commence mon travail sur Fukushima, où je suis emportée par quelque chose de magnétique. On a vécu au Japon et à Tokyo une sorte d’apocalypse. On a vu Tokyo dans le noir, une chose inimaginable. On est dans le monde du futur, avec des retombées radioactives et une marque pour la vie. Jusqu’à maintenant.

Mondafrique : Sur quoi a porté votre travail ?
A.D-T. : J’ai documenté plein de choses qui feront peut-être l’objet d’un livre plus tard. Les yakuzas dans la filière nucléaire, dont la révélation, soudain, souillait l’image de cette énergie qu’on nous vend toujours comme bien propre. Les conditions de travail dans le nucléaire, avant et après l’accident. En 2013, on a élu Tokyo comme hôte des JO de 2020. Pour nous, dans les mouvements antinucléaires, qui dénoncions le redémarrage des réacteurs, c’était comme si le monde nous abandonnait. On comptait sur la communauté internationale parce qu’on savait que le gouvernement était très pro-nucléaire puisque, deux ans après l’accident, le Premier ministre disait que le problème était réglé. J’ai commencé à documenter cela : le déni de l’accident, les Jeux de la reconstruction et de la résilience, un monde dystopique. Rien n’avait plus de sens et tout était bâti sur la propagande d’État épaulée par le lobby nucléaire. Les JO ont eu lieu en plein Covid pour les 10 ans de Fukushima ; tout avait été bien préparé. Les principales victimes de l’accident, les 160 000 réfugiés nucléaires, on leur a coupé les indemnités au bout de quelques années. Tout l’argent est parti dans le BTP. Il y avait ce périmètre de 30 km autour de la zone interdite : on a tout décontaminé et reconstruit par-dessus. Tout était bien dans le meilleur des mondes. Cette propagande omniprésente m’a énormément intéressée, comme le mythe du nucléaire sûr.

Mondafrique : Vous devenez alors journaliste et militante.
A.D-T. : Je n’ai jamais fait partie de mouvements militants. Je suis engagée par ma conscience et ma mission. Je me sens investie par une cause mais c’est le hasard qui m’a mise en mouvement. J’avais l’obsession de documenter les événements mais je n’étais pas prête à entrer dans cette compétition du monde du journalisme et tout ça. L’occasion, je l’ai saisie au vol et je me suis envoyée spéciale moi-même. Le montant de la pige à 148 euros, ça te fait redescendre très vite ! Je vais plus tard bosser sur des longs formats avec des magazines comme Geo car ils ont du budget de production, mais après 2015 c’est devenu très difficile de placer un reportage sur le nucléaire.
Mondafrique : Comment, de Fukushima, vous retrouvez-vous sur la piste de l’uranium exploité dans le nord du Niger par Areva? Et là, que découvrez-vous ?
A.D-T.: Il y a cette conscience politique des dangers du nucléaire : c’est une énergie mortifère, une énergie de fachos, bâtie sur de l’injustice, sur la colonisation des terres et le mépris de l’humain. En 2013, c’est clair pour moi. Et brusquement, un ami touareg me contacte par message et il me dit qu’il faut que je vienne dans son campement pour voir ce qui s’y passe. Son campement est situé à quelques dizaines de km des mines d’Arlit (dans le nord du Niger). C’est ainsi que je vais revenir à Arlit, que je connais déjà. Et j’y reviens avec ce nouveau regard. Cette route de l’uranium, je la regarde avec un tout autre œil. Pendant les années où j’étais sur place, les années 2000 à 2006, on ne parlait pas du tout des radiations ni des dangers des mines. C’est plus tard, au moment où je me suis installée dans le sud de l’Algérie, qu’il est devenu impossible d’entrer dans ces zones là sans escorte. Greenpeace a fait une mission en 2009, la première, sur les conséquences de l’uranium à Arlit et à partir de ce moment-là, l’affaire a éclaté. C’est alors que les habitants ont commencé à prendre conscience des risques.
Je repars donc au Niger où je ne suis pas revenue depuis 2007. J’ai besoin de reprendre contact avec ce pays, avec les gens. Et je pars donc en repérage. Finalement, tous les reportages que je raconte dans ce livre se sont bien passés grâce à ce réseau d’amitiés que j’avais nouées les années antérieures ; toutes mes équipes étaient des amis et dans ce contexte de prises d’otages, je prends le parti de faire une confiance absolue en mes équipes. J’ai suivi, une fois, un stage de sécurité pour les journalistes en zone rouge et on nous a dit tout le contraire : ‘surtout ne faites jamais confiance absolue à vos fixeurs, à vos guides.’ Mais moi, c’est aussi comme ça que je prends du plaisir à faire ces reportages.
Celui sur la route de l’uranium avec Patrick Chapuis, un photographe de Gamma, a été le meilleur de tous pour moi. Comme j’avais suivi Fukushima, j’avais le réflexe de documenter scientifiquement les radiations. J’étais déjà en contact avec la CRIIRAD, qui était venue au Japon, et je savais ce qu’il fallait faire. Tout cet aspect technique était difficile pour moi, parce que je déteste les chiffres, mais je me suis forcée à le faire parce que je savais bien que c’était le seul moyen de prouver une radioactivité dans un milieu où elle ne laisse aucune trace. J’avais donc mon compteur Geiger, des bouteilles d’eau vide dans lesquelles je comptais déposer de l’eau car les premiers témoignages me parlaient de puits empoisonnés et donc, je devais récolter des échantillons.

Mondafrique : Retour, donc, en pays touareg, après un long chapitre japonais. Lorsque vous arrivez au Niger pour ce grand reportage pour Geo, avec le photographe Patrick Chapuis, la situation est déjà compliquée puisque la zone est « rouge », comme le titre de votre livre. Avec Areva, qui tente de vous empêcher d’accéder au site, vous jouez au chat et à la souris.
A.D-T. : Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, ce sont ces coups de fil du Quai d’Orsay où la personne qui m’appelle ne mentionne jamais nos incursions dans les mines d’Areva, alors que ces appels interviennent quelques minutes après…
Ils veulent nous faire revenir à Niamey et faire avorter l’enquête. Jamais Géo n’avait reçu de coup de fil en direct du Quai d’Orsay ! Le Quai d’Orsay n’appelle jamais pour des journalistes en zone rouge. Ces voyages sont déconseillés mais pas interdits, en vertu des recommandations officielles que je n’ai pas suivies.
Mondafrique : Ces Touaregs qui vous escortent sur le terrain et facilitent, finalement, votre accès aux sites et aux informations, ont-ils subi des représailles ?
A.D-T. : Non, parce que le Niger n’était pas content non plus de la manière dont ça se passait. Ils étaient obligés officiellement d’être loyaux mais assez contents que quelqu’un fasse ce que nous faisions. Surtout pour la mine d’Azelik (exploitée par la Chine). Arlit n’est pas moins contaminé qu’Azelik mais Areva a des moyens importants pour le cacher. Elle ne fait pas comme les Chinois qui déversent les tuyaux d’évacuation dans les oueds mais elle pompe des milliers de tonnes d’eau qui sont reversées dans les nappes d’eau potable. On a tous les chiffres de cette contamination sur cinquante ans, une durée énorme. C’est ce qu’on appelle une contamination par « faibles doses », une mort à petit feu. Et on en retrouve les traces aux alentours d’Arlit, avec la désertification par la radioactivité : l’herbe ne pousse plus, les problèmes d’eau sont énormes, beaucoup d’enfants sont malformés. Entre 1970 et 1990, tous les ouvriers d’Arlit, une ville construite de toutes pièces par Areva, sont morts ou tombés malades.
Mondafrique : la situation la plus critique que vous décrivez est celle de la mine chinoise d’Azelik. Racontez.
A.D-T. : Cette mine était complètement en dehors des radars, personne n’y était jamais allé. Elle est très excentrée dans l’Azawagh nigérien, vers la frontière malienne. En revanche, ce qui est très connu, c’est Ingall, en dessous, où est organisé chaque année le festival de la Cure salée. La vraie région de transhumance des cures salées se trouve autour des salines de Teguida n’Tessemt, à trois kilomètres de la mine… Azelik a été construite sur la plus grande aire de pâturage du Niger. C’est une vraie catastrophe environnementale et culturelle. Les nomades n’osent plus venir avec leurs troupeaux. La fête est organisée chaque année mais la vraie Cure salée n’existe plus, à cause de cette mine. Le comble est que ce sont les sociétés uranifères qui sponsorisent cette fête. Un ministre en off m’a dit qu’ils avaient essayé de la fermer. La zone était parsemée de cadavres, la contamination ayant été très rapide. Dès que ça se voit à l’œil nu, les habitants aussi le voient. Cette zone est entièrement touareg et qui dit touareg, dit révolte, donc les autorités redoutaient une rébellion. Et c’est ce qui va être passionnant pour moi : me retrouver avec ces habitants d’Azelik, des hommes qui travaillent dans la mine et qui veulent la faire fermer. Donc ils sont prêts à prendre de grands risques. Je n’ai jamais vu ça ailleurs. Azelik est une très vieille cité qui a brillé en tant que centre de l’Islam, ses salines sont une fierté, donc ils sont prêts à tout pour tenter de protéger le site. Cette situation va sauver notre reportage, alors qu’on ne pouvait presque plus bouger : chaque fois qu’on s’approchait des mines ou des déchets, notre escorte nous disait qu’elle avait reçu un appel et qu’on devait rentrer là où on logeait.

Ce sont finalement les travailleurs de la mine d’Azelik qui vont nous aider. Et puis la collecte des échantillons, une nuit, en cachette. Et c’est ça qui va faire la différence. Nous avons ainsi obtenu des données très probantes sur la contamination des déchets et de l’eau bue par les animaux. La mine a fermé quelques mois après pour chômage technique. Ils ont annoncé l’année dernière qu’ils allaient rouvrir. Mais il faut le prendre avec des pincettes car ça fait partie de la stratégie du lobby nucléaire de toujours clamer haut et fort que les choses continuent. Ce ne serait pas étonnant, cependant, car le nucléaire repart partout.
Ce qui me choque, personnellement, c’est que personne ne mentionne jamais les mines d’uranium dans le débat sur le nucléaire. L’uranium n’est en aucun cas une énergie renouvelable, pourtant on ose affirmer que le nucléaire est une énergie verte ! La pollution de ces mines d’uranium est très concrète. Que l’uranium soit français, chinois ou russe, c’est la même chose. Il n’y aura jamais aucune mine d’uranium propre ni de centrale nucléaire sûre dans l’avenir.
Mondafrique : Par chance, de l’or est découvert à la même époque dans le nord du Niger et finalement dans une grande partie du Sahara. Vous prenez, à nouveau, des risques importants pour accéder sur un site d’orpaillage en 2017 à 450 km au nord d’Arlit, en pleine zone rouge. Avec le photographe Pascal Maitre, vous êtes les premiers journalistes à entrer dans cette mine, et vous, la seule femme. Vous décrivez une situation assez étonnante. Pas de prostitution, pas d’enfants exploités, une sorte d’organisation sociale qui fonctionne et dont les mineurs sont satisfaits. Comment expliquez-vous cela ?

A.D-T. : Le mérite de la bonne gestion de cette mine d’or revient à Saley Boss. La ruée vers l’or a commencé vers 2014 dans le Djado. Il n’y avait personne et la situation a vite tourné au chaos. C’est une oasis habitée et l’orpaillage y a créé des tensions avec les habitants. Ce sont littéralement des pépites qu’on trouve alors, à 50 cm dans le sable. On n’a besoin d’aucun produit mais la recherche de l’or fait d’énormes trous. Les animaux tombent dans les trous et le gouvernement nigérien dit stop, surtout que des tensions ethniques commencent à surgir entre Toubous et Touaregs. On ne sait pas trop à qui est la terre.

Cette époque coïncide avec la lutte anti-migrants, Agadez apparaît comme un point orange dans une énorme zone rouge. Ces régions qui étaient très touristiques ne voient plus personne depuis le classement du Niger en zone rouge. Quand l’Union européenne reclasse Agadez en orange, la population croit que ça va s’étendre et permettre le retour du tourisme, mais rapidement, elle comprend que ça ne sera pas le cas. La frustration est énorme. S’y ajoute la politique anti-migrants qui est une catastrophe car elle ne s’appuie que sur la répression contre les chauffeurs et les guides. Les véhicules sont confisqués. Or les migrants, qui ne vont pas forcément jusqu’en Europe, font vivre la région depuis toujours. L’Union européenne essaye d’arrondir les angles en disant aux Nigériens qu’un budget de plusieurs millions d’euros est prévu pour la mise en œuvre d’ un projet de réinsertion pour tous ces gens là, mais les choses traînent et les gens pataugent deux ou trois ans sans ressources.
Quand l’or arrive, c’est presque un miracle pour les autorités qui décident de laisser les populations l’exploiter quand c’est possible. Le site du Djado, trop risqué, est fermé. Mais cette mine de Tagharaba, à la frontière algérienne, ouvre. Il n’y a pas de risque de contamination parce que la nappe phréatique, à cet endroit-là, est très profonde, à plusieurs centaines de mètres sous la terre. Il n’y a pas non plus d’habitants.
Le boss de l’or va développer une cité sur ces lieux. Il est intelligent, il a vu ce qui s’est passé au Djado, à Arlit, et il essaye de ne pas reproduire les erreurs. Il aurait pu se conduire en despote, mais non. Jusqu’ici, c’est lui qui gère la mine et les gens sont satisfaits. Maintenant, il y a sur place environ 20 à 30 000 orpailleurs qui font des allers-retours, pas de prostitution, pas de femme. Ces gens démontrent qu’ils sont capables de s’auto-gérer et je trouve bien qu’on leur laisse ce droit. Pour moi, cette mine est la preuve qu’un peuple autochtone peut gérer ses ressources sur son sol, droit qui n’est appliqué pratiquement nulle part dans le monde. Ce droit, Saley Boss le prend.
« L’or nous appartient ; il appartient au peuple », dit l’un des personnages de mon livre. Et tout le monde gagne. Il n’y a pas de patron, pas d’intermédiaire. C’est clair, sans comparaison avec l’opacité du monde du nucléaire. Tous les gens qui ont travaillé dans l’uranium et se retrouvent dans l’or n’ont pas envie de quitter l’or. Ce qui m’a marquée et ce que me décrivait mon ex-mari [l’ex mari d’Alissa est un orpailleur touareg], c’est la solidarité entre les gens. C’est aussi le secret de cette cité, une solidarité incroyable entre les travailleurs, tous très fiers de leur travail. Il y a un comité qui règle les litiges, une justice qui n’a jamais existé à Arlit. Je ne suis restée sur place que trois jours, seule femme, avec une petite boule dans la gorge quand même. Et pourtant, rien, il n’y a eu aucune animosité à mon égard. Au contraire. C’était très émouvant. A Tagharaba, tout le monde est logé à la même enseigne et cela contredit les idées reçues sur l’orpaillage.
Mondafrique : dans ces années-là, la guerre approche. Quels en ont été les signes, pour vous ? D’où est venu ce vent djihadiste qui, finalement, a tout balayé ?
A. D-T. : De 2006 à 2010, en plein essor djihadiste, moi je suis à Djanet, au sud de l’Algérie. Le vent djihadiste, il vient de l’Algérie au début, mais je ne m’en rends pas du tout compte parce qu’on n’en parle pas en Algérie. Je prends conscience de la gravité de la situation en 2012 avec la naissance d’Ansar Dine, un groupe djihadiste crée par un Touareg [ndlr, Iyad Ag Ghali]. À ce moment-là, je suis au Japon mais je commence à me documenter. Il y a des rumeurs selon lesquelles certains Touaregs seraient de mèche avec les barbus et j’ai beaucoup de mal à y croire. Quand j’apprends la déclaration de l’indépendance de l’Azawad, en avril 2012, je suis transportée de joie ! Je n’avais jamais pensé qu’ils réussiraient et pourtant, ils se sont emparés de toutes les régions du nord du Mali et ils ont proclamé leur indépendance. Je suis hyper heureuse et j’y crois. Tout de suite après, le drapeau d’Ansar Dine est hissé à Kidal et les problèmes commencent. Et là, je décide d’aller sur le terrain, dans le Sahara algérien, pour me rendre compte par moi-même.
Je découvre tout ça à travers des combattants du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) qui font l’aller retour entre Kidal et Tamanrasset et j’ai la chance d’en rencontrer beaucoup pendant ce voyage de deux semaines. Le MNLA est un nouveau mouvement, très politique, né de la jonction avec les combattants revenus de Libye. Et ce qui va me marquer, c’est la présence des femmes. Elles me parlent de ce qu’elles font à leurs maris, à leurs frères. Elles leur jettent des seaux d’eau dans la figure quand ils commencent à imiter les barbus. Je retrouve la société matriarcale touareg que je connais depuis toujours. Elles me démontrent que les Touaregs ne peuvent pas abolir en quelques années une société bâtie sur le matriarcat depuis des siècles. Le fait qu’il y ait beaucoup de femmes au MNLA est décisif pour moi. Parce que j’ai besoin d’y croire. Ce qui va me stupéfier, c’est d’apprendre que les barbus sont là depuis 2006. Et personne ne comprend bien ce qu’ils font. Ils font des salamalecs, se rapprochent des campements nomades, proposent des petits boulots rémunérés, sur des territoires où tout un pan de la population a subi plusieurs exils pour fuir l’armée malienne et végète dans le chômage. C’est une machine très bien rodée, qui progresse sur plusieurs années. Sans que les gens s’en rendent compte, ils se retrouvent piégés à l’intérieur d’un énorme truc, les hommes sont à la mosquée ensemble, on a franchi les étapes d’initiation à l’islamisme, etc. Les femmes sont témoins de cela et pour elles, c’est un processus très douloureux, où elles voient les hommes, par manque de perspectives, rejoindre ces groupes.
Mondafrique : Vous insistez sur le rôle joué par Iyad Ag Ghali, le chef actuel de la galaxie djihadiste au Sahel, que vous qualifiez de traitre.
A.D-T. : Je ne vois pas comment le qualifier autrement. C’est une figure complexe mais qui me titille beaucoup parce que, s’il n’avait pas été là, cette république de l’Azawad aurait eu sa chance. Je vois bien comment il a discrédité toute cette lutte et créé des amalgames terribles où l’on mêle indépendantistes et djihadistes. À cause d’alliances de circonstance, dans l’esprit de l’opinion publique, ce sont les mêmes. C’est pour ça aussi que j’ai écrit ce livre. Pour que les gens puissent mieux comprendre.
« La perspective terrifiante d’un exil sans fin »

Mondafrique : Après la chute de Kidal, reprise par l’armée malienne (les Famas) et ses supplétifs russes de Wagner, vous ne pouvez plus vous rendre dans le nord. C’est donc à partir de la Mauritanie que vous interrogez les victimes de la répression exercée dans l’Azawad par Wagner et les Famas. Vous êtes à la fois frappée par la violence des crimes, qui font écho à l’histoire, et par l’horizon d’un exil perpétuel. Racontez.
A.D-T. : Je fais un grand bond dans le livre entre ce qui se passe en 2013-2014 et ce qui se passe à M’Beira en 2024. Les activités de mon ONG, Sahara Eliki, sont à l’arrêt. Personne ne veut m’envoyer sur le terrain. Les sujets sont refusés pour des raisons budgétaires et sécuritaires… Ça me fait halluciner. Pour moi, c’est une victoire des djihadistes et ça m’énerve, donc j’insiste. Mais impossible. Je tourne en rond. Pendant toutes ces années, je vais tourner en rond. Le dernier voyage que je fais au Mali, c’est à l’occasion d’un festival qui m’invite à Koulikoro, en mars 2023. J’essaye d’aller à Tombouctou mais je n’y arrive pas. Je le regrette parce que c’était ma seule chance. Je participe à ce festival et personne ne semble se rendre compte de ce qui couve. La Minusma même n’a pas l’air de réaliser de ce qui l’attend [ndlr, la force onusienne devra plier bagage dans les mois qui suivent.] Les seuls qui pressentent le risque, ce sont les groupes armés touaregs de l’Azawad (nom donné aux régions au nord du fleuve Niger par les mouvements touaregs). « Tu vas voir, ils vont virer la France et on va se taper les Russes. »
Après, le chaos commence et je suis indignée parce que je ne peux pas aller sur le terrain et je me sens hyper mal. En octobre 2023, j’hésite plusieurs fois à tout laisser et à partir sur place. J’essaye de mettre en place un voyage pour documenter cette guerre. Quand il y a plein de gens que tu connais dans un conflit, tu passes par l’émotion. Le fait aussi que tout cela ne soit pas médiatisé, malgré toutes ces images horribles de massacres de civils en Israël puis à Gaza, c’était très douloureux. J’étais très choquée du désintérêt général pour ces régions. Pour moi, le cas du Mali était flagrant parce que la France venait de partir et ça me paraissait très facile de rebondir sur Wagner, là, tout de suite. Il me semblait qu’il y avait plein de moyens de tirer le fil pour faire une actualité autour de ces massacres et on ne l’a pas fait. Alors je m’assigne comme mission prochaine de documenter ces massacres.
Finalement, je commence à contacter les gens du Haut Commissariat aux Réfugiés pour aller au camp de Mberra, car Kidal est sous le contrôle des forces russo-maliennes. La Mauritanie accueille tous ces réfugiés avec humanité mais il y a des intérêts géopolitiques qui rendent les choses très compliquées. J’arrive à Nouakchott au mois de juillet, il fait une chaleur d’enfer, ce sont les élections et je suis complètement surprise par ce que je découvre ; toute une population touareg que je ne connaissais pas, les gens de la région de Tombouctou. Je tombe des nues. Je suis partie sur mes gonds, les exactions de Wagner, et je suis obligée de ralentir parce que je découvre une mine d’informations sur l’histoire de ce camp, des gens incroyables : des chefs religieux, des enseignants, des intellectuels. Mais toujours avec ces barbelés qui nous entourent. C’est un camp autogéré par les Touaregs qui ont réussi à ne pas être à 100% assistés et qui essayent de mettre en place du bénévolat, une éducation qui ne soit pas complètement dépendante des bailleurs de fonds et je suis sidérée par l’intelligence de ces personnes, qui vivent dans de petites cases collées les unes aux autres, après avoir connu les grands espaces ! Cet exil sans fin, ça me sidère, ça m’inquiète.
Je suis comme Ali Mohamed : je pense que la greffe avec le Mali ne prendra jamais. Pour moi, aucune négociation ne peut être engagée avec le Mali si ce n’est pour la création d’un vrai État autonome. On a bien vu que les Touaregs ne sont pas dans des cycles de vengeance. C’est bien plus profond que ça. En fait, c’est une cause, quelque chose de presque abstrait, d’idéaliste mais pas utopique, et je pense qu’un jour, ils l’auront, parce qu’ils ont tellement ça en eux. C’est leur plus profond espoir et je le ressens vraiment ainsi. Le Front de libération de l’Azawad (alliance touareg) est debout, malgré tout, heureusement. La résistance n’est pas écrasée. Pour moi, c’est le seul espoir pour le moment. On est très loin d’une possibilité de négociation, que ce soit avec Wagner ou Africa Corps. Mais je ne conçois pas un avenir du Sahara sans les Touaregs, en particulier ceux du nord du Mali. C’est une grande force de combat, un pilier sur lequel on peut s’appuyer pour se projeter dans l’avenir. C’est pour cela que je soutiens l’Azawad. Qu’on les écoute, qu’on essaye des choses nouvelles !
Alissa Descotes-Toyosaki, Sahara Rouge, Payot Voyageurs, 2026, 240 pages, 20 euros.
Carnets de caravane au Sahara


























