Boum ! Et la bombe explosa à la figure de Dominique de Villepin, l’ancien ministre français des Affaires Étrangères qui ne cache pas ses ambitions pour la Présidentielle de 2027. Le Scud a été lancéepar Robert Bourgi, l’un des derniers mohicans de la Françafrique qui s’est reconverti ces dernières années en porte-flingue de l’ancien président français Nicolas Sarkozy.
Venance Konan, romancier et journaliste (Abidjan)
La bombe, c’est la révélation que l’ancien président burkinabè Blaise Compaoré, qui fut renversé par un soulèvement populaire dans son pays en 2014, avait offert en 2002 une statuette de Napoléon d’une valeur de 75000 euros à Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères de la France, par l’intermédiaire de Robert Bourgi lui-même. Il aurait remis aussi en 2003, une autre statuette du même Napoléon d’une valeur de 50000 euros à de Villepin, cette fois-ci de la part d’un industriel italien qui espérait ainsi obtenir la Légion d’honneur. Robert Bourgi n’a pas caché que son objectif en faisant ces révélations était de barrer la route de la présidence française à Dominique de Villepin. Parce que celui-ci aurait critiqué les propos tenus par Nicolas Sarkozy sur la justice française après sa condamnation. Il n’est un secret pour personne en France que Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy se détestent à mort. Et Robert Bourgi n’aime pas du tout ceux qui n’aiment pas Sarkozy, son idole. C’est lui, Bourgi, qui avait piégé François Fillon en lui offrant en 2017 des costumes d’une valeur de 13000 euros, ce qui barra la voie à ce dernier lors de la présidentielle française de la même année. Parce que, dit-il, François Fillon ne l’appelait plus. Mais c’était surtout parce que Fillon avait été le favori lors des primaires de la droite, devant Nicolas Sarkozy. Bourgi s’est donc ainsi arrogé le droit de décider désormais qui peut être candidat à la présidence en France, selon son bon vouloir. Ou plutôt selon les inimitiés de Sarkozy. Mais si moralement l’acceptation par de Villepin du cadeau de la statuette de Napoléon d’une telle valeur de la part du président de l’un des pays les plus pauvres du monde peut être condamnable, juridiquement elle ne l’est pas. Dominique de Villepin avait nié savoir que c’était Blaise Compaoré qui lui offrait ce luxueux cadeau, affirmant qu’il croyait qu’il venait de Bourgi. Et pour couper court à toute polémique, il a rendu l’objet.
Quels seront les effets de la bombe de Bourgi ? De Villepin en sortira-t-il indemne, blessé, ou mort politiquement ? Depuis quelque temps, l’ancien Premier ministre français se positionne comme la dernière poche de moralité en France. Ses positions courageuses sur les guerres au Moyen-Orient lui valent la sympathie d’une grande partie de l’opinion de son pays. Attendons de voir.
Mais voyons d’abord qui est Robert Bourgi, l’artificier. Il est né le 4 avril 1945 à Dakar, dans une famille libanaise chiite établie au Sénégal depuis de longue date. Son père Mahmoud fut très proche de Jacques Foccart, celui qui mit en place ce que l’on appelle aujourd’hui la Françafrique, qui est le système grâce auquel de l’argent en provenance des pays africains finance les partis politiques français en échange d’une supposée protection des leaders politiques africains qui participent à ce système. Du racket, en clair. Mahmoud Bourgi fut celui qui collecta des fonds auprès des Libanais du Sénégal pour financer le parti du général de Gaulle. Plus tard, alors qu’il enseignait le droit à l’université d’Abidjan, Robert Bourgi prit le relais de son père dans la collecte des fonds auprès des Libanais de Côte d’Ivoire pour Jacques Chirac qui visait la présidence de son pays. Grand admirateur du général de Gaulle, le sujet de sa thèse de doctorat d’Etat en droit fut « De Gaulle et l’Afrique ». Il fut plus tard l’un des collaborateurs de Jacques Foccart à la cellule Afrique de l’Elysée, puis du ministre de la coopération Michel Aurillac lorsque Chirac fut le Premier ministre de Mitterrand sous la première cohabitation.
Lorsque Jacques Chirac devint président de la France, Bourgi fut celui qui allait collecter de l’argent auprès des chefs d’Etat africains pour financer les campagnes électorales du président français et de plusieurs autres figures politiques de droite. Dans son livre-entretien intitulé « ils savent que je sais tout », il a raconté avec forces détails toutes les turpitudes de la Françafrique, et notamment comment l’ancien président burkinabè Blaise Compaoré envoyait de l’argent à l’Elysée en utilisant des djembés, comment de Villepin les réceptionnait, et comment le même de Villepin avait en quelque sorte tordu le bras à Laurent Gbagbo, le président de la Côte d’Ivoire, pour lui soutirer trois millions d’euros pour financer la campagne de Chirac. Les plus gros contributeurs selon Robert Bourgi étaient les présidents Omar Bongo-Ondimba du Gabon, Denis Sassou-Nguesso du Congo, Blaise Compaoré du Burkina Faso. Mobutu Sese Séko de l’ex-Zaïre, lui, mettait complaisamment son avion à la disposition des hommes politiques français qui voulaient éviter les avions de ligne. En France, Robert Bourgi est inscrit comme avocat, mais il n’a jamais plaidé. Il n’en avait pas besoin. Selon ses propres dire, il vivait très grassement sur le dos de certains chefs d’Etat africains, notamment Bongo-Ondimba qu’il appelait « papa ».
Après avoir tenté en vain de se rapprocher de François Hollande lorsque celui-ci est devenu président, il a fini par atterrir auprès de Nicolas Sarkozy dont il est devenu depuis lors le porte-flingue et l’âme damnée. A la mort d’Omar Bongo-Ondimba, il soutint ouvertement son fils Ali en ces termes : « Au Gabon, la France n’a pas de candidat. Mais le candidat de Robert Bourgi, c’est Ali Bongo. Or je suis un ami très écouté de Nicolas Sarkozy. De façon subliminale, l’électeur le comprendra. » Mais il se brouillera plus tard avec Ali Bongo pour soutenir son opposant Jean Ping. Parce que semble-t-il, le fils Bongo ne fut pas aussi généreux avec lui que son père. C’est que Bourgi n’aime pas les présidents africains qui ne sont pas généreux avec lui. Ainsi voue-t-il une haine tenace au président ivoirien Alassane Ouattara qui ne lui a pas ouvert les portes de son palais.
Pendant combien de temps encore Robert Bourgi continuera-t-il de lancer ses bombes ? Sans doute tant que la classe politique française qui s’était corrompue avec les chefs d’Etats africains existera. Elle découvre aujourd’hui avec effroi, que leur cher ami Robert qui leur ouvrait si généreusement les portes des cuisines des palais africains, les avait tous piégés. Et c’est bien fait pour eux. Nous attendons les prochaines bombes.

