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Accueil À la Une Laurent Nunez à Alger pour réengager le dialogue

Laurent Nunez à Alger pour réengager le dialogue

Alger Belcourt, front de mer. Wikipedia.

Prévue pour décembre 2025 et reportée une seconde fois en janvier, la visite tant attendue du ministre français de l’Intérieur est officiellement annoncée le 16 février. C’est Laurent Nunez lui-même qui avait fait part de son intention dans le sillage de la libération de l’écrivain franco algérien Boualem Sensal, en novembre 2024.

Le voyage sanctionnera une reprise des relations entre les deux pays, pour renouer autour des préoccupations communes d’Alger et de Paris : la coopération sécuritaire au Sahel, où la France a cédé la place à la Russie, la Turquie, les OQTF (Obligations de quitter le territoire français) si chères au précédent locataire de la place Beauvau, sujet trop souvent abordé sous un prisme électoraliste pour caresser dans le sens du poil les Français de droite et d’extrême-droite. Enfin, la France souhaite un dénouement du sort du journaliste sportif Christophe Gleize, emprisonné depuis juin 2025.

Timide reprise pour des dossiers brûlants

L’ancien préfet de police de Paris déclarait il y a deux semaines qu’il attendait une « amorce » de son homologue algérien pour une éventuelle visite à bref délai. La réponse a été confirmée lors d’un entretien entre les deux ministres de l’Intérieur le 12 février, dans le cadre des préparatifs de la visite. Le caractère crucial de ce voyage exige une compréhension mutuelle des problèmes non résolus.

Les OQTF

Ce dossier exploité à tout va par Bruno Retailleau dans sa croisade contre Alger sera abordé en dehors de son caractère politique. « Pour les OQTF, nous les avons refusées à un ministre parce qu’il se permettait de prendre des Algériens, que j’ai juré de protéger, de les mettre dans un avion et de les renvoyer en Algérie », expliquait le Président algérien lors d’une conférence avec la presse le 07 février.

Alger exige le respect du droit et l’application des accords signés entre les deux pays. L’envoi d’un ressortissant sous OQTF obéit à une procédure bien encadrée. « Si la justice ordonne leur expulsion, il y a un recours. Nous avons des accords qui régissent cela. L’Algérie doit être informée, le consul doit rendre visite à la personne frappée d’une OQTF… Si tout est en règle, il signe le laissez-passer », a poursuivi le Président algérien, rappelant la procédure en vigueur.

Côté français, l’appel lancé par Abdelmadjid Tebboune à ses ressortissants vivant de manière irrégulière en Europe de revenir au pays est perçu comme un signal et un geste facilitateur pour la reprise des flux de retour. « Nous avons posé des conditions minimalistes (…) Nous avons demandé qu’il y ait de nouveau des délivrances de laissez-passer et que les étrangers algériens en situation irrégulière puissent être de nouveau accueillis, qu’au moins le flux puisse se réamorcer », a déclaré pour sa part le  ministre de l’intérieur Français.

Coopération sécuritaire au Sahel et guerre contre le terrorisme

Depuis la reconnaissance de la souveraineté marocaine du Sahara occidental par le président Macron, la coopération sécuritaire entre Alger et Paris a subi une rupture brutale. Paris a perdu des positions stratégiques dans ses anciens fiefs du Sahel au détriment de la Russie et de la Turquie. L’Algérie partage des frontières avec au moins deux des trois pays réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel : le Mali et le Niger.

Le ministre de l’Intérieur Français part avec un optimisme affiché.« J’ai bon espoir, je sais que j’irai (…) On ne peut pas continuer à être dans cette absence de relations. D’ailleurs, les discussions techniques sécuritaires ont repris.». Alger renforce sa présence dans l’AES en se réconciliant avec Niamey sur fond d’intérêts pétroliers et gaziers. Bamako négocie un réapprovisionnement en carburant algérien et une gestion commune des frontières contre la contrebande et le terrorisme entre les deux pays. Ces développements récents en faveur d’Alger obligent la France à reconsidérer sa posture.

Le cas Christophe Gleize

Arrêté en mai 2024, le journaliste a été condamné le 30 juin 2025 à 7 ans de prison, une peine confirmée en appel le 3 décembre. Il est accusé d’avoir été en relation avec le MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie), une organisation classée comme terroriste par le pouvoir algérien. Ces accusations sont contestées par Reporters sans frontières. La malchance du journaliste français est d’avoir été victime du contexte de détérioration des tensions diplomatiques entre son pays et l’Algérie, où il se trouvait dans le cadre d’un reportage sur un club Kabyle, la JSK.

Ses parents présents au procès à Tizi Ouzou ont décidé, après la condamnation, de jouer la carte de la clémence en demandant la grâce de leur fils au président Tebboune. « Je vous demande respectueusement de bien vouloir envisager de gracier Christophe, afin qu’il puisse retrouver sa liberté et sa famille », écrit la mère du journaliste, Sylvie Godard dans une lettre rendue publique le 10 décembre, assurant faire appel à la « haute bienveillance » du président algérien.

C’est sur la base de cette lettre que les négociations vont débuter, comme signe de bonne volonté pour la reprise des relations entre les deux pays. Dans le contexte actuel au sein du système algérien, le président Tebboune peut exercer son pouvoir de grâce, comme il l’a fait, d’ailleurs, pour l’écrivain Boualem Sensal.

Dans les relations internationales, il est recommandé de solder les comptes en suspens pour repartir sur de nouvelles bases. Une grâce présidentielle est un levier rapide, plus efficace qu’une réouverture judiciaire du dossier.

Vers une normalisation progressive

Depuis le départ de Bruno Retailleau de la place Beauvau, les tensions entre la France et l’Algérie ont connu un apaisement visible. L’annonce de sa candidature à la présidentielle de 2027 a clarifié ses ambitions et éclaire ses agissements lorsqu’il était ministre de l’Intérieur. Son bras de fer avec l’Algérie, exploitant le dossier des OQTF, n’était en réalité qu’une stratégie pour s’emparer du parti Les Républicains, outil indispensable pour briguer un mandat à la magistrature suprême.

« Je serai le Président de l’ordre, de la justice et de la fierté française » assure Bruno Retailleau dans sa déclaration de candidature à la présidentielle de 2027. Alger ne compte pas rester à l’écart du jeu politique français. Disposant d’une communauté importante en France, elle aspire à marquer son influence dans le jeu politique hexagonal. Le président algérien a ainsi récemment reçu Ségolène Royal, fraîchement désignée présidente de l’association France Algérie. Elle a appelé, d’Alger, « à agir pour la réconciliation et le respect ».

De son côté Alger montre des signes de sa bonne volonté. Le pays vient de passer commande de 5 000 tonnes de blé tendre et 13 000 tonnes d’orge français, le 11 février. On est encore loin des 5,4 millions de tonnes de 2018, début de la chute progressive des importations qui sont descendues à 1 million en 2023.

On parle aussi de commandes dans les pneumatiques : le pays traverse une pénurie très remarquée. Nombres d’Algériens regrettent le départ de Michelin en janvier 2025, après soixante ans de domination sans partage.