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Dans Sahara Rouge, Alissa Descotes-Toyosaki raconte presque quinze ans de quête personnelle et politique. Autour de l’uranium d’abord, happée par la catastrophe de Fukushima alors qu’elle est de retour au Japon puis aux abords empoisonnés des mines du nord du Niger. De mine en mine, sa passion pour le Sahara et ses populations la conduit également en reportage auprès d’orpailleurs du Niger avant que la guerre, déclenchée en 2012 par l’effondrement des régions du septentrion malien sous les coups de groupes armés rebelles et djihadistes, ne jette un sombre voile sur la région. Interviewée par Mondafrique, elle raconte son Sahara. 

Par Nathalie Prévost

Alissa Descotes-Toyosaki

Mondafrique : Votre livre précédent, La Caravanière, était le récit d’une initiation au désert, puis d’un éblouissement, presque mystique, aux côtés des Touaregs. Cette fois, avec Sahara Rouge, vous ouvrez une page beaucoup plus noire. Plusieurs fils mortifères s’y entrelacent. L’uranium d’abord, de Fukushima aux mines du nord du Niger. La lutte anti-migratoire de l’Union européenne qui consacre un mouvement de fermeture. Puis la guerre, avec l’émergence du djihadisme et, finalement, la répression et l’exil. Sahara Rouge est-il le livre d’une initiation politique? 

Alissa Descotes-Toyosaki : Je suis arrivée par hasard au Japon trois jours avant le 11 mars 2011, le jour de la triple catastrophe de Fukushima. Cet événement a été un bouleversement aussi important pour moi que le jour où j’ai rencontré le Sahara. C’était l’expression d’une force du destin telle qu’elle m’aspirait sans que je me pose de question. C’est pour cela que je suis restée – pas par héroïsme – pendant ces jours où les réacteurs explosaient les uns après les autres. Je me disais : ‘si c’est mon destin, il va se passer quelque chose ; je n’ai qu’à attendre.’

J’appelle alors par hasard un ami journaliste au Figaro et je pars dans le Tohoku alors que tous les correspondants étrangers ont été rapatriés. Mon histoire avec le journalisme et ma conscience politique naissent à ce moment-là. J’ai 40 ans et me voilà forcée de me rendre sur ces terres dévastées. J’aurais préféré rester faire du chameau pendant dix ans … mais j’accepte. Il faut dire qu’au même moment, les choses sont en train de tourner au vinaigre dans mon oasis de refuge : en 2011, une touriste italienne est prise en otage au sud de Djanet, dans le Sahara algérien, et cela sonne l’arrêt du tourisme. Quand j’arrive au Japon, je sais déjà que je vais devoir me recycler dans quelque chose d’autre. Je suis disponible et je n’ai rien à perdre. Pour Libération, je vais dans les régions touchées par le tsunami au nord de Fukushima. Mais dans les zones ultra contaminées autour de la centrale de Fukushima Daiichi, il n’y a aucun journaliste étranger. Seuls quelques photojournalistes japonais y sont allés. Moi, j’y pénètre près d’un mois après. Et là commence mon travail sur Fukushima, où je suis emportée par quelque chose de magnétique. On a vécu au Japon et à Tokyo une sorte d’apocalypse. On a vu Tokyo dans le noir, une chose inimaginable. On est dans le monde du futur, avec des retombées radioactives et une marque pour la vie. Jusqu’à maintenant.

Devant le périmètre interdit de Futaba, 2019 (Photo Alissa Descotes-Toyosaki).

Mondafrique : Sur quoi a porté votre travail ? 

A.D-T. : J’ai documenté plein de choses qui feront peut-être l’objet d’un livre plus tard. Les yakuzas dans la filière nucléaire, dont la révélation, soudain, souillait l’image de cette énergie qu’on nous vend toujours comme bien propre. Les conditions de travail dans le nucléaire, avant et après l’accident. En 2013, on a élu Tokyo comme hôte des JO de 2020. Pour nous, dans les mouvements antinucléaires, qui dénoncions le redémarrage des réacteurs, c’était comme si le monde nous abandonnait. On comptait sur la communauté internationale parce qu’on savait que le gouvernement était très pro-nucléaire puisque, deux ans après l’accident, le Premier ministre disait que le problème était réglé. J’ai commencé à documenter cela : le déni de l’accident, les Jeux de la reconstruction et de la résilience, un monde dystopique. Rien n’avait plus de sens et tout était bâti sur la propagande d’État épaulée par le lobby nucléaire. Les JO ont eu lieu en plein Covid pour les 10 ans de Fukushima ; tout avait été bien préparé. Les principales victimes de l’accident, les 160 000 réfugiés nucléaires, on leur a coupé les indemnités au bout de quelques années. Tout l’argent est parti dans le BTP. Il y avait ce périmètre de 30 km autour de la zone interdite : on a tout décontaminé et reconstruit par-dessus. Tout était bien dans le meilleur des mondes. Cette propagande omniprésente m’a énormément intéressée, comme le mythe du nucléaire sûr.

Existe également en version audio chez Actes Sud.

Mondafrique : Vous devenez alors journaliste et militante.

A.D-T. : Je n’ai jamais fait partie de mouvements militants. Je suis engagée par ma conscience et ma mission. Je me sens investie par une cause mais c’est le hasard qui m’a mise en mouvement. J’avais l’obsession de documenter les événements mais je n’étais pas prête à entrer dans cette compétition du monde du journalisme et tout ça. L’occasion, je l’ai saisie au vol et je me suis envoyée spéciale moi-même. Le montant de la pige à 148 euros, ça te fait redescendre très vite ! Je vais plus tard bosser sur des longs formats avec des magazines comme Geo car ils ont du budget de production, mais après 2015 c’est devenu très difficile de placer un reportage sur le nucléaire.

Mondafrique : Comment, de Fukushima, vous retrouvez-vous sur la piste de l’uranium exploité dans le nord du Niger par Areva? Et là, que découvrez-vous ?

A.D-T.: Il y a cette conscience politique des dangers du nucléaire : c’est une énergie mortifère, une énergie de fachos, bâtie sur de l’injustice, sur la colonisation des terres et le mépris de l’humain. En 2013, c’est clair pour moi. Et brusquement, un ami touareg me contacte par message et il me dit qu’il faut que je vienne dans son campement pour voir ce qui s’y passe. Son campement est situé à quelques dizaines de km des mines d’Arlit (dans le nord du Niger). C’est ainsi que je vais revenir à Arlit, que je connais déjà. Et j’y reviens avec ce nouveau regard. Cette route de l’uranium, je la regarde avec un tout autre œil. Pendant les années où j’étais sur place, les années 2000 à 2006, on ne parlait pas du tout des radiations ni des dangers des mines. C’est plus tard, au moment où je me suis installée dans le sud de l’Algérie, qu’il est devenu impossible d’entrer dans ces zones là sans escorte. Greenpeace a fait une mission en 2009, la première, sur les conséquences de l’uranium à Arlit et à partir de ce moment-là, l’affaire a éclaté. C’est alors que les habitants ont commencé à prendre conscience des risques.

Je repars donc au Niger où je ne suis pas revenue depuis 2007. J’ai besoin de reprendre contact avec ce pays, avec les gens. Et je pars donc en repérage. Finalement, tous les reportages que je raconte dans ce livre se sont bien passés grâce à ce réseau d’amitiés que j’avais nouées  les années antérieures ; toutes mes équipes étaient des amis et dans ce contexte de prises d’otages, je prends le parti de faire une confiance absolue en mes équipes. J’ai suivi, une fois, un stage de sécurité pour les journalistes en zone rouge et on nous a dit tout le contraire : ‘surtout ne faites jamais confiance absolue à vos fixeurs, à vos guides.’ Mais moi, c’est aussi comme ça que je prends du plaisir à faire ces reportages.

Celui sur la route de l’uranium avec Patrick Chapuis, un photographe de Gamma, a été le meilleur de tous pour moi. Comme j’avais suivi Fukushima, j’avais le réflexe de documenter scientifiquement les radiations. J’étais déjà en contact avec la CRIIRAD, qui était venue au Japon, et je savais ce qu’il fallait faire. Tout cet aspect technique était difficile pour moi, parce que je déteste les chiffres, mais je me suis forcée à le faire parce que je savais bien que c’était le seul moyen de prouver une radioactivité dans un milieu où elle ne laisse aucune trace. J’avais donc mon compteur Geiger, des bouteilles d’eau vide dans lesquelles je comptais déposer de l’eau car les premiers témoignages me parlaient de puits empoisonnés et donc, je devais récolter des échantillons.

Un Touareg marche dans une tempête de sable à quelques kilomètres de la mine d’uranium d’Arlit, dans le nord du Niger (Photo Alissa Descotes-Toyosaki).

Mondafrique : Retour, donc, en pays touareg, après un long chapitre japonais. Lorsque vous arrivez au Niger pour ce grand reportage pour Geo, avec le photographe Patrick Chapuis, la situation est déjà compliquée puisque la zone est « rouge », comme le titre de votre livre. Avec Areva, qui tente de vous empêcher d’accéder au site, vous jouez au chat et à la souris.

A.D-T. : Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, ce sont ces coups de fil du Quai d’Orsay où la personne qui m’appelle ne mentionne jamais nos incursions dans les mines d’Areva, alors que ces appels interviennent quelques minutes après…

Ils veulent nous faire revenir à Niamey et faire avorter l’enquête. Jamais Géo n’avait reçu de coup de fil en direct du Quai d’Orsay ! Le Quai d’Orsay n’appelle jamais pour des journalistes en zone rouge. Ces voyages sont déconseillés mais pas interdits, en vertu des recommandations officielles que je n’ai pas suivies.

Mondafrique : Ces Touaregs qui vous escortent sur le terrain et facilitent, finalement, votre accès aux sites et aux informations, ont-ils subi des représailles ?

A.D-T. : Non, parce que le Niger n’était pas content non plus de la manière dont ça se passait. Ils étaient obligés officiellement d’être loyaux mais assez contents que quelqu’un fasse ce que nous faisions. Surtout pour la mine d’Azelik (exploitée par la Chine). Arlit n’est pas moins contaminé qu’Azelik mais Areva a des moyens importants pour le cacher. Elle ne fait pas comme les Chinois qui déversent les tuyaux d’évacuation dans les oueds mais elle pompe des milliers de tonnes d’eau qui sont reversées dans les nappes d’eau potable. On a tous les chiffres de cette contamination sur cinquante ans, une durée énorme. C’est ce qu’on appelle une contamination par « faibles doses », une mort à petit feu. Et on en retrouve les traces aux alentours d’Arlit, avec la désertification par la radioactivité : l’herbe ne pousse plus, les problèmes d’eau sont énormes, beaucoup d’enfants sont malformés. Entre 1970 et 1990, tous les ouvriers d’Arlit, une ville construite de toutes pièces par Areva, sont morts ou tombés malades.

Mondafrique : la situation la plus critique que vous décrivez est celle de la mine chinoise d’Azelik. Racontez.

A.D-T. : Cette mine était complètement en dehors des radars, personne n’y était jamais allé. Elle est très excentrée dans l’Azawagh nigérien, vers la frontière malienne. En revanche, ce qui est très connu, c’est Ingall, en dessous, où est organisé chaque année le festival de la Cure salée. La vraie région de transhumance des cures salées se trouve autour des salines de Teguida n’Tessemt, à trois kilomètres de la mine… Azelik a été construite sur la plus grande aire de pâturage du Niger. C’est une vraie catastrophe environnementale et culturelle. Les nomades n’osent plus venir avec leurs troupeaux. La fête est organisée chaque année mais la vraie Cure salée n’existe plus, à cause de cette mine. Le comble est que ce sont les sociétés uranifères qui sponsorisent cette fête. Un ministre en off m’a dit qu’ils avaient essayé de la fermer. La zone était parsemée de cadavres, la contamination ayant été très rapide. Dès que ça se voit à l’œil nu, les habitants aussi le voient. Cette zone est entièrement touareg et qui dit touareg, dit révolte, donc les autorités redoutaient une rébellion. Et c’est ce qui va être passionnant pour moi : me retrouver avec ces habitants d’Azelik, des hommes qui travaillent dans la mine et qui veulent la faire fermer. Donc ils sont prêts à prendre de grands risques. Je n’ai jamais vu ça ailleurs. Azelik est une très vieille cité qui a brillé en tant que centre de l’Islam, ses salines sont une fierté, donc ils sont prêts à tout pour tenter de protéger le site. Cette situation va sauver notre reportage, alors qu’on ne pouvait presque plus bouger : chaque fois qu’on s’approchait des mines ou des déchets, notre escorte nous disait qu’elle avait reçu un appel et qu’on devait rentrer là où on logeait. 

Mine d’Azelik, janvier 2015 (Photo Alissa Descotes-Toyosaki).

Ce sont finalement les travailleurs de la mine d’Azelik qui vont nous aider. Et puis la collecte des échantillons, une nuit, en cachette. Et c’est ça qui va faire la différence. Nous avons ainsi obtenu des données très probantes sur la contamination des déchets et de l’eau bue par les animaux. La mine a fermé quelques mois après pour chômage technique. Ils ont annoncé l’année dernière qu’ils allaient rouvrir. Mais il faut le prendre avec des pincettes car ça fait partie de la stratégie du lobby nucléaire de toujours clamer haut et fort que les choses continuent. Ce ne serait pas étonnant, cependant, car le nucléaire repart partout.

Ce qui me choque, personnellement, c’est que personne ne mentionne jamais les mines d’uranium dans le débat sur le nucléaire. L’uranium n’est en aucun cas une énergie renouvelable, pourtant on ose affirmer que le nucléaire est une énergie verte ! La pollution de ces mines d’uranium est très concrète. Que l’uranium soit français, chinois ou russe, c’est la même chose. Il n’y aura jamais aucune mine d’uranium propre ni de centrale nucléaire sûre dans l’avenir.

Mondafrique : Par chance, de l’or est découvert à la même époque dans le nord du Niger et finalement dans une grande partie du Sahara. Vous prenez, à nouveau, des risques importants pour accéder sur un site d’orpaillage en 2017 à 450 km au nord d’Arlit, en pleine zone rouge. Avec le photographe Pascal Maitre, vous êtes les premiers journalistes à entrer dans cette mine, et vous, la seule femme. Vous décrivez une situation assez étonnante. Pas de prostitution, pas d’enfants exploités, une sorte d’organisation sociale qui fonctionne et dont les mineurs sont satisfaits. Comment expliquez-vous cela ? 

Mine d’or de Tagharaba, nord du Niger, 2017 (Photo Alissa Descotes-Toyosaki).

A.D-T. : Le mérite de la bonne gestion de cette mine d’or revient à Saley Boss. La ruée vers l’or a commencé vers 2014 dans le Djado. Il n’y avait personne et la situation a vite tourné au chaos. C’est une oasis habitée et l’orpaillage y a créé des tensions avec les habitants. Ce sont littéralement des pépites qu’on trouve alors, à 50 cm dans le sable. On n’a besoin d’aucun produit mais la recherche de l’or fait d’énormes trous. Les animaux tombent dans les trous et le gouvernement nigérien dit stop, surtout que des tensions ethniques commencent à surgir entre Toubous et Touaregs. On ne sait pas trop à qui est la terre.

Saley Boss, Tagharaba, décembre 2017 (Photo Alissa Descotes-Toyosaki).

Cette époque coïncide avec la lutte anti-migrants, Agadez apparaît comme un point orange dans une énorme zone rouge. Ces régions qui étaient très touristiques ne voient plus personne depuis le classement du Niger en zone rouge. Quand l’Union européenne reclasse Agadez en orange, la population croit que ça va s’étendre et permettre le retour du tourisme, mais rapidement, elle comprend que ça ne sera pas le cas. La frustration est énorme. S’y ajoute la politique anti-migrants qui est une catastrophe car elle ne s’appuie que sur la répression contre les chauffeurs et les guides. Les véhicules sont confisqués. Or les migrants, qui ne vont pas forcément jusqu’en Europe, font vivre la région depuis toujours. L’Union européenne essaye d’arrondir les angles en disant aux Nigériens qu’un budget de plusieurs millions d’euros est prévu pour la mise en œuvre d’ un projet de réinsertion pour tous ces gens là, mais les choses traînent et les gens pataugent deux ou trois ans sans ressources.

Quand l’or arrive, c’est presque un miracle pour les autorités qui décident de laisser les populations l’exploiter quand c’est possible. Le site du Djado, trop risqué, est fermé. Mais cette mine de Tagharaba, à la frontière algérienne, ouvre. Il n’y a pas de risque de contamination parce que la nappe phréatique, à cet endroit-là, est très profonde, à plusieurs centaines de mètres sous la terre. Il n’y a pas non plus d’habitants.

Le boss de l’or va développer une cité sur ces lieux. Il est intelligent, il a vu ce qui s’est passé au Djado, à Arlit, et il essaye de ne pas reproduire les erreurs. Il aurait pu se conduire en despote, mais non. Jusqu’ici, c’est lui qui gère la mine et les gens sont satisfaits. Maintenant, il y a sur place environ 20 à 30 000 orpailleurs qui font des allers-retours, pas de prostitution, pas de femme. Ces gens démontrent qu’ils sont capables de s’auto-gérer et je trouve bien qu’on leur laisse ce droit. Pour moi, cette mine est la preuve qu’un peuple autochtone peut gérer ses ressources sur son sol, droit qui n’est appliqué pratiquement nulle part dans le monde. Ce droit, Saley Boss le prend.

« L’or nous appartient ; il appartient au peuple », dit l’un des personnages de mon livre. Et tout le monde gagne. Il n’y a pas de patron, pas d’intermédiaire. C’est clair, sans comparaison avec l’opacité du monde du nucléaire. Tous les gens qui ont travaillé dans l’uranium et se retrouvent dans l’or n’ont pas envie de quitter l’or. Ce qui m’a marquée et ce que me décrivait mon ex-mari [l’ex mari d’Alissa est un orpailleur touareg], c’est la solidarité entre les gens. C’est aussi le secret de cette cité, une solidarité incroyable entre les travailleurs, tous très fiers de leur travail. Il y a un comité qui règle les litiges, une justice qui n’a jamais existé à Arlit. Je ne suis restée sur place que trois jours, seule femme, avec une petite boule dans la gorge quand même. Et pourtant, rien, il n’y a eu aucune animosité à mon égard. Au contraire. C’était très émouvant. A Tagharaba, tout le monde est logé à la même enseigne et cela contredit les idées reçues sur l’orpaillage.

Mondafrique : dans ces années-là, la guerre approche. Quels en ont été les signes, pour vous ? D’où est venu ce vent djihadiste qui, finalement, a tout balayé ?

A. D-T. : De 2006 à 2010, en plein essor djihadiste, moi je suis à Djanet, au sud de l’Algérie. Le vent djihadiste, il vient de l’Algérie au début, mais je ne m’en rends pas du tout compte parce qu’on n’en parle pas en Algérie. Je prends conscience de la gravité de la situation en 2012 avec la naissance d’Ansar Dine, un groupe djihadiste crée par un Touareg [ndlr, Iyad Ag Ghali]. À ce moment-là, je suis au Japon mais je commence à me documenter. Il y a des rumeurs selon lesquelles certains Touaregs seraient de mèche avec les barbus et j’ai beaucoup de mal à y croire. Quand j’apprends la déclaration de l’indépendance de l’Azawad, en avril 2012, je suis transportée de joie ! Je n’avais jamais pensé qu’ils réussiraient et pourtant, ils se sont emparés de toutes les régions du nord du Mali et ils ont proclamé leur indépendance. Je suis hyper heureuse et j’y crois. Tout de suite après, le drapeau d’Ansar Dine est hissé à Kidal et les problèmes commencent. Et là, je décide d’aller sur le terrain, dans le Sahara algérien, pour me rendre compte par moi-même.

Je découvre tout ça à travers des combattants du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) qui font l’aller retour entre Kidal et Tamanrasset et j’ai la chance d’en rencontrer beaucoup pendant ce voyage de deux semaines. Le MNLA est un nouveau mouvement, très politique, né de la jonction avec les combattants revenus de Libye. Et ce qui va me marquer, c’est la présence des femmes. Elles me parlent de ce qu’elles font à leurs maris, à leurs frères. Elles leur jettent des seaux d’eau dans la figure quand ils commencent à imiter les barbus. Je retrouve la société matriarcale touareg que je connais depuis toujours. Elles me démontrent que les Touaregs ne peuvent pas abolir en quelques années une société bâtie sur le matriarcat depuis des siècles. Le fait qu’il y ait beaucoup de femmes au MNLA est décisif pour moi. Parce que j’ai besoin d’y croire. Ce qui va me stupéfier, c’est d’apprendre que les barbus sont là depuis 2006. Et personne ne comprend bien ce qu’ils font. Ils font des salamalecs, se rapprochent des campements nomades, proposent des petits boulots rémunérés, sur des territoires où tout un pan de la population a subi plusieurs exils pour fuir l’armée malienne et végète dans le chômage. C’est une machine très bien rodée, qui progresse sur plusieurs années. Sans que les gens s’en rendent compte, ils se retrouvent piégés à l’intérieur d’un énorme truc, les hommes sont à la mosquée ensemble, on a franchi les étapes d’initiation à l’islamisme, etc. Les femmes sont témoins de cela et pour elles, c’est un processus très douloureux, où elles voient les hommes, par manque de perspectives, rejoindre ces groupes.

Mondafrique : Vous insistez sur le rôle joué par Iyad Ag Ghali, le chef actuel de la galaxie djihadiste au Sahel, que vous qualifiez de traitre.

A.D-T. : Je ne vois pas comment le qualifier autrement. C’est une figure complexe mais qui me titille beaucoup parce que, s’il n’avait pas été là, cette république de l’Azawad aurait eu sa chance. Je vois bien comment il a discrédité toute cette lutte et créé des amalgames terribles où l’on mêle indépendantistes et djihadistes. À cause d’alliances de circonstance, dans l’esprit de l’opinion publique, ce sont les mêmes. C’est pour ça aussi que j’ai écrit ce livre. Pour que les gens puissent mieux comprendre.

« La perspective terrifiante d’un exil sans fin » 

Camp de M’Berra, juillet 2024 (Photo Alissa Descotes-Toyosaki).

Mondafrique : Après la chute de Kidal, reprise par l’armée malienne (les Famas) et ses supplétifs russes de Wagner, vous ne pouvez plus vous rendre dans le nord. C’est donc à partir de la Mauritanie que vous interrogez les victimes de la répression exercée dans l’Azawad par Wagner et les Famas. Vous êtes à la fois frappée par la violence des crimes, qui font écho à l’histoire, et par l’horizon d’un exil perpétuel. Racontez. 

A.D-T. : Je fais un grand bond dans le livre entre ce qui se passe en 2013-2014 et ce qui se passe à M’Beira en 2024. Les activités de mon ONG, Sahara Eliki, sont à l’arrêt. Personne ne veut m’envoyer sur le terrain. Les sujets sont refusés pour des raisons budgétaires et sécuritaires… Ça me fait halluciner. Pour moi, c’est une victoire des djihadistes et ça m’énerve, donc j’insiste. Mais impossible. Je tourne en rond. Pendant toutes ces années, je vais tourner en rond. Le dernier voyage que je fais au Mali, c’est à l’occasion d’un festival qui m’invite à Koulikoro, en mars 2023. J’essaye d’aller à Tombouctou mais je n’y arrive pas. Je le regrette parce que c’était ma seule chance. Je participe à ce festival et personne ne semble se rendre compte de ce qui couve. La Minusma même n’a pas l’air de réaliser de ce qui l’attend [ndlr, la force onusienne devra plier bagage dans les mois qui suivent.] Les seuls qui pressentent le risque, ce sont les groupes armés touaregs de l’Azawad (nom donné aux régions au nord du fleuve Niger par les mouvements touaregs). « Tu vas voir, ils vont virer la France et on va se taper les Russes. »

Après, le chaos commence et je suis indignée parce que je ne peux pas aller sur le terrain et je me sens hyper mal. En octobre 2023, j’hésite plusieurs fois à tout laisser et à partir sur place. J’essaye de mettre en place un voyage pour documenter cette guerre. Quand il y a plein de gens que tu connais dans un conflit, tu passes par l’émotion. Le fait aussi que tout cela ne soit pas médiatisé, malgré toutes ces images horribles de massacres de civils en Israël puis à Gaza, c’était très douloureux. J’étais très choquée du désintérêt général pour ces régions. Pour moi, le cas du Mali était flagrant parce que la France venait de partir et ça me paraissait très facile de rebondir sur Wagner, là, tout de suite. Il me semblait qu’il y avait plein de moyens de tirer le fil pour faire une actualité autour de ces massacres et on ne l’a pas fait. Alors je m’assigne comme mission prochaine de documenter ces massacres.

Finalement, je commence à contacter les gens du Haut Commissariat aux Réfugiés pour aller au camp de Mberra, car Kidal est sous le contrôle des forces russo-maliennes. La Mauritanie accueille tous ces réfugiés avec humanité mais il y a des  intérêts géopolitiques qui rendent les choses très compliquées. J’arrive à Nouakchott au mois de juillet, il fait une chaleur d’enfer, ce sont les élections et je suis complètement surprise par ce que je découvre ; toute une population touareg que je ne connaissais pas, les gens de la région de Tombouctou. Je tombe des nues. Je suis partie sur mes gonds, les exactions de Wagner, et je suis obligée de ralentir parce que je découvre une mine d’informations sur l’histoire de ce camp, des gens incroyables : des chefs religieux, des enseignants, des intellectuels. Mais toujours avec ces barbelés qui nous entourent. C’est un camp autogéré par les Touaregs qui ont réussi à ne pas être à 100% assistés et qui essayent de mettre en place du bénévolat, une éducation qui ne soit pas complètement dépendante des bailleurs de fonds et je suis sidérée par l’intelligence de ces personnes, qui vivent dans de petites cases collées les unes aux autres, après avoir connu les grands espaces ! Cet exil sans fin, ça me sidère, ça m’inquiète.

Je suis comme Ali Mohamed : je pense que la greffe avec le Mali ne prendra jamais. Pour moi, aucune négociation ne peut être engagée avec le Mali si ce n’est pour la création d’un vrai État autonome. On a bien vu que les Touaregs ne sont pas dans des cycles de vengeance. C’est bien plus profond que ça. En fait, c’est une cause, quelque chose de presque abstrait, d’idéaliste mais pas utopique, et je pense qu’un jour, ils l’auront, parce qu’ils ont tellement ça en eux. C’est leur plus profond espoir et je le ressens vraiment ainsi. Le Front de libération de l’Azawad (alliance touareg) est debout, malgré tout, heureusement. La résistance n’est pas écrasée. Pour moi, c’est le seul espoir pour le moment. On est très loin d’une possibilité de négociation, que ce soit avec Wagner ou Africa Corps. Mais je ne conçois pas un avenir du Sahara sans les Touaregs, en particulier ceux du nord du Mali. C’est une grande force de combat, un pilier sur lequel on peut s’appuyer pour se projeter dans l’avenir. C’est pour cela que je soutiens l’Azawad. Qu’on les écoute, qu’on essaye des choses nouvelles ! 

Alissa Descotes-Toyosaki, Sahara Rouge, Payot Voyageurs, 2026, 240 pages, 20 euros. 

Carnets de caravane au Sahara

 

 

 

 

 

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La police de Kaïs Saïed à l’œuvre contre le mouvement pro-palestinien https://mondafrique.com/politique/pourquoi-la-police-de-kais-saied-reprime-le-mouvement-pro-palestinien/ https://mondafrique.com/politique/pourquoi-la-police-de-kais-saied-reprime-le-mouvement-pro-palestinien/#respond Wed, 18 Mar 2026 05:29:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=148823 Les relais tunisiens de la campagne internationale pour briser le siège de Gaza sont poursuivis et ses événements interdits. Derrière l’intransigeance de façade des positions de Kaïs Saïed, prévaut le réalisme et la continuité d’une tradition diplomatique. Par Selim Jaziri C’est une vérité crue, factuelle, face à laquelle les discours s’évaporent : la police de […]

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Les relais tunisiens de la campagne internationale pour briser le siège de Gaza sont poursuivis et ses événements interdits. Derrière l’intransigeance de façade des positions de Kaïs Saïed, prévaut le réalisme et la continuité d’une tradition diplomatique.

Par Selim Jaziri

C’est une vérité crue, factuelle, face à laquelle les discours s’évaporent : la police de Kaïs Saïed réprime le mouvement de solidarité avec la Palestine. Alors que début mars devait se tenir à Tunis une série d’événements en prévision d’une nouvelle flottille destinée à apporter de l’aide humanitaire à Gaza, plus ambitieuse que celle d’octobre dernier, une série d’arrestations a frappé les membres du comité de pilotage international de la Flottille Global Sumud.

Cinq des militants tunisiens interpellés.

Des accusations de détournement

Le vendredi 6 mars 2026, Wael Naouar et son épouse Jawaher Channade étaient arrêtés chez eux. Quelques heures plus tard, Nabil Chennoufi, Mohamed Amine Bennour et Sana M’hidli étaient arrêtés à leur tour. Le lendemain, Ghassen Henchiri a été interpellé en pleine rue à Tunis alors qu’il participait à une manifestation contre l’agression israélo-américaine en Iran. Le 10 mars, un septième membre du comité, Ghassen Boughdiri, était placé en garde à vue à l’issue d’un interrogatoire au pôle judiciaire économique et financier. Lundi 16 mars, Wael Naouar, Nabil Chennoufi et Mohamed Amine Bennour ont été placés sous mandat de dépôt, avant même d’avoir été présentés à un juge d’instruction. Ghassen Henchiri et Ghassen Boughdiri viennent de connaître le même sort. 

Officiellement, ces arrestations sont liées à des soupçons de « formation d’une entente en vue de blanchiment d’argent, d’escroquerie et d’appropriation de fonds provenant de dons, utilisés à des fins personnelles ». En d’autres termes, ils sont accusés d’avoir détourné l’argent collecté pour l’organisation de la première flottille. L’étape tunisienne de la flottille avait été marquée, en effet, par des problèmes d’organisation et des retards dans la préparation des navires tunisiens qui devaient se joindre aux embarcations arrivées d’Europe. Ces difficultés avaient donné lieu à des rumeurs sur les réseaux sociaux, certaines allant jusqu’à accuser Wael Naouar d’avoir acheté une villa avec l’argent collecté. En décembre, le comité avait présenté son rapport financier pour mettre un terme à ces accusations et personne ne l’avait contesté.

Une volonté de dissuader

Ces soupçons ne sont-ils qu’un prétexte ? Ils n’expliquent pas en tout cas les autres restrictions qui visent la mobilisation pour Gaza. Le 4 mars, la police tunisienne a violemment empêché une délégation de plus de vingt membres du comité de pilotage de la flottille d’atteindre le port de Sidi Bou Said où ils devaient rencontrer les marins et le personnel du port pour les remercier. Le rassemblement avait pourtant été autorisé dans un premier temps. À cette occasion, le militant brésilien Thiago Ávila a été retenu une partie de la soirée par la police. La militante écologiste suédoise Greta Thunberg a été bloquée plusieurs heures à son arrivée au port de La Goulette. Le 5, une soirée organisée dans une salle de cinéma où devait être projeté un film palestinien, suivi d’une intervention de Francesca Albanese, a été interdite quelques instants avant le début de l’événement.

Déjà fin septembre, deux navires qui faisaient escale dans le port de Sidi Bou Saïd avant le départ pour Gaza, avaient été attaqués par un drone incendiaire de facture plutôt artisanale.

Un Ukrainien a été arrêté en possession de drones sans que sa participation ne soit établie et l’implication israélienne évoquée. Depuis, on n’a pas eu de nouvelles de l’enquête.

Mais dans les milieux sécuritaires, on laissait filtrer le souhait d’entraver le départ de la flottille. Cette fois l’hostilité est sans équivoque. Il est évident que l’intention des autorités est d’empêcher que la Tunisie ne devienne le pôle de rassemblement et d’organisation d’une initiative civile transnationale qui échappe à leur contrôle, par l’asphyxie de ses relais tunisiens.

Kaïs Saïed, entre intransigeance et prudence


Cette réaction est surprenante de la part de Kaïs Saïed qui s’est posé depuis sa candidature à la présidentielle en 2019 en héraut d’une position intransigeante et maximaliste sur la question palestinienne. Lors du débat télévisé avec son rival Nabil Karoui pendant la campagne électorale il avait lancé : « Le terme “normalisation” est erroné, il s’agit de haute trahison. Nous sommes en état de guerre contre une entité colonisatrice. Celui qui traite avec une entité colonisatrice est un traître. »

Il s’est régulièrement prononcé en faveur du droit « du peuple palestinien à établir son État indépendant sur toute la Palestine après sa libération, avec Al-Quds comme capitale ». Droit qu’il a même inscrit dans le préambule de la constitution de 2022. Une position en rupture avec la tradition diplomatique tunisienne qui a toujours reconnu le principe onusien du partage. Mais depuis le 7 octobre 2023, la réaction tunisienne peine à dépasser ce stade rhétorique. Le 26 octobre 2023, la Tunisie n’a pas joint sa voix à celles des neuf pays arabes qui demandaient un cessez-le-feu immédiat. Le lendemain, elle s’est abstenue lors du vote de l’assemblée générale des Nations unies pour la demande de trêve humanitaire : « le texte a occulté la condamnation explicite et ferme des crimes de guerre et du génocide commis par les forces d’occupation », a expliqué Tarek el Adab, l’Ambassadeur tunisien auprès de l’ONU.

Toujours dans la même veine, la Tunisie ne s’est pas associée à la saisine du Procureur de la Cour pénale internationale par l’Afrique du Sud, le Bangladesh, la Bolivie, les Comores et Djibouti, pour établir les responsabilités des dirigeants israéliens, ni à la plainte sud-africaine devant la Cour de Justice internationale qui a statué en janvier 2024 sur le risque plausible d’un génocide. Poursuivre l’État d’Israël ou ses dirigeants serait une forme de reconnaissance a justifié Kaïs Saïed. Mais ce purisme exercé en solitaire ne permet pas à la Tunisie de construire un rapport de force diplomatique en faveur de la Palestine.

Sous pression occidentale ?

Les contraintes internationales, en revanche, incitent Kaïs Saïed à la prudence. Après la signature des Accords d’Abraham à l’été 2020 par plusieurs États arabes et la normalisation de leur relation avec l’État hébreu qu’il qualifiait de « trahison suprême » quelques mois plus tôt, il s’était borné à commenter : « Nous n’intervenons pas dans les choix des autres pays. Ce sont leurs propres affaires devant leurs peuples. »

C’est probablement sous la pression américaine ou allemande qu’il a demandé au Président de l’Assemblée Brahim Bouderbala, de «suspendre » au beau milieu d’une séance plénière le processus d’adoption d’une loi criminalisant la normalisation des relations avec Israël, le 2 novembre 2023. Réactivée après le 7 octobre, cette proposition de loi de 2015 dont l’examen avait été alors rejeté en commission, était débattue dans une version passablement durcie. Elle prévoyait en effet des peines allant jusqu’à 12 ans de prison, voire jusqu’à la réclusion à perpétuité en cas de récidive, en cas de « communication, contact, propagande, conclusion de contrats ou coopération, directe ou indirecte, par des personnes physiques ou morales de nationalité tunisienne avec toutes les personnes physiques et morales affiliées à l’entité sioniste, à l’exception des Palestiniens de l’intérieur ».

Même parmi les partisans de la pénalisation de la normalisation, certains avaient critiqué une sévérité excessive et mal dirigée : des juifs tunisiens qui ont des liens familiaux avec des Israéliens, un étudiant tunisien à l’étranger suivant un cours d’un professeur ayant la nationalité israélienne ou un militant tunisien pour la cause palestinienne ayant des contacts avec des Israéliens opposés à l’occupation, risquaient de tomber sous le coup de cette loi, par ailleurs totalement inoffensive à l’égard des entreprises internationales complices de la
colonisation implantées en Tunisie. L’examen de la loi a été finalement ajourné sine die. Derrière une intransigeance de façade, prévaut en réalité la continuité d’une tradition diplomatique.

Une solidarité historique avec les Palestiniens

Le soutien populaire des Tunisiens aux Palestiniens, auxquels beaucoup s’identifient en tant que colonisés, remonte à la fin des années 1920, à la première explosion significative de violences entre Arabes et colons sionistes en 1929. En 1932, Chedly Khaïrallah, militant destourien et fondateur du journal La voix du Tunisien, décrivait le sionisme comme « une doctrine d’asservissement parce que sa réalisation impose l’asservissement de plusieurs centaines de milliers de Musulmans arabes à une poignée d’aventuriers financés par des européens et américains. » « Les nationalistes maghrébins, et plus particulièrement tunisiens, perçoivent le sionisme non seulement comme un projet colonial en Palestine, mais aussi comme une menace potentielle à l’équilibre communautaire en Tunisie », note la sociologue Hela Yousfi dans un article d’octobre 2025 (publié dans la revue Contretemps).

Ce soutien ne s’est jamais démenti, pas plus que la méfiance des autorités, coloniales d’abord, nationales ensuite, qui l’ont toujours perçu comme une menace pour l’ordre politique interne et pour la position internationale de la Tunisie indépendante.

Habib Bourguiba, gradualisme et realpolitik

Avant même l’indépendance en 1956, des dirigeants du mouvement national tunisien, en quête d’appui diplomatique, avaient approché des représentants israéliens. Ces contacts ont discrètement continué après l’indépendance. Habib Bourguiba se méfiait des postures idéologiques et du maximalisme des États arabes à l’égard d’Israël. En droite ligne de son approche gradualiste et de son réalisme diplomatique, il avait appelé les Palestiniens, dans un discours fameux à Jéricho en 1965, à adopter une solution négociée avec Israël sur la base des résolutions de l’ONU. « Ne pas reconnaître Israël est une erreur avait-il lancé. La politique du tout ou rien nous a conduits à la défaite. Seule une stratégie par étapes nous amènera au but. » Un propos très mal reçu à l’époque, dans le monde arabe et dans une large partie de l’opinion tunisienne.

Le déclenchement de la guerre des Six jours, qui a abouti à l’occupation de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem par les troupes israéliennes, fait éclater au grand jour ce fossé entre la position officielle et l’opinion. Le 5 juin, Tunis est au bord de l’insurrection. L’extrême gauche, très active parmi les étudiants, et le sentiment populaire convergent dans la même colère. Une manifestation se rassemble devant l’Ambassade britannique, puis se dirige vers le centre culturel américain. Mais de nouveaux meneurs sortis, d’après un témoin de l’événement, d’un meeting du Parti socialiste destourien au pouvoir, détournent le cortège « vers la grande synagogue de la capitale, brisant au passage les vitrines des magasins des commerçants juifs. Quelques dizaines d’étudiants appartenant au Parti communiste et au mouvement d’extrême gauche Perspectives, révoltés par la dérive antisémite de la manifestation, forment une chaîne pour tenter d’arrêter les émeutiers, sans y parvenir », selon le récit de l’historienne Sophie Bessis publié par Orient XXI le 15 juin 2017. 

L’événement est un tournant pour le mouvement Perspectives qui unifie et radicalise sa ligne idéologique. « L’ennemi principal du peuple tunisien est le gouvernement réactionnaire tunisien de la bourgeoisie pro-réactionnaire », théorise-t-il dans « La question palestinienne dans ses rapports avec le développement de la lutte révolutionnaire en Tunisie », communément appelée « la brochure jaune ». Ce potentiel insurrectionnel est perçu comme une menace par le régime qui enclenche la première grande vague de répression politique de la Tunisie indépendante contre l’extrême gauche.

L’OLP à Tunis, un hôte qui dérange

À l’été 1982, Habib Bourguiba accepte d’accueillir en Tunisie l’OLP contrainte de quitter Beyrouth sous la pression de l’armée israélienne, à condition de n’y mener aucune activité militaire. Cet asile tunisien s’intègre dans les efforts de la diplomatie française et américaine pour éloigner les combattants palestiniens de la région afin de pousser l’OLP à entrer dans un processus de négociation politique. Cela n’empêche pas l’aviation israélienne de bombarder le siège de l’OLP à Hammam Chott, dans la banlieue de Tunisie, le 1er octobre 1985, pour éliminer la direction palestinienne, et notamment Yasser Arafat qui doit la vie sauve au report d’une réunion. Le raid dure six heures, fait 68 morts dont 18 Tunisiens, et des centaines de blessés. L’appui américain, qui fournit les images satellite et le ravitaillement en vol des appareils israéliens, place Bourguiba, qui les considère comme des alliés, dans une position embarrassante. « Je suis dans la situation d’un homme qui a toujours cru à la fidélité de son épouse, qui découvre au terme de cinquante années qu’il a été trompé et qui se demande s’il n’a pas été trompé depuis le début », déclare-t-il à l’ambassadeur américain.

La Tunisie obtient des États-Unis qu’ils nuancent très légèrement leur soutien à l’opération, qu’ils qualifient néanmoins « d’expression d’autodéfense », et qu’ils ne mettent pas leur veto à une résolution du Conseil de sécurité condamnant l’opération. Mais les conséquences diplomatiques ne vont pas plus loin tandis que les manifestations populaires sont réprimées.

Un début de de normalisation sous Ben Ali

C’est à Tunis, sous la présidence de Ben Ali, qu’ont lieu en 1989 les négociations entre l’OLP et les États-Unis. Dans les années qui suivent les accords d’Oslo de 1993, les contacts se multiplient entre diplomates tunisiens et israéliens. Suite à la création de l’autorité nationale palestinienne, les bureaux de l’OLP à Tunis ferment en juin 1994. En avril 1996, Israël et Tunisie échangent l’ouverture de bureaux d’intérêt dans leurs capitales respectives. La seconde intifada en octobre 2000 met un terme à cette amorce de normalisation des relations diplomatiques.

Puis les attaques du 11 septembre 2001 mettent la lutte contre le terrorisme au centre de l’agenda international et permet au régime tunisien de légitimer la répression de son opposition islamiste. Une discrète coopération sécuritaire avec Israël se met en place : échanges de renseignements, formation aux méthodes d’interrogatoire… Cette coopération donne lieu d’ailleurs à l’une des premières affaires post-révolution en 2011. Un officier de police, Samir Feriani, est arrête en mai 2011 pour avoir divulgué les instructions de la hiérarchie du ministère de l’Intérieur pour détruire les documents relatifs à la surveillance des bureaux de l’OLP à Tunis et aux relations entre Ben Ali
et le Mossad (il sera finalement condamné à une amende symbolique et réintégré dans les services de police).

Une solidarité entravée

Dans l’élan du « printemps arabe », on a pu penser que la démocratisation allait permettre aux États arabes de s’affranchir des contraintes internationales dans la défense de la cause palestinienne, et de se conformer aux attentes des opinions publiques. Ce rêve, comme les autres, a fait long feu. La vague démocratique s’est arrêtée à la Tunisie et elle a rapidement reflué en Égypte après le coup d’État de juillet 2013. Les guerres civiles en Libye et en Syrie, l’implantation de l’État islamique, les attentats en Europe ont remis la lutte contre le terrorisme tout en haut des priorités partagées entre Occident et pays arabes.

Israël, sans se heurter à aucune résistance, a cru pouvoir enterrer la question palestinienne, étendre et consolider la colonisation tout en
obtenant la reconnaissance officielle des États signataires des Accords d’Abraham de l’été 2020.

Sur la scène politique tunisienne, le soutien à la cause palestinienne a été un objet de surenchère entre la gauche et les islamistes, mais sans déboucher sur aucune initiative diplomatique. Les tentatives d’inscrire la criminalisation de la normalisation dans la Constitution en 2012, ou dans la loi en 2015 se sont heurtées à la menace de sanctions allemandes ou américaines, bailleurs de fonds de la transition démocratique.

Un lien émotionnel perçu comme un danger

Le soutien spontané et massif qu’avait rencontré la caravane Global Sumud partie de Tunis pour rejoindre Rafah, avant d’être stoppée par les autorités de Benghazi en Libye, montre que le lien émotionnel et l’identification politique résistent au cynisme des dirigeants et à l’usure du temps. Mais sa traduction diplomatique est toujours tributaire du même cadre.

D’abord, ce soutien provient de forces politiques, de gauche ou islamistes, ou de mouvements populaires éruptifs comme celui des supporters de foot, perçus comme des menaces par le régime. La mobilisation pour la Palestine peut rapidement se muer en contestation du pouvoir. D’autant que s’y ajoute à présent une composante internationale, avec la participation de personnalités et d’organisations  étrangères, qui réactive les réflexes paranoïaques des appareils de sécurité. Ensuite, les alliances stratégiques avec les pays occidentaux n’autorisent pas de diplomatie de rupture. Comme en Égypte, les partisans du pouvoir reprochent aux mobilisations pro-palestiniennes de prendre le risque d’entraîner le pays dans un conflit avec Israël. Enfin, régimes arabes, pays occidentaux et Israël partagent les mêmes obsessions sécuritaires et coopèrent plus ou moins ouvertement.

Kaïs Saïed, malgré sa rhétorique radicale, avait peu de chance d’échapper à ces contraintes. La tradition diplomatique de la Tunisie la pousse à se positionner sur une ligne réaliste, et finalement conciliante avec Israël. La redéfinition en cours des équilibres régionaux sera plus déterminante pour son évolution que les discours du Président. Pour le moment, la conjonction d’une fragilité intérieur et d’un isolement international incite le pouvoir tunisien à ne laisser aucun espace à un soutien populaire à la Palestine.

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Mamitiana Rajaonarison, un haut fonctionnaire issu du maintien de l’ordre et de la lutte contre la corruption, a été nommé à la primature dimanche en remplacement de Herintsalama Rajaonarivelo. Inconnu du grand public, l’heureux élu est un compagnon de longue date du président de la Refondation de la République (PRRM), le colonel Michael Randrianiriana, les deux officiers s’étant connus à la 23e promotion de l’Académie militaire d’Antsirabe. 

Par Daniel Sainte-Roche

Mamitiana Rajaonarison

Un professionnel de la lutte anti-corruption

Administrateur civil, Mamitiana Rajaonarison a servi comme officier supérieur dans la gendarmerie nationale après des formations à l’EOGN (École des Officiers de la Gendarmerie Nationale de Melun). Affecté dans un premier temps à Fianarantsoa, il a été muté à l’école de la gendarmerie nationale de Moramanga, avant de rejoindre en 2004 le Bureau indépendant contre la corruption (BIANCO), où il a débuté comme enquêteur principal avant de devenir responsable du département des enquêtes à Tananarive et à Tamatave. De 2018 à 2021, il a été placé à la tête de la branche du BIANCO à Tuléar.

En 2021, Andry Rajoelina le nomme directeur général du SAMIFIN (Service de renseignement financier), sur proposition de la société civile et des partenaires techniques et financiers. Il a occupé cette position jusqu’à sa nomination en tant que Premier ministre.

Qui suscite l’espoir de la société civile 

L’entrée de Mamitiana Rajaonarison dans l’arène politique n’a pas enthousiasmé l’opinion publique malgache mais la société civile s’est félicitée de sa nomination, souhaitant que le nouveau Premier ministre « apporte son expérience en matière de lutte contre la corruption et la criminalité financière, à un moment où le peuple attend une transparence accrue et une meilleure gouvernance dans les affaires nationales ».

Et de rappeler au passage que sous le mandat de Rajaonarison à la SAMIFIN, Madagascar a nettement amélioré sa notation auprès du GAFI (Groupe d’action financière, créé en 1989 lors du sommet du G7 à Paris), évitant ainsi une relégation de la Grande Île dans la « liste grise » des pays qui ne respectent pas les standards internationaux en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.

Lors des manifestations de septembre 2025 qui ont fait tomber le régime.

Mais doit encore convaincre 

Le citoyen lambda, quant à lui, reste dubitatif. Sous la présidence de Andry Rajoelina, de multiples allégations de blanchiment d’argent ont été étalées aussi bien dans la presse que sur les réseaux sociaux sans que le SAMIFIN ait daigné ouvrir la moindre enquête. Hery, membre de l’association estudiantine d’Ankatso, relève à ce propos : « Mamitiana Rajaonarison a occupé le poste de directeur général de SAMIFIN durant deux mandats successifs, mais apparemment il n’a pas pu détecter les nombreux mouvements de fonds frauduleux réalisés par Mamy Ravatomanga entre Madagascar et l’Île Maurice ».

Cet immobilisme jette le doute sur l’indépendance véritable de Mamitiana Rajaonarison et sa capacité à lutter contre la corruption des lors que des « gros poissons » proches du régime sont impliqués. « Fera-t-il le poids face aux très influents affairistes, comme Koufali Daya, et à la mafia indo-pakistanaise ? ». Ses actions seront certainement scrutées à la loupe par les participants au mouvement de septembre 2025, dont une grande partie commence à déchanter.

« On l’attend à l’œuvre », note avec intérêt un fonctionnaire au ministère de l’Économie. «Le nouveau Premier ministre a un profil atypique, qui peut être très intéressant dans le domaine bien précis de la lutte contre la corruption ». Mais, estime-t-il, la conduite des affaires de l’État nécessite une vision plurisectorielle.

 

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Un carnet de dessins témoigne de la guerre du Tigray https://mondafrique.com/a-la-une/guerre-du-tigray-un-carnet-de-dessins-emerge-deux-ans-plus-tard/ https://mondafrique.com/a-la-une/guerre-du-tigray-un-carnet-de-dessins-emerge-deux-ans-plus-tard/#respond Tue, 17 Mar 2026 05:50:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=148752 Alors que des bruits de bottes font craindre une reprise de la guerre du Tigray, qui a provoqué, il y a deux ans, un désastre humanitaire majeur dans la Corne de l’Afrique, Mondafrique publie des extraits d’un carnet de dessins croqués par un peintre de la région, exceptionnel témoignage sur les atrocités commises par l’armée […]

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Alors que des bruits de bottes font craindre une reprise de la guerre du Tigray, qui a provoqué, il y a deux ans, un désastre humanitaire majeur dans la Corne de l’Afrique, Mondafrique publie des extraits d’un carnet de dessins croqués par un peintre de la région, exceptionnel témoignage sur les atrocités commises par l’armée éthiopienne. (Les dessins ont été recadrés pour masquer la signature de l’auteur, contraint de rester anonyme pour sa sécurité.) 

Par Charlotte Touati 

Entre novembre 2020 et novembre 2022, la guerre du Tigray a profondément déstabilisé l’Éthiopie et l’ensemble de la Corne de l’Afrique. Opposant le gouvernement fédéral dirigé par Abiy Ahmed aux forces du Front populaire de libération du Tigré (TPLF), le conflit a rapidement pris une dimension régionale avec l’intervention de l’Érythrée et de milices de la région d’Amhara. Marquée par des massacres de civils, des violences sexuelles massives, des déplacements de population et un blocus prolongé, la guerre a provoqué l’une des plus graves crises humanitaires récentes sur le continent africain. L’accord de Pretoria, signé en novembre 2022, a officiellement mis fin aux combats entre Addis-Abeba et les forces tigréennes. Mais plusieurs facteurs – la question non résolue du contrôle du Western Tigray, les tensions persistantes entre l’Éthiopie et l’Érythrée, ainsi que les récentes déclarations d’Addis-Abeba sur l’accès à la mer Rouge – ravivent les inquiétudes et font craindre une reprise du conflit.

La guerre du Tigray, qui a fait rage au nord de l’Éthiopie de 2020 à 2022, ne s’est pas déroulée sous les yeux du monde. Conduite sous un blocus total des communications, de l’aide humanitaire et des médias, l’une des pires catastrophes humaines du début du 21ᵉ siècle n’a pas eu de témoins. 

Dans une région où l’histoire s’est transmise pendant des siècles par les manuscrits liturgiques, les chroniques monastiques et l’image sacrée, cette extinction des réseaux modernes a eu pour effet inattendu de ramener le témoignage à ses formes les plus anciennes : la main, l’encre, le papier. Parmi ces survivances, un témoignage unique a émergé : le carnet clandestin d’un artiste tigréen formé à l’iconographie orthodoxe et à l’art des rouleaux magiques. Tenue au cœur du siège, dissimulée parfois dans des poubelles pour échapper aux fouilles, cette suite de dessins constitue à la fois un journal, une archive et un acte de résistance.

Icônes, rouleaux et images protectrices

Wedi Tsion est un peintre d’icônes reconnu au Tigray. Il protège son identité d’un pseudonyme pour assurer sa sécurité ainsi que celle de ses proches. Wedi Tsion signifie « le Fils de Sion » hommage au mythe salomonien, l’Arche d’Alliance étant censée reposer dans la ville tigréenne d’Axoum, la Nouvelle Sion selon la tradition éthiopienne. Il vit actuellement caché quelque part en Éthiopie. Avant la guerre, il peignait des sujets religieux grands formats selon le répertoire graphique orthodoxe éthiopien. L’icône éthiopienne n’est pas conçue comme une simple représentation. Elle est présence, médiation, protection. Les figures frontales aux grands yeux, les aplats de couleur, la stylisation hiératique participent d’une théologie de la visibilité : l’image voit autant qu’elle est vue.

Wedi Tsion est également maître dans la facture de rouleaux magiques. Très répandus dans les populations des hauts plateaux éthiopiens, ces artefacts sont formés de longues bandes de parchemins de quelques centimètres de large, dont la longueur correspond à la taille de la personne qui les portera. Le peintre trace des prières, des formules magiques et des diagrammes apotropaïques pour protéger le porteur. La bande est ensuite roulée très serrée et cousue dans une capsule de cuir portée en pendentif. Chaque rouleau est strictement individuel.

Dans ce contexte, l’écriture de Wedi Tsion et, plus matériellement, son trait de plume sont performatifs. Le style des dessins qu’il a tracés à l’encre noire sur un carnet entre les pages duquel s’insèrent des feuilles volantes rappelle d’ailleurs visuellement les rouleaux magiques, mêlant dessin et écriture.

Transposées dans le contexte de la guerre, ces traditions confèrent au carnet une dimension ambivalente. Il documente la destruction, mais il peut aussi être compris comme une tentative de conjuration. Dessiner les violences, les morts, la ruine, c’est tenter de les contenir symboliquement, de leur imposer une forme. L’artiste ne travaille pas dans un vide culturel : il mobilise un vocabulaire visuel chargé d’histoire, de spiritualité et de pouvoir protecteur.

Naissance d’un carnet de l’effroi 

Durant les premiers jours de guerre fin 2020, Wedi Tsion ne songe guère à dessiner. Il pense à sauver sa vie et celle de ses proches. Les éclats des obus et de l’artillerie sont constants, tandis que l’aviation éthiopienne pilonne Mekele, la capitale tigréenne. Les crimes se multiplient et les troupes au sol s’adonnent aux pires atrocités : viols, tueries de masse, humiliations. A quoi s’ajoutent la faim et les épidémies, conséquences du siège.

« Au tout début de la guerre, nous avons voulu aller au petit bar (beer house) à côté de chez moi où nous avions nos habitudes. Mais nous avons constaté que la tenancière était couverte de bleus. Le lendemain quand nous sommes revenus, des soldats nous ont ordonné de partir sous la menace de leurs armes et ils s’en sont pris à la dame. Le lendemain, quand nous sommes venus prendre de ses nouvelles, elle portait des bandages. Elle nous a dit de faire comme si de rien n’était. Le quatrième jour, nous étions inquiets. Nous sommes revenus : elle n’était plus là. Nous ne l’avons plus jamais revue. »

Peindre était un geste quotidien pour Wedi Tsion, une nécessité en temps normal, mais dans cet enfer il craint de donner forme à ce qui le hante, de traduire par sa main et son art ce qu’il voudrait garder à l’extérieur de lui et de répéter ainsi le traumatisme. Puis, un jour plus funeste que les autres, son ami et collègue enseignant lui demande de l’accompagner à l’hôpital. Vite ! La tante de ce dernier s’y trouve, ou plutôt son cadavre mutilé, couvert d’hématomes, le visage tuméfié. Elle a succombé dans un rape camp (camp de viol) caractéristique de la guerre du Tigray, servant d’esclave sexuelle, comme des dizaines de milliers de Tigréennes. Pour des raisons inconnues – cynisme ou volonté de terroriser ? – les bourreaux ont ramené la dépouille. Ils interdisent aux deux hommes de faire des photos et leur ordonnent de se taire. Pour l’artiste, c’est le déclic : pas de mots, pas de photos. Il dessinera !

Mais les conditions ne sont pas celles de son travail à l’atelier. Il doit rester mobile, pouvoir se cacher et cacher ces dessins qui naissent désormais de manière presque compulsive. Toutes les scènes que Wedi Tsion a dessinées, il les a vues de ses propres yeux. Comme il le confesse, après cet événement et le choc des premiers temps du siège, l’horreur au quotidien devient un spectacle normal. Ces mots font écho à l’« habituation de l’horreur » décrite par Primo Levy à propos des camps nazis et ils rappellent la formule de Dostoïevski, lui-même survivant des camps sibériens, dans Souvenir de la Maison des Morts : « L’homme est un animal qui s’habitue à tout ».

Ahuris comme des bêtes en fuite

Ce sentiment de déshumanisation a assailli Wedi Tsion alors qu’il se cachait dans une ferme à l’extérieur de Mekele avec un groupe de vingt personnes, parmi lesquelles des enfants. Après trois jours d’échange de tirs, l’artillerie lourde fait voler en éclat grange et étable. Le bétail ahuri fuit au milieu du combat. Et les survivants aussi. Comme les bêtes.

Février 2021 : il faut rentrer en ville. Les drones, les avions de chasse, la mort partout, même dans sa tête. Le souvenir des chairs déchiquetées des hommes et des bovins, entremêlées, s’affiche sans cesse devant ses yeux. Dessiner devient une nécessité alors que le sol tremble en permanence. Le pic de production de Wedi Tsion est atteint à cette période.

« Ce dessin représente un père que nous avons connu pendant la période la plus difficile à Mekele. Il avait perdu tout espoir et était accablé par les épreuves. Incapable de nourrir ses enfants, vaincu, il s’est tragiquement donné la mort au château d’Abrha. »

Après quelques mois, le peintre parvient à sortir du Tigray et à se réfugier dans la capitale fédérale, Addis Abeba, qui n’est pas assiégée, mais où les Tigréens constituent une minorité traquée. Le gouvernement a décrété l’état d’urgence et la police opère des fouilles au porte-à-porte pour rafler les Tigréens. Employeurs, propriétaires et voisins sont encouragés à les dénoncer. Ils sont ensuite détenus dans des camps de concentration à l’extérieur de la capitale.

Talisman et objet compromettant

Wedi Tsion réalise combien son carnet de croquis est compromettant. Il révèle qui il est, ce qu’il a vu, ce qu’il en a créé. Car Wedi Tsion  continue de dessiner. Il cache cet objet devenu talisman dans les endroits les plus improbables.  

Les armes se taisent officiellement en novembre 2022, avec la signature de l’accord de Pretoria, mais la paix n’est jamais vraiment revenue au Tigray où des zones entières sont encore occupées par les forces spéciales amharas ou l’armée érythréenne. En 2026, le retour du conflit semble plus proche que jamais. Wedi Tsion n’a pas, non plus, trouvé la paix. Il a rouvert son atelier et s’est remis au travail sur les toiles et les grands formats mais il craint, à nouveau, de se faire débusquer. Le carnet de croquis reste caché et l’artiste souhaite le faire sortir, le mettre en sécurité et le faire connaître au monde.

Son témoignage graphique s’inscrit à la fois dans une tradition éthiopienne millénaire et dans une généalogie tragique d’œuvres créées sous contrainte extrême.

« Les matins étaient plein d’horreur et de tristesse. Je marchais très tôt dans les rues avec, au loin, le bruit des bombardements et des armes lourdes. Je vivais moi-même en état de siège, toujours stressé et effrayé. Presque tous les matins, je voyais les corps de jeunes garçons gisant dans les rues. Ils avaient été abattus pendant la nuit. »

Menace existentielle sur une terre de livres et d’images

Le Tigray n’est pas une périphérie culturelle : il est l’un des centres originels de la civilisation éthiopienne. L’ancien royaume d’Axoum, dont les stèles monumentales dominent encore l’horizon, fut un carrefour majeur entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Arabie. Mais la véritable singularité de la région réside peut-être ailleurs : dans la continuité presque ininterrompue d’une culture lettrée chrétienne orientale, transmise en langue guèze et préservée dans des monastères souvent accrochés aux falaises ou dissimulés dans les montagnes.

Ces monastères ne sont pas seulement des lieux de culte. Ils sont des bibliothèques vivantes. On y conserve manuscrits enluminés, traités médicaux, textes juridiques, chroniques royales, généalogies – une mémoire écrite d’une densité rare. Les moines copistes et lettrés y jouent un rôle comparable à ceux du Moyen Âge en Europe.

Attaquer les monastères, piller les églises ou disperser leurs collections, comme l’a fait l’armée éthiopienne durant la guerre de 2020-2022, ne relève pas d’un dommage collatéral. Il s’agit plutôt d’atteindre le cœur même de l’identité historique de la Corne de l’Afrique. Plusieurs sites religieux ont été endommagés ou pillés; les témoignages sont sans équivoque sur les massacres dans ou autour d’enceintes sacrées. L’église Sainte-Marie-de-Sion à Axoum – haut lieu du christianisme éthiopien – fut le théâtre de violences. L’objectif était clair: frapper les lieux saints pour rompre le fil reliant passé, présent et salut. Plus encore, les porteurs du savoir – prêtres, diacres, enseignants, scribes – ont été ciblés. Dans une société où la mémoire écrite repose largement sur les institutions religieuses, leur disparition équivaut à un effacement accéléré de l’histoire.

Le siège comme dispositif d’effacement

L’une des particularités de la guerre du Tigray fut la volonté d’effacement des Tigréens. Anéantissement au sens physique du terme, avec près de 800 000 victimes, mais aussi mémoriel par la destruction de leur culture et de leur histoire, et finalement l’invisibilisation de leur martyre. Les infrastructures de communication ont été coupées pendant de longues périodes; l’électricité, le réseau bancaire, l’accès aux médias étrangers ont été interrompus. Les journalistes étaient absents ou empêchés d’accéder à la région.

Ainsi s’est déroulée une guerre sans images.

Résister par la mémoire

Le carnet de Wedi Tsion revêt une dimension éthique profonde. Tenir un journal graphique sous menace de mort, c’est parier sur l’avenir – sur la possibilité qu’un jour quelqu’un regarde, lise, comprenne. C’est refuser que la violence s’achève dans le silence.

« Cet homme est arrivé complètement défiguré par les coups. Nous avons compris qu’il avait été transféré de prison en prison. Quand ils l’ont relâché, il était dans un tel état qu’il ne connaissait plus son propre nom. Il s’est suicidé avec ses dernières forces. »

La nécessité de cacher le carnet dans des poubelles résume cette tension : ce qui est destiné à devenir archive est provisoirement relégué au rang de déchet. L’histoire, ici, survit littéralement parmi les restes.

La philologue songe aux palimpsestes, ces manuscrits médiévaux retrouvés dans des reliures, aux documents sauvés des autodafés, aux lettres jetées par-dessus les murs des prisons. La transmission passe souvent par des voies détournées, précaires, humiliées.

Après l’obscurité…

La guerre du Tigray a officiellement pris fin en novembre 2022, mais ses conséquences humanitaires et culturelles demeurent immenses. Des villes dévastées, des infrastructures détruites, des populations déplacées – et une mémoire fragmentée par le silence imposé.

Dans ce paysage, un carnet d’esquisses peut apparaître comme un objet minuscule. Pourtant, l’histoire montre que ce sont parfois ces traces individuelles qui deviennent les documents les plus précieux pour comprendre une époque. Elles restituent non seulement les faits, mais la texture de l’expérience humaine.

Face aux tentatives d’effacement, l’art clandestin affirme une vérité simple et radicale : tant qu’un individu peut tracer une ligne, la destruction n’est pas totale.

 

 


Encadré : une lignée d’œuvres clandestines

Le carnet de Wedi Tsion rejoint une constellation d’objets produits dans des conditions d’oppression extrême, souvent sans certitude d’être vus un jour. Les dessins des enfants du ghetto de Terezín, les œuvres réalisées clandestinement dans les camps nazis, les gravures improvisées dans le goulag soviétique, les carnets tenus par des prisonniers politiques en Amérique latine ou au Moyen-Orient : tous témoignent d’une obstination commune.

Ces créations ne relèvent pas seulement de l’expression artistique. Elles remplissent simultanément plusieurs fonctions. Elles documentent d’abord. Lorsque toute archive officielle est impossible, l’œuvre individuelle devient source historique primaire. Elles maintiennent une identité. Produire une image, c’est affirmer que l’on demeure sujet humain, et non objet. Elles contestent enfin le monopole du récit. Le pouvoir peut contrôler les médias, mais difficilement l’imaginaire intérieur.

Nombre de ces œuvres ont été cachées – enterrées, cousues dans des vêtements, dissimulées dans des murs, confiées à des tiers. Leur survie relève souvent du miracle matériel.

Dans le cas du Tigray, où l’absence d’images contemporaines a contribué à l’indifférence internationale, un tel carnet acquiert une valeur documentaire exceptionnelle. Il constitue non seulement un témoignage sur la guerre, mais sur la guerre telle qu’elle a été vécue dans un isolement presque total.

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Madagascar : la croisade bruyante du colonel Patrick https://mondafrique.com/a-la-une/madagascar-la-croisade-bruyante-du-colonel-patrick/ https://mondafrique.com/a-la-une/madagascar-la-croisade-bruyante-du-colonel-patrick/#respond Sun, 15 Mar 2026 13:40:09 +0000 https://mondafrique.com/?p=148728 Dans deux nouvelles vidéos largement diffusées sur les réseaux sociaux, le colonel Patrick Rakotomamonjy, toujours en cavale, a repris sa croisade contre la corruption en dénonçant les hauts dirigeants actuels qu’il accuse d’être « à la solde de la mafia ». Ses interventions très suivies ont rallumé les débats tribalistes sur l’île, qui se prépare […]

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Dans deux nouvelles vidéos largement diffusées sur les réseaux sociaux, le colonel Patrick Rakotomamonjy, toujours en cavale, a repris sa croisade contre la corruption en dénonçant les hauts dirigeants actuels qu’il accuse d’être « à la solde de la mafia ». Ses interventions très suivies ont rallumé les débats tribalistes sur l’île, qui se prépare à un remaniement ministériel imminent.

Par Daniel Sainte-Roche

Dans une première déclaration postée le 10 mars 2026, le colonel Patrick a fait une série de révélations brûlantes mettant en cause plusieurs personnalités, parmi lesquelles le président de la Refondation de la République (PRRM) Michael Randrianirina, le président de l’Assemblée nationale Siteny Andrianasoloniaiko, le jeune affairiste Koufali Daya, le commandant de la force d’intervention de la gendarmerie – le colonel Fanambinana Haritiana – et la procureure Narindra.

Le colonel Patrick.

Il a affirmé que le PRRM lui aurait notamment interdit de poursuivre les enquêtes visant une spoliation de biens fonciers par des hommes d’affaires indo-pakistanais. Il fustige par ailleurs l’institutionnalisation du racket qui s’installerait au plus haut niveau de
l’État via des perquisitions illégales menées par les gardes du corps du colonel Michael Randrianirina.

Dans une deuxième déclaration publiée le soir du 14 mars, il a affirmé être menacé de mort et a lancé au PRRM un ultimatum «de 72 heures ou au plus tard une semaine» pour que Koufali Daya, Siteny Randrianasoloniaiko, Botosambatra, Soja et la ministre de la justice Fanirosoa Ernaivo «se dénoncent devant les tribunaux pour trafic d’or et perquisitions illégales». Il a conclu ses interventions en déclarant être prêt, « avec ses éléments », à se battre jusqu’au bout.

Un personnage populaire mais accusé de diviser le pays

Réputé pour son caractère très entier et inflexible, le colonel Patrick jouit d’un grand prestige auprès du public. En avril 2025, il a été le premier militaire en activité à oser dénoncer publiquement l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga, qu’il a accusé dans plusieurs vidéos d’entretenir un réseau de corruption systémique. Avant de devenir médecin militaire, le colonel Patrick a servi dans les Forces
d’intervention de la gendarmerie nationale et il entretient ainsi de forts liens de camaraderie dans les casernes.

Acclamé comme un héros au lendemain des évènements de septembre 2025, le colonel Patrick est aujourd’hui accusé de fomenter le retour de Andry Rajoelina au pouvoir et il est devenu l’homme à abattre. Cible d’intimidations diverses, il fait l’objet d’attaques virulentes, souvent immorales et condamnables, à l’instar des propos tribalistes proférés par certains élus partisans de la junte militaire.

Le tribalisme, instrumentalisation politique

Il faut savoir que le tribalisme est instrumentalisé lors de chaque grande crise à Madagascar. La manipulation politique de l’ethnicité est d’autant plus vivace qu’une frange de politiciens réclame l’accession et le maintien au sommet de l’État d’un natif des régions périphériques après la succession de trois présidents de la République originaires des hauts plateaux depuis 2002.

Le principal cheval de bataille de ces politiciens tourne autour de l’instauration du fédéralisme qui permettrait de casser le centralisme jugé outrancier en vigueur aujourd’hui. Pour le besoin de leur cause, ces politiciens présentent les actions du colonel Patrick (issu de l’ethnie des hauts-plateaux) comme une velléité de pérenniser le système centralisateur dans la Grande Île.

L’échec d’une vraie décentralisation

S’il est bien vrai que les tentatives de mise en place d’une décentralisation effective ont toujours avorté, cet échec ne peut cependant être imputé à une ethnie ou à une région. En effet, la culture politique traditionnelle malgache basée sur le culte d’un chef omniscient favorise la centralisation du pouvoir.

Entre 1956 et 1958, dans le but de contrer les nationalistes tananariviens, le président de la Première République Philibert Tsiranana fut un grand défenseur de la décentralisation prévue par la loi-cadre planifiant la division de Madagascar en 6 États. Mais après 1960, il renforça son pouvoir par la limitation de l’indépendance de l’assemblée provinciale qui était pourtant déjà un véritable gouvernement local. Ainsi, le chef de province n’a plus été élu par l’assemblée provinciale, mais désigné par le pouvoir central et mis sous la coupe du ministère de l’Intérieur ! Dans une interview publiée le 27 mai 1967 par le Courrier de Madagascar, André Resampa, le ministre de l’Intérieur de l’époque, assumait pleinement ce virage en déclarant : « Nous avons combattu le système. Progressivement, nous sommes arrivés à un gouvernement centralisé ».

Sous la Deuxième République, le centralisme démocratique de la révolution socialiste a renforcé encore plus l’esprit d’unité et d’indivisibilité de la République. En 1998, la Constitution instituant six provinces autonomes fut soumise au vote populaire. Ce texte fondamental fut adopté à une faible majorité, en raison des réticences d’une opinion publique mal éclairée inquiète de voir s’ériger des mini-États dévoreurs de crédits et des roitelets locaux dont la dérive pouvait menacer l’unité nationale. La crainte se révéla amplement justifiée quand, en 2002, pour combattre les manifestants tananariviens qui lui étaient défavorables, Didier Ratsiraka enjoignît les 5 provinces autonomes à se muer en États fédérés et à effectuer un blocus meurtrier de la région d’Analamanga, siège de la capitale de Madagascar.

Une autonomisation des provinces pourtant vitale

Au-delà des manœuvres politiques, une constante se dégage : l’autonomisation des provinces est d’une importance cruciale pour le développement d’une île-continent comme Madagascar. Chaque région doit se doter des moyens d’exploiter ses ressources et de gérer ses projets, et ainsi pouvoir bénéficier d’une administration de proximité permettant au citoyen de se rapprocher des centres de décision.

À ce sujet, Rivo, un activiste dans le domaine de l’émancipation des jeunes, relève : « chaque individu a le droit fondamental de jouir du fruit de son travail. Or, la répartition des richesses à Madagascar est inégale. La région d’Analamanga par exemple, où se situe la capitale, contribue à hauteur de 48 % au PIB national du fait de son poids démographique et du volume de sa production industrielle, commerciale et agricole sur son périmètre [à titre de comparaison, la vanille de la région Sava représente 10% du PIB national.]. Ce qui signifie que l’ouvrière de la zone franche d’Ankadimbahoaka, les paysans producteurs d’Ankazobe, d’Andramasina ou d’Anjozorobe tiennent le premier rang dans la création de richesse à Madagascar. Or, malgré cet apport substantiel au gâteau national, les conditions de vie de la population dans l’Analamanga ne diffèrent pas de celle de n’importe quelle contrée de Madagascar en termes d’éducation, de santé, d’alimentation et de logement. C’est dire que la concentration du pouvoir dans la capitale ne profite pas au citoyen tananarivien, mais plutôt aux politiciens du pouvoir central : les hauts fonctionnaires civils et militaires, députés, membres d’institutions… ». Une matière à réflexion…

Madagascar : une transition sous influence ?

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L’enquête sur l’assassinat de Seïf al-Islam Kadhafi progresse https://mondafrique.com/a-la-une/lenquete-sur-lassassinat-de-seif-al-islam-kadhafi-progresse/ Thu, 12 Mar 2026 05:00:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=148408 Dans un contexte de fortes pressions tribales, la justice libyenne a annoncé l’identification des auteurs présumés du meurtre du fils du colonel Mouammar Kadhafi, le 3 février dernier. Trois suspects, dont les noms n’ont pas été rendus publics, ont été arrêtés. Mais la famille Kadhafi réclame des poursuites contre les commanditaires de ce crime politique. […]

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Dans un contexte de fortes pressions tribales, la justice libyenne a annoncé l’identification des auteurs présumés du meurtre du fils du colonel Mouammar Kadhafi, le 3 février dernier. Trois suspects, dont les noms n’ont pas été rendus publics, ont été arrêtés. Mais la famille Kadhafi réclame des poursuites contre les commanditaires de ce crime politique.

Après des semaines de flou, le bureau du procureur général a publié un communiqué dévoilant les avancées de l’enquête préliminaire sur un crime qui a secoué l’opinion publique libyenne et arabe. Le procureur général a annoncé avoir réussi à identifier trois suspects dans l’assassinat survenu dans la ville de Zintan, où Seïf al-Islam vivait depuis des années. 

« Les auteurs du meurtre du citoyen Seif al-Islam Kadhafi ont surveillé sa résidence avant de l’atteindre dans la cour de son domicile, après avoir escaladé le mur de sa propriété. Ils ont acculé la victime là où elle ne pouvait pas leur échapper », indique le communiqué, qui ajoute que les assassins « ont pointé leurs fusils automatiques sur lui avant de le cribler de projectiles dont certains se sont logés dans son corps tandis que d’autres le traversaient de part en part, jusqu’à ce qu’il rende son dernier souffle ».

Lieux, itinéraires, véhicules et auteurs identifiés

Toujours selon le communiqué, les enquêteurs se sont rendus sur le lieu du crime et ils ont procédé à l’examen du corps de la victime et enregistré l’emplacement des blessures. Ils ont également consigné leurs observations lors de l’examen des traces et indices sur la scène de crime. Le parquet a entendu des témoins détenant des informations sur le meurtre et ses circonstances.

L’équipe scientifique et technique a retracé l’activité des suspects et leurs déplacements avant et après le crime. Les indices, preuves et liens résultant de l’inspection des lieux liés au crime ont été analysés. L’enquête a permis de déterminer le lieu où se sont réunis les suspects et le moment de leur déplacement vers le site du meurtre. Elle a également permis d’identifier les véhicules utilisés par les suspects et l’itinéraire emprunté.

Le procureur général a ordonné l’arrestation et la comparution des trois suspects sans révéler leurs noms.

La famille Kadhafi demande davantage

Le 5 mars 2026, la famille Kadhafi a réagi à ces événements en déclarant qu’elle avait pris connaissance du communiqué du bureau du procureur général et que, bien que l’annonce du parquet constitue « un premier pas positif vers la révélation de la vérité », la famille jugeait nécessaire que soient prises des « mesures concrètes sur les suspects mentionnés, dont l’identité est connue selon le communiqué lui-même. »

La famille a insisté sur « la nécessité de révéler toutes les circonstances liées à ce crime, y compris les entités qui ont aidé ou facilité sa perpétration, et tous ceux qui l’ont planifié, ont veillé à son exécution ou ont fourni une couverture ». Les Kadhafi demandent au bureau du procureur général de traiter ce crime avec le souci de satisfaire « le plus haut niveau de transparence et d’information du public sur les développements de l’enquête sans compromettre les exigences du déroulement des investigations, étant donné qu’il s’agit d’un assassinat politique visant un candidat à la présidentielle ». Ils affirment leur attachement absolu à leur « droit légitime et légal de poursuivre les criminels et tous ceux qui les soutiennent », soulignant que « le sang du martyr ne sera pas versé en vain et la main de la trahison sera rattrapée par un châtiment juste, tôt ou tard ».

Même exigence de vérité de la tribu des Qadhadhfa

De son côté, le conseil social de la tribu des Qadhadhfa a publié une déclaration similaire, affirmant que l’annonce du procureur général constituait « une étape importante sur la voie de la révélation de la vérité et un premier indice du début de l’éclaircissement des circonstances de ce crime odieux ». Cependant, le conseil a souligné que « cette étape doit être complétée par des mesures concrètes décisives, y compris la poursuite de tous ceux dont les noms figurent dans l’enquête, et la prise des mesures légales nécessaires à leur encontre sans hésitation ni retard ».

« L’accès à la vérité complète et sans restriction est un droit légitime non négociable », poursuit le conseil dans son communiqué. Cette affaire « ne concerne pas uniquement la tribu, mais représente une question d’opinion publique qui touche la conscience de l’ensemble de la nation ».

La déclaration du procureur général montre une avancée tangible de l’enquête, notamment à travers les informations précises fournies sur la manière dont le crime a été commis et les moyens de traçage technique utilisés pour identifier les suspects. L’identification de trois accusés et l’émission de mandats d’arrêt constituent une percée qualitative dans une affaire marquée par le flou jusqu’ici. 

Cependant, on observe que le communiqué se concentre sur les auteurs directs du crime sans faire mention de ses commanditaires et ses complices qui ont fourni une couverture politique et sécuritaire à l’opération. C’est là que se situe l’exigence de la famille Kadhafi et de la tribu des Qadhadhfa, qui demandent une lumière complète sur le crime, jusqu’aux cerveaux. Des cercles proches de Seif al-Islam relaient des accusations, non vérifiées de manière indépendante, selon lesquelles les personnes recherchées seraient originaires de Zintan. Des blogueurs affiliés à la mouvance de la victime ont accusé Al-Ajmi Al-Atiri d’être impliqué dans l’affaire et ils reprochent aussi à Imad Trabelsi, l’actuel ministre de l’Intérieur originaire de Zintan, sa lenteur et son manque de coopération avec la justice. 

Forte pression populaire et tribale

Les annonces du procureur général sont intervenues après des semaines de flottement et de spéculations au lendemain de l’assassinat, qui a suscité une vague d’indignation et de colère dans la population libyenne. L’annonce des rebondissements de l’enquête fait suite à des pressions populaires et tribales croissantes sur les appareils judiciaire et sécuritaire pour élucider les circonstances du crime.

Avec la nouvelle de l’identification de suspects, l’affaire entre dans une nouvelle phase, plus complexe : celle de la poursuite et de l’arrestation des accusés, puis de leur procès. Cependant, le défi majeur concernera la capacité de la justice et de la police à exécuter des mandats d’arrêt, surtout dans le contexte actuel du pays.

Par ailleurs, la capacité des enquêteurs à atteindre les cerveaux du crime constituera un véritable test pour l’indépendance de la justice libyenne (qui a souffert récemment de divergences entre ses principales institutions, notamment au Conseil suprême de la magistrature) et sa capacité à surmonter les pressions politiques et les équilibres délicats qui caractérisent la scène libyenne actuelle.

De l’assassinat du fils de Kadhafi au risque d’une reprise de la guerre

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Le Bénin recherche toujours l’auteur du coup d’État manqué https://mondafrique.com/limage-du-jour/le-benin-recherche-toujours-lauteur-du-coup-detat-manque/ Fri, 27 Feb 2026 05:45:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=147718 Une forte récompense est promise par l’avis de recherche de la police béninoise en échange d’informations permettant de retrouver neuf personnes, au premier rang desquelles le lieutenant-colonel Pascal Tigri, dans le cadre du coup d’État déjoué au Bénin le 7 décembre dernier. Avec Tigri, qui a servi dans la lutte antiterroriste dans le nord du […]

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Une forte récompense est promise par l’avis de recherche de la police béninoise en échange d’informations permettant de retrouver neuf personnes, au premier rang desquelles le lieutenant-colonel Pascal Tigri, dans le cadre du coup d’État déjoué au Bénin le 7 décembre dernier.

Avec Tigri, qui a servi dans la lutte antiterroriste dans le nord du Bénin et dans la force des Nations unies au Mali, avant de s’autoproclamer président d’un éphémère « Conseil de la Refondation », on note Sambieni Castro et Samary Ousmane, respectivement capitaine-major et capitaine de l’armée béninoise, considérés comme co-responsables du putsch avorté. On ignore ce qui est reproché aux six autres hommes.

Le coup d’État avait tenu le Bénin en haleine pendant plusieurs heures, et avait été marqué par des tirs à la Présidence de la République, aux abords de la télévision nationale et dans le camp militaire de Togbin, près de l’aéroport de Cotonou. Les affrontements entre les mutins et la garde nationale ont fait plusieurs morts de part et d’autre mais aucun bilan sérieux n’a été rendu public. Beaucoup de détails de l’opération et de la riposte restent encore secrets. 

Appui militaire français et nigérian

Le jour même, Emmanuel Macron a déployé très vite un appui à partir de la base militaire de la France à Abidjan, en Côte d’Ivoire, qui a fourni du renseignement par drones et satellites, une surveillance aérienne et des forces spéciales au sol (intervenues au camp de Togbin) attestant soit de l’importance du Bénin, ami, pour la France, dans le nouveau contexte géopolitique de la région, soit de sa volonté de démontrer, à l’inverse de la situation deux ans plus tôt au Niger, que Paris peut maintenir par la force ses meilleurs alliés. Le président du Nigeria Bola Tinubu a également ordonné des frappes aériennes à Togbin et dans les environs puis un déploiement de troupes d’élite au sol pour procéder à des ratissages. Les deux Présidents disent s’être coordonnés avec la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest bien qu’on ignore sous quelle forme et dans quel cadre précis.  

Très vite, le Bénin et ses alliés ont dit soupçonner le Niger d’être impliqué dans cette opération de subversion, sans fournir de preuves. De son côté, le Niger accuse régulièrement le Bénin et ses alliés français de le déstabiliser à partir de la frontière, via des groupes djihadistes. Toujours est-il que Tigri a été signalé en fuite au Togo d’abord, puis dans un pays de l’Alliance des États du Sahel. Un rôle du Burkina Faso a également été évoqué par les mêmes acteurs. 

 

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Chronique d’une drôle de guerre dans le nord du Mali https://mondafrique.com/a-la-une/chronique-dune-drole-de-guerre-dans-le-nord-du-mali/ Thu, 26 Feb 2026 09:13:26 +0000 https://mondafrique.com/?p=147677 Le théâtre du conflit du nord du Mali est peu actif ces dernières semaines. Les hostilités se limitent, du côté des groupes armés rebelles et djihadistes, à des attaques à distance contre les convois de ravitaillement militaires. Sur les itinéraires empruntés par ces derniers, les soldats maliens et leurs alliés russes continuent de commettre des […]

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Le théâtre du conflit du nord du Mali est peu actif ces dernières semaines. Les hostilités se limitent, du côté des groupes armés rebelles et djihadistes, à des attaques à distance contre les convois de ravitaillement militaires. Sur les itinéraires empruntés par ces derniers, les soldats maliens et leurs alliés russes continuent de commettre des exactions contre les civils.

C’est une guerre sourde. Comme si aucun des belligérants ne tenait à rouvrir les hostilités. Manquant de moyens décisifs pour inverser la situation sur le terrain, soucieux d’économiser leurs hommes ou en attente d’une situation meilleure, les djihadistes d’Iyad Ag Ghali, les forces armées maliennes (FAMA) et leurs supplétifs russes et locaux, de même que les indépendantistes du Front de Libération de l’Azawad (FLA), s’observent davantage qu’ils ne s’affrontent vraiment.

Quelques rares échauffourées sont rapportées – et toujours des exécutions sommaires de civils touareg. Mais ces agissements contre les civils semblent moins systématiques que du temps du ratissage opéré sur le terrain par les miliciens russes de Wagner, avant leur remplacement, au printemps 2025, par Africa Corps, une unité directement contrôlée par l’armée russe et moins agressive ou audacieuse que ses prédécesseurs. Il faut dire que la défaite de Tinzawaten, qui a vu une colonne de Wagner et des FAMA décimée par le feu rebelle entre le 25 et le 27 juillet 2024, à deux pas de la frontière algérienne, a laissé un mauvais souvenir aux Russes : des dizaines de morts abandonnés dans le désert et deux prisonniers. Tinzawaten est un fief incontesté des combattants indépendantistes touareg. 

Les djihadistes du GSIM affaiblis

Commençons par le Groupe de Soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM). Des observateurs le disent affaibli dans la région. Parce que la zone de repli d’Iyad Ag Ghali vers l’Algérie, vitale pour lui, a été reprise, depuis novembre 2023, par les FAMA, de même que son fief de Kidal. Le gouvernorat de la petite ville des Ifoghas a même été confié à son ennemi de trente ans (et ancien bras droit dans la rébellion), le général Elhadj Gamou. On dit que 2000 soldats russes y seraient basés. Ou tout simplement par épuisement des combattants, qui ont quitté la région ou sont harcelés par les armées nationales.

Le Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés  a annoncé récemment l’enregistrement de 184 521 réfugiés et demandeurs d’asile en Mauritanie jusqu’en janvier 2026, originaires du nord et du centre du Mali. Des milliers d’autres sont en attente. Les frappes des armées de l’Alliance des États du Sahel dans le nord, à l’est et au sud compliquent aussi les mouvements et les ravitaillements et coupent les nordistes du grand vivier des combattants peuls du delta central. Dans les premiers jours de février, une frappe de drone militaire a d’ailleurs tué une femme et trois adolescents près de Talataye, dans la zone des trois frontières écumée par l’État islamique, selon les réseaux sociaux pro-FLA.

S’éloigner des itinéraires empruntés par les Russes  

De la même façon que les déplacements djihadistes sont pris pour cibles et, de ce fait, compliqués, les mouvements et relèves des FAMA et de leurs supplétifs russes sont périodiquement attaqués. Ils sont pris à partie pendant des missions régulières d’escorte sur les axes Kidal-Gao, Kidal-Aguelhoc-Tessalit et Gao-Menaka. Sur ces pistes, ils sont souvent guidés par les hommes de Gamou, qu’ils soient puisés dans la milice d’autodéfense GATIA ou dans les unités régulières composées de soldats issus de la même communauté Imghad.

En marge de ces convois, des civils sont parfois assassinés par les Russes d’Africa Corps, par suspicion, précaution ou cruauté envers les nomades touareg et arabes qu’ils surnomment « les bergers ».

Le 23 janvier, une patrouille de sept véhicules sillonnant la vallée d’Eghachar Sadidan a tué un octogénaire. Trois jours plus tard, deux jeunes Touaregs sont morts à Amrouche (Goundam, région de Tombouctou). Le général Gamou lui-même ne semble pas avoir les moyens d’empêcher ces exactions, y compris contre les campements de sa communauté. Le 27 janvier, il a convoqué une réunion restreinte à Kidal et demandé aux participants de relayer un message de mise en garde des civils pour leur demander de s’éloigner des itinéraires empruntés par les Russes, notamment vers Guencheche et Gounham, deux localités situées sur la route nationale qui relie Anefis à Kidal.

Un FLA à deux têtes 

Le Front de libération de l’Azawad, dernier acteur du théâtre, semble aussi davantage observer les forces en présence que prendre l’initiative du combat. Son hybridité est particulièrement visible depuis la chute de Kidal. La composante « HCUA » (Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad, ex Ansar Dine, très proche d’Iyad Ag Ghali) s’organise plutôt à partir de l’Algérie (où sont installés plusieurs leaders) et la composante MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), indépendantiste, plutôt à partir de la Mauritanie. Ces deux géographies reflètent sans doute celles de leurs alliances respectives à l’extérieur.

Comme en 2012, les deux camps ont repris chacun son espace et sa marge de manœuvre. Même si la coalition touareg a acté, au printemps 2024, une sorte de trêve avec les djihadistes du GSIM, sous l’égide du HCUA et de son secrétaire général Alghabass Ag Intallah, le MNLA et son chef Bilal Ag Acherif connaissent mieux que personne les limites de la confiance qu’ils peuvent placer dans Iyad Ag Ghali. En 2012, l’expérience a été particulièrement cuisante. Après avoir rallié l’assaut conduit par le MNLA contre l’armée malienne dans les régions du nord, Iyad Ag Ghali et son groupe armé de l’époque (Ansar Dine) avaient doublé le mouvement puis l’avaient pris en étau avec les autres composantes de la galaxie djihadiste avant de le repousser à la frontière algérienne. Le MNLA y est resté confiné et impuissant jusqu’à l’entrée en guerre de la France, en janvier 2013, pendant que l’ensemble du nord du pays tombait comme un château de cartes sous le contrôle d’Al Qaida.

Double attaque le 18 février 

Revenons à notre chronique. Le 18 février, une attaque de drones kamikaze du FLA a visé deux véhicules des FAMA et des Russes d’Africa Corps entre Anefis et Kidal. Une autre a été menée, le même jour, par le GSIM avec un engin explosif improvisé, sur la route d’un autre convoi près d’Aguelhoc. Six passagers d’un des véhicules sont morts dans l’explosion. Il s’agit de Touaregs du GATIA qui assuraient l’escorte. Au cours de l’attaque menée par le FLA, deux jeunes hommes ont été tués en manipulant leur drone. Il s’agit du fils d’Alghabass Ag Intallah et du jeune frère de Fahad Ag Almahmoud. Les deux attaques ne sont pas officiellement coordonnées mais au moins synchronisées. 

Dans la région de Tombouctou, au sud-ouest de Kidal, un autre convoi russo-malien parti de Niakunké pour rejoindre le nord a tué trois éleveurs touareg dans le secteur de Tin-Djarane, dans la commune de Gargando, le 14 février. Dans leur sillage, les soldats ont laissé « des habitations incendiées, des forages endommagés et du bétail abattu», écrit le journaliste en exil Mohamed Ag Ahmedou, originaire de cette région. Il a recueilli le témoignage accablé d’un chef de fraction de Gargando: « On a l’impression que l’armée et les Russes n’épargnent que ceux dont Dieu n’a pas voulu qu’ils meurent. Ils tuent tous ceux qu’ils rencontrent dans le désert, même les animaux et nos moyens de subsistance. »

Un rapport circonstancié

Ces agissements, systématiques de la part de Wagner à l’époque de son déploiement, nourrissent un soupçon de projet de nettoyage ethnique. Dans son rapport annuel 2025, récemment publié, le Collectif pour la défense des droits du peuple de l’Azawad (CD-DPA) a d’ailleurs dénoncé « une intensification préoccupante des violences dirigées contre les populations civiles ». Il dénombre 374 incidents distincts de violations graves des droits humains imputables « principalement aux forces armées maliennes, opérant en collaboration, durant l’année considérée, avec les mercenaires du groupe Wagner (au cours de ses quatre derniers mois de présence) puis avec son successeur Africa Corps (durant ses sept premiers mois d’activité. »

Ces exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, actes de torture, arrestations arbitraires, destructions et pillages de biens civils, atteintes graves à l’environnement et violences sexuelles ont fait 553 morts, 366 blessés (parfois sous la torture), 414 victimes d’arrestation arbitraire, de disparition forcée ou d’enlèvement, 2622 cas de pillage ou de destruction de biens, 20 feux de forêt et 7 victimes de viol. Si l’on en croit le rapport, les incidents commis par les FAMA et Wagner seraient au nombre de 155 (ayant fait 222 morts) et ceux commis par les FAMA et Africa Corps au nombre de 147 (ayant fait 278 morts). Les femmes et les enfants tués (149) l’ont été en majorité lors de frappes de drones, à l’origine de plus du quart du total des victimes.

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France/Rwanda : le rapport Duclert sous le feu des critiques https://mondafrique.com/international/france-rwanda-le-rapport-duclert-sous-le-feu-des-critiques/ Tue, 24 Feb 2026 05:26:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=147559 Commandé en 2019 par Emmanuel Macron, le rapport de la Commission Duclert visait à faire la lumière, à partir des archives françaises, sur le rôle de la France au Rwanda entre 1990 et 1994. Remis en mars 2021, il a conclu à des « responsabilités lourdes et accablantes », tout en écartant toute complicité intentionnelle. […]

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Commandé en 2019 par Emmanuel Macron, le rapport de la Commission Duclert visait à faire la lumière, à partir des archives françaises, sur le rôle de la France au Rwanda entre 1990 et 1994. Remis en mars 2021, il a conclu à des « responsabilités lourdes et accablantes », tout en écartant toute complicité intentionnelle. Cinq ans plus tard, la controverse reste vive.

L’association belge Jambo, qui réunit des exilés rwandais, vient de publier une synthèse réunissant l’ensemble des critiques adressées à ce rapport. Le document, que l’on peut retrouver ici, ne constitue pas une étude des événements, mais un recensement argumenté des objections formulées par différents chercheurs, analystes et observateurs. Il met en lumière des désaccords méthodologiques, politiques et interprétatifs, et appelle à un débat plus large sur la manière d’écrire cette histoire sensible.

Une méthode jugée trop étroite

Premier point de discussion : le périmètre du travail confié à la Commission. Le mandat présidentiel prévoyait un accès élargi aux archives françaises. Pour les critiques recensées, ce choix constitue à la fois une avancée et une limite. Une avancée, car l’ouverture de fonds longtemps inaccessibles a permis d’étayer le débat. Une limite, car l’enquête est restée centrée presque exclusivement sur des sources françaises.

Plusieurs observateurs estiment qu’une analyse intégrant systématiquement des archives étrangères rwandaises, belges, onusiennes ou américaines aurait permis de replacer l’action française dans un cadre international plus large. La question soulevée n’est pas seulement celle de la quantité des sources, mais celle de la pluralité des points de vue.

La composition de la Commission fait également débat. Certains critiques jugent que ses membres ne représentaient pas suffisamment la diversité d’expertises nécessaires, notamment en matière d’histoire des Grands Lacs ou d’étude comparée des génocides.

Autre réserve : le risque d’une lecture rétrospective. À la lumière des connaissances actuelles sur le génocide, certaines décisions françaises prises avant 1994 peuvent apparaître sous un jour particulièrement grave. Des analystes mettent en garde contre une interprétation qui attribuerait aux responsables de l’époque une capacité d’anticipation totale des événements à venir. Le débat porte donc autant sur la méthode historique que sur les faits eux-mêmes.

Reconnaissance des responsabilités et contexte diplomatique

Sur le fond, la ligne adoptée par le rapport continue de diviser. En reconnaissant des responsabilités « lourdes et accablantes » tout en écartant la complicité, la Commission a cherché à établir une distinction entre responsabilité politique et intention criminelle. Pour certains, cette nuance est juridiquement et historiquement justifiée. Pour d’autres, elle traduit un équilibre délicat entre reconnaissance morale et prudence institutionnelle.

La synthèse évoque aussi le contexte diplomatique dans lequel le rapport a été élaboré et rendu public. Au moment de sa publication, la France et le Rwanda étaient engagés dans un processus de normalisation de leurs relations. Plusieurs commentateurs s’interrogent : un travail historique commandé par l’exécutif peut-il être totalement indépendant des enjeux politiques du moment ? Sans accuser explicitement la Commission d’instrumentalisation, les critiques rappellent que toute initiative de ce type s’inscrit dans un environnement stratégique.

Enfin, certains estiment que la focalisation sur la France tend à reléguer au second plan d’autres responsabilités  celles d’acteurs internationaux ou les dynamiques internes rwandaises. L’enjeu n’est pas, écrivent-il, de diluer les responsabilités françaises, mais d’éviter une lecture trop univoque d’un drame complexe.

En définitive, la synthèse publiée par Jambo France montre que le rapport Duclert n’a pas clos le débat. Il reste au cœur d’une controverse où se mêlent exigences scientifiques, mémoire des victimes et considérations diplomatiques.

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La Centrafrique s’achemine vers le despotisme https://mondafrique.com/politique/en-centrafrique-le-chemin-du-despotisme/ Sat, 21 Feb 2026 05:00:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=147343 Dans la Centrafrique de Faustin‑Archange Touadéra, l’autoritarisme n’avance plus masqué. Il parade au grand jour, fort de l’impunité qu’offre la 7ᵉ République naissante. Sous couvert d’un discours de stabilité et de patriotisme, le pouvoir a franchi une nouvelle étape : il s’arroge le droit de redéfinir qui appartient à la nation. Dans cette mécanique implacable, la […]

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Dans la Centrafrique de Faustin‑Archange Touadéra, l’autoritarisme n’avance plus masqué. Il parade au grand jour, fort de l’impunité qu’offre la 7ᵉ République naissante. Sous couvert d’un discours de stabilité et de patriotisme, le pouvoir a franchi une nouvelle étape : il s’arroge le droit de redéfinir qui appartient à la nation. Dans cette mécanique implacable, la nationalité devient une arme politique, et Anicet Georges Dologuélé, figure majeure de la vie politique du pays, une cible emblématique.

Par la rédaction de Mondafrique

Le passeport comme instrument de chantage politique

Depuis quelques temps, la rumeur enfle dans les chancelleries : Touadéra aurait conditionné la restitution du passeport centrafricain de Dologuélé à une reconnaissance publique de sa victoire électorale. Ce qui, ailleurs, relèverait de la pure fantaisie autoritaire se banalise à Bangui.

Les documents d’état-civil, jadis symboles d’appartenance commune, deviennent outils de contrôle personnel. Le passeport, censé incarner la citoyenneté, se transforme en laisse politique. Dans cette République qui contourne toutes les règles de droit, la question n’est plus juridique mais existentielle : qui décide désormais de qui est centrafricain ? La Constitution ou le président ?

L’apatridie comme punition

Pourtant, le Conseil constitutionnel a parlé. Le 14 novembre 2025, il le rappelle avec clarté : Dologuélé n’a jamais perdu sa nationalité centrafricaine. La plus haute juridiction du pays a tranché. Mais la loi, en Centrafrique, ne suffit plus. Le pouvoir exécutif la piétine avec méthode.

Les correspondances de l’opposant et ancien Premier ministreadressées au ministère de l’Intérieur, à l’Assemblée nationale restent lettre morte. Et lorsqu’il dépose un dossier complet pour un nouveau passeport, c’est un mur silencieux qu’il rencontre : “instructions de la hiérarchie”.

Ainsi, un homme que le droit reconnaît comme citoyen est, par la volonté du chef de l’État, transformé en apatride dans son propre pays. L’État ne dit plus le droit ; il exerce la vengeance.

La diplomatie de la fidélité

Le même caprice s’étend au domaine symbolique. Le passeport diplomatique, jadis attribué, par tradition républicaine, aux anciens Premiers ministres ou présidents de l’Assemblée nationale, devient lui aussi objet de chantage. Touadéra aurait tranché : Dologuélé n’y aura plus droit, même s’il est réélu député. Ce privilège sera désormais réservé aux fidèles du régime.

En rompant avec deux décennies de continuité institutionnelle, le pouvoir envoie un message clair : la dignité républicaine n’est plus une fonction, elle se mérite par soumission.

Quand l’exécutif méprise la loi

Ignorer une décision du Conseil constitutionnel, ce n’est pas la manifestation d’un désordre administratif : c’est une fracture institutionnelle majeure. C’est accepter qu’un homme, fût‑il Président, s’élève au‑dessus de la loi. Or, dans la République centrafricaine de 2026, ce glissement n’est plus accidentel mais systémique. Les contre‑pouvoirs sont neutralisés, les institutions réduites au silence, et la légalité ne vaut que dans la mesure où elle sert le clan présidentiel.

Une nation confisquée

Derrière le cas Dologuélé, c’est la citoyenneté tout entière qui chancelle. Si un le chef de file de l’opposition peut être dépouillé de ses droits fondamentaux, qui peut encore se dire protégé ? La nationalité, censée unir, devient un privilège accordé sous condition. Le pouvoir a transformé le lien civique en pacte de soumission. Et ainsi se referme le piège : dans un État où la loi ne s’applique qu’à ceux qui obéissent, la République devient fiction.

Qu’elle semble loin, la Centrafrique de Boganda, terre d’union et de travail, égarée aujourd’hui dans la dérive d’un pouvoir d’un seul, aux dépens de la dignité des hommes.

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