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Côte d’Ivoire : les partis d’opposition en coma dépassé

Élection de Tidjane Thiam à la présidence du PDCI, mai 2025.

Peut-on diriger un parti politique à six mille kilomètres de distance ? C’est le débat qui agite en ce moment le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), parti historique fondé en 1946 par feu Félix Houphouët-Boigny et que dirige depuis le 22 décembre 2023 son petit-neveu Tidjane Thiam.

Par Venance Konan

Pour madame Valérie Yapo, ancienne membre de la direction de ce parti qui a toujours contesté l’élection de M. Thiam à la tête du PDCI, au motif qu’il ne remplissait pas la condition de dix ans de présence au bureau politique, exigée pour être candidat, ce dernier – qui vit hors du pays depuis le mois de mars 2025 – devrait démissionner, car on ne peut diriger à distance un parti que l’on préside de surcroît illégalement. « Monsieur Tidjane Thiam n’est pas malade, il n’a aucun procès contre lui, aucun mandat d’arrêt. Pourquoi ne vient-il pas diriger son parti ici ? » s’est-elle interrogée lors d’une conférence de presse. Ce à quoi monsieur Soumaila Brédoumy, porte-parole du parti, a répondu en citant les cas de Félix Houphouët-Boigny qui, dans les années 1950, avait dirigé son parti depuis la France pendant plus deux ans, parce qu’il avait eu maille à partir avec les autorités coloniales de l’époque en Côte d’Ivoire, et Henri Konan Bédié qui, contraint à l’exil en France par le coup d’État qui l’avait chassé du pouvoir fin 1999, est néanmoins demeuré le président du parti.

Dans une interview accordée à une chaîne de télévision, M. Thiam a dit avoir été informé par son frère, le tenant lui-même d’une source policière, qu’il serait mis à l’arrêt s’il remettait les pieds en Côte d’Ivoire. Il lui serait reproché son rôle dans les événements de 2020, lorsque M. Bédié et certains opposants au président Ouattara avaient créé ce qu’ils avaient appelé le Conseil national de transition (CNT). Cet organe était censé diriger le pays après le départ du pouvoir du président Ouattara, à la suite d’une insurrection générale qu’ils étaient accusés d’avoir voulu organiser.

Un parti en crise

Lors de la dernière élection présidentielle, M. Thiam avait annoncé depuis Paris, la « libération » du pays dans une semaine, ce que certains avaient interprété comme un appel à une action de déstabilisation. Cependant, aucune action judiciaire n’est à ce jour engagée contre le président du PDCI. De plus en plus de militants, même parmi ses plus fervents supporters, se demandent donc pourquoi il refuse de rentrer au pays. « On a vu ici Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara affronter l’adversité au péril de leur vie. Si, sur la base d’une simple rumeur d’arrestation il refuse de rentrer, cela pose question sur son courage. »

Ce débat est symptomatique du malaise qui traverse le PDCI depuis l’élection de Tidjane Thiam à sa présidence, et qui s’est accentué lors des dernières élections présidentielles et législatives. Ils sont nombreux ceux qui, à l’instar de madame Valérie Yapo, reprochent à l’ancienne direction du vieux parti d’avoir foulé aux pieds ses propres textes pour imposer Tidjane Thiam. Pour certains, le clan baoulé, l’ethnie des deux premiers présidents du parti –Félix Houphouët-Boigny et Henri Konan Bédié– et qui est aussi celle de la majorité des derniers militants de ce parti, a décidé de prendre tout le pouvoir et de ne pas le partager. En témoignent les déboires de Maurice Kakou Guikahué, d’ethnie Bété, cacique parmi les caciques, longtemps secrétaire exécutif sous la présidence de Bédié, qui a été progressivement mis à l’écart et même privé du parrainage du parti pour se présenter aux dernières législatives, au profit d’un Baoulé. Et la désignation d’un autre Baoulé, Maître Blessy Jean Chrysostome, au poste de président du groupe parlementaire du PDCI à l’Assemblée, n’a fait qu’aggraver les choses, conduisant les trois députés maires d’Abidjan que sont Sylvestre Emmou, Jacque Ehouo et Jean Marc Yacé à refuser de siéger dans ledit groupe.

À cela s’ajoutent les problèmes de nationalité de M. Thiam qui lui ont valu de ne pas pouvoir se présenter à la dernière élection présidentielle. À sa majorité, le petit neveu d’Houphouët-Boigny a pris la nationalité française et ainsi perdu celle de la Côte d’Ivoire, en vertu d’une loi qu’il a candidement avoué n’avoir pas lue. Il aurait pu renoncer à la nationalité française pour reprendre celle qu’il avait à sa naissance, mais il a commencé par contester avoir été naturalisé, avant de s’exécuter en fin de compte, après s’être inscrit sur la liste électorale au moment où il était encore Français : ce qui a justifié son exclusion de cette liste. Et ils sont nombreux parmi ses militants à se demander pourquoi ni lui, ni ses avocats n’ont anticipé cette issue. Le moins que l’on puisse dire est que l’ambiance est délétère au sein du PDCI. Et de plus en plus d’observateurs commencent à parier sur une imminente implosion de ce parti.

Laurent Gbagbo nébuleux

De côté du Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI) de Laurent Gbagbo, plus personne ne comprend ce dernier. Après s’être séparé de ses compagnons les plus emblématiques qu’étaient son épouse Simone, Mamadou Koulibaly, Blé Goudé, Affi N’guessan, il a sanctionné ceux qui se sont présentés aux élections présidentielle et législatives tels que Ahoua Don Mello, alors que lui-même ne pouvait pas concourir pour cause de non inscription sur la liste électorale.

Il avait annoncé avant les élections qu’il quitterait la présidence de son parti au prochain congrès. Mais la direction de ce parti lui a récemment chanté « ne t’en va pas je t’aime » et il est revenu sur sa décision. Puis il a récemment raconté, lors d’une rencontre avec des militants, que Mouammar Kadhafi lui avait déclaré que c’était lui qui avait donné des armes aux personnes qui avaient déclenché la rébellion en 2002. Ce qui a amené ses détracteurs à pointer du doigt qu’il avait, pourtant, toujours accusé la France et certains de ses adversaires politiques ivoiriens sans jamais prononcer le nom du leader libyen. Certains se sont même demandé s’il sait vraiment encore ce qu’il raconte et ce qu’il veut.

Avec une trentaine de députés pour un PDCI en cours de lente désagrégation, zéro pour le PPA-CI réduit à l’état de fantôme, et près de deux cents pour le Rassemblement des Houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP) au pouvoir, on se demande si l’on peut encore parler d’une opposition ivoirienne.