À la veille du sommet « Africa Forward » de Nairobi, nouvelle grand-messe franco-africaine censée une fois de plus « refonder le partenariat » avec le continent, Jean-Noël Barrot a annoncé l’arrivée sur TikTok de « French Response », l’outil du Quai d’Orsay chargé de « recadrer » les narratifs hostiles. Quelques jours plus tôt, Emmanuel Macron recevait à l’Élysée des influenceurs de la diaspora africaine. En perte de vitesse sur le continent, la France tente la reconquête à coups de vidéos verticales, de punchlines et d’algorithmes.
Par Maïssata Koné-Dubois
La République TiKTok
Autrefois, sous les lambris du Quai d’Orsay, les diplomates rédigeaient notes, télégrammes et analyses géopolitiques. Désormais, sous Jean-Noël Barrot, ils « font bugger la matrice ». C’est le ministre lui-même qui l’a expliqué le 7 mai, lors d’un événement organisé à la La Gaîté Lyrique pour annoncer l’arrivée de « French Response » sur TikTok : un outil qui a « appuyé sur la gâchette », « perturbé la matrice » et qui n’est « pas un troll mais un outil géopolitique ».
Visiblement très satisfait de son lancement, le chef de la diplomatie française a poursuivi sa démonstration comme un « community manager » venant de franchir un cap symbolique : « Grâce à French Response, vous avez atteint 200 000 abonnés sur Twitter en quelques mois (…) Préparez-vous (…), ça va envoyer du lourd. »
Réinventer la propagande
Au-delà du folklore startupeur et des formules de consultant en innovation, le concept mérite effectivement qu’on s’y arrête. Lancé à l’automne 2025, « French Response » est officiellement chargé de lutter contre la désinformation visant la France, notamment en Afrique. En langage administratif, c’est une « riposte informationnelle ». En pratique : une cellule chargée de répondre aux critiques contre la politique africaine de Paris sur les réseaux sociaux, d’expliquer que la France n’est pas responsable de tous les malheurs du continent depuis la conférence de Berlin de 1885 et de promouvoir les fameux « narratifs positifs ». Une expression chère à Anne-Sophie Avé, ancienne ambassadrice pour la diplomatie publique en Afrique, qui plaidait déjà devant le Sénat pour réagir aux « contre-narratifs » anti-français : « La première des ripostes, c’est ce narratif positif. »
French touch, langue morte
La diplomatie française réinvente la roue. Depuis Clinton puis Bush Junior, ce qui est aujourd’hui présenté comme une « riposte informationnelle » s’appelle en réalité « communication stratégique », autrement dit : propagande, une pratique connue depuis la nuit des temps…
Au passage, il n’est peut-être pas inutile de rappeler non plus que Jean-Noël Barrot est aussi le ministre de tutelle de la Francophonie. Entre « French Response » et « Africa Forward », le Quai d’Orsay semble désormais défendre la langue française… exclusivement en anglais. Une stratégie d’autant plus audacieuse qu’elle vise principalement des publics africains francophones, pas toujours passionnés par la langue de Shakespeare.
Le pouvoir des likes
Quelques jours avant le show TikTok de Jean-Noël Barrot, Emmanuel Macron avait déjà planté le décor à l’Élysée. Les 29 et 30 avril, le palais présidentiel s’est transformé en villa d’influence. Sous les lustres de la République ont défilé les Youtubeurs en vue aux côtés de célébrités Instagram. Officiellement, l’objectif consistait à dialoguer avec « jeunesses africaines ». Officieusement : trouver des relais capables de rendre la France à nouveau fréquentable dans les fils d’actualité africains.
Le clou du spectacle fut l’apparition de l’influenceur belgo-congolais Boris Becker qui aborda Emmanuel Macron avec un accent américain de série Netflix discount : “I’m from Chicago… let’s change the world!”. En quelques heures, la vidéo faisait le tour des réseaux africains. Mission accomplie : la diplomatie française était devenue un mème.
Difficile de savoir ce qui est le plus embarrassant : le happening lui-même ou le sérieux avec lequel l’Élysée et le Quai d’Orsay semblent croire en la portée géostratégique des algorithmes. Quand le réel échappe, feignons de contrôler le virtuel…

