Notre Dame flambe, c’est la laïcité qui se consume !

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Notre chroniqueur Ahmed Boubeker, universitaire et écrivain, veut croire à une Notre Dame de la laïcité, qui réunirait tous les Français. Sauf que l’heure est, hélas, à « la riposte laïque ».

Sur les berges de la Seine comme devant les écrans TV, les Français sont comme sidérés par le spectacle de Notre Dame de Paris en flamme.. Une communion que l’Eglise catholique sinistrée par les affaires de pédophilie n’espérait même pas dans ses rêves les plus fous. Sainte Esméralda ou Quasimodo, priez pour nous qui n’avons pas su sauvegarder ce chef d’œuvre des racines chrétiennes de l’Europe…

 » Pourvu qu’un fou barbu ne soit pas l’auteur de ce brasier !  » me suis-je dit comme tant d’autres défenseurs de la laïcité. La laïcité en France, quelle laïcité ? Celle d’Aristide Briand et de la loi de 1905, une de ces grandes lois de la IIIe république qui ont renforcé les libertés et favorisé le développement de la société civile. Ou bien celle d’une rage laïcarde qui a les « musulmans » comme cible unique et qui revendique désormais le patrimoine judéo-chrétien pour mieux les exclure au nom d’un prétendu « choc des civilisations ».

Marine et Wauquiez, remparts de la laicité!

« Nous avons tous dans la tête que ce n’est peut-être pas un accident mais un attentat contre ce que représente la France » ; « La République est laïque, la France est Chrétienne, nous devons boire à la source de ces deux mamelles de notre identité en danger de contamination » ; « Si « ils » ont osé s’en prendre à Notre Dame, cela pourrait bien être le début d’une guerre civile terrible » : autant de verbatim sur le web de la facho-sphère qui, malheureusement, ne relèvent plus simplement des délires du café du commerce. Le parti de Marine Le Pen ne se présente-t-il pas comme le dernier rempart d’une laïcité menacée  par un prétendu communautarisme musulman ?

Il est concurrencé à droite par les Républicains de Laurent Wauquiez qui a eu la révélation du « grand remplacement » dans les rues de Saint-Etienne (RTL – Le Grand Jury du 29 octobre 2017) et qui en appelle à une nouvelle ligne Maginot de la laïcité jusqu’à dans l’assiette des écoliers.

La gauche n’est pas en reste d’une « riposte laïque ». Ce sont même des intellectuels issus de ses rangs qui ont inventé un nouveau catéchisme laïcard qui prétend déplacer l’obligation de neutralité de l’Etat vers la société. Et comment reconnaître les casseurs de la Laïque dans l’espace public ? A leurs foulards, leurs robes trop longues, leurs interdits alimentaires, leurs barbes hirsutes. Et pourquoi pas leurs faciès ? 

La France, institutrice du monde

Et dire que c’est au nom des Lumières de la raison que se déchaînent de telles passions politiques ! Comment l’interprétation de la loi de 1905 dont l’article 1 assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes a-t-elle pu virer de la sorte ? La France se rêve institutrice du monde, après avoir placés les peuples des quatre coins du monde sous sa conduite à travers la geste coloniale. Il faut être Français en effet pour identifier sa propre culture comme la culture universelle.

Reste que le grand récit républicain s’est mis à bégayer depuis que l’hexagone n’est plus qu’une puissance du second plan, bien loin de l’immense empire colonial aux cent millions d’âmes des années 30. Tout cela aurait basculé avec la perte de l’Indochine française et la guerre d’Algérie.

C’est le Front national qui a décrété depuis trente ans l’identité française en danger. Mais Marine Le Pen n’a plus besoin de répéter que les immigrés piquent le boulot des Français, il lui suffit de dire qu’ils ne partagent pas les valeurs républicaines… Qu’ils sont communautaristes et incapables de s’assimiler ! La défense de la laïcité a des vertus œcuméniques dans la classe politique et s’impose comme l’instrument d’une distinction entre « nous et eux ». Nous les républicains laïcs, Français de souche ou de cœur ; eux… tous les autres. Ceux qu’on ne sait pas nommer, les étrangers musulmans qui ne le sont pas tous vraiment, des jeunes de banlieues, des enfants d’immigrés, des Français qui ne seraient pas franchement Français, des sortes d’étrangers de l’intérieur. Ainsi, de nouveaux chevaliers blancs de la République agitent-ils le spectre d’une France éclatée, l’enfer du ghetto, des lobbies et de la guerre civile comme bouquet final d’une dérive communautariste de la démocratie. La guerre coloniale semble se prolonger avec la lutte contre l’islamisme, comme si, de fait, rien ne s’était arrêté depuis les accords d’Evian. Les mots d’hier deviennent ceux d’aujourd’hui…

La France fout le camp

La France du « petit père Combes » et des cathédrales fout le camp. Jean Marie Le Pen alias « le menhir » voit aujourd’hui dans l’incendie de Notre Dame « le signe des menaces qui pèsent». Car les Français seront parait-il bientôt étrangers en leur propre pays s’ils n’y prennent pas garde : les différences qui menacent  sont devenues diasporiques, elles circulent entre les banlieues et les réseaux internationaux de l’islam radical connectés avec ceux des nouveaux migrants. C’est la victoire des vaincus, la colonisation inversée, la revanche du colonisé !

Et c’est là l’argument essentiel des ultras de la laïcité qui fait mouche à droite comme à gauche : le danger d’une islamisation-arabisation de la France. C’est une peur bien franchouillarde avec laquelle jouent les médias depuis si longtemps. Mais depuis les années 2000, cette laïcité guerrière est passée du ciel des idées à l’espace public, tout en fournissant au Rassemblement National et à la droite les armes futures des combats électoraux. Elle s’est d’abord décomplexée de la crainte d’officialiser l’exclusion sociale du sceau de la République.

Exit désormais l’idéal d’une laïcité d’intégration de nouveaux Français : comme au temps de l’Algérie coloniale, il n’y a qu’une seule voix possible pour être citoyen, abandonner sa religion et sa culture : tu ôtes ton fichu fichu, tu manges ce qu’on te sert… sinon tu vas voir ailleurs ! Voilà donc un laïcisme d’exclusion qui voudrait que la société se plie à son modèle autoritaire dit « de référence », et qui ne parvient qu’à exacerber les velléités « communautaristes » aux marges de la norme dite « républicaine ». 

La Laïcité falsifiée

« On a changé la laïcité ! [1]» s’indigne le sociologue Jean Baubérot qui évoque une laïcité falsifiée qu’on sacraliserait publiquement pour mieux la violer symboliquement. Il y aurait aujourd’hui au moins deux laïcité, l’une inclusive, l’autre restrictive. Alors que la laïcité historique cherchait à dépasser le conflit des deux France – celle qui croyait au ciel et celle qui n’y croyait pas – la laïcité UMPénisée, selon la formule de Jean Baubérot, devient pas-à-pas une défense identitaire des racines de la France mythique contre l’immigration postcoloniale. Le rapport Baroin (« Pour une nouvelle laïcité » en 2003) précise même que « à un certain point, la laïcité et les droits de l’homme sont incompatibles ». Et Jean Baubérot d’en conclure : « La laïcité peut donc fournir l’habillage républicain d’une politique comportant des discriminations. » Des discriminations qui construisent de nouvelles frontières intérieures à la société française dont il s’agirait de dresser les contours. Par exemple en mesurant la taille des robes des gamines ayant ôté leur voile. Mais plus largement, l’enjeu stratégique est de durcir l’espace civil pour le soumettre au régime qui gouverne la sphère de l’autorité publique. Ce n’est plus à l’Etat d’être laïc, c’est au bon citoyen ! Et s’il s’agit ainsi de promouvoir une laïcité qui régenterait le comportement des individus, c’est pour mieux identifier l’ennemi intérieur.

Le « choc des civilisations » résonne désormais en France. Mais c’est Nicolas Sarkozy, l’inventeur du Ministère de l’identité nationale et de l’immigration qui a fixé la ligne. Lors de la campagne présidentielle de 2012, le 29 avril à Toulouse, il avait clairement énoncé que son projet serait de remettre les frontières au centre du débat politique. « La frontière c’est l’affirmation que tout ne se vaut pas, qu’entre le dedans et le dehors ce n’est pas la même chose, qu’entre nous et les autres il y a une différence. » Nous les Français, bien entendu, mais pas n’importe lesquels, ceux qui peuvent revendiquer l’héritage de la chrétienté, des Lumières, de la Révolution et de la Résistance. Pas les autres ! Sans frontière, il n’y aurait pas de nation, pas d’Etat, et le tracé des frontières, ce serait « le long travail de la civilisation ». Ainsi que celui de la laïcité : « la laïcité, c’est une frontière qui protège les enfants, les femmes, les familles, la République » dixit le même Sarközy de Nagy-Bocsa qui tweete  encore après l’incendie de Notre Dame de Paris : « La France est touchée dans sa chair, dans son cœur, dans son identité, dans son histoire ».

Ainsi se légitime politiquement une exclusion réciproque entre la société française et ses périphéries urbaines, à travers une ligne de fracture sociale qui est de plus en plus une ligne de couleur, une fracture raciale. La propension à accuser de « communautariste » toute demande d’égalité de traitement, concernant la liberté de conscience, de culte ou la référence à l’histoire, ramène à un état d’exception relativement au droit qui relève d’un mépris social dont la dimension postcoloniale est manifeste. L’Algérie n’a-t-elle pas été jadis l’exception coloniale de la laïcité et des valeurs portées par la République française ? Ce grand écart, entre les pratiques et les valeurs, serait-il transféré aujourd’hui aux banlieues de l’immigration postcoloniale ? Encore s’agit-il de ne pas oublier qu’en Algérie ou ailleurs, les « indigènes » ont su retourner contre les Républicains leurs propres principes universaux.

 Pour le reste, il faut être un râleur gilet Jaune pour ne pas se réjouir de la bonne nouvelle d’une multiplication des Euros via l’émotion publique qui permettra de restaurer un chef d’œuvre en péril patrimoine de l’humanité.

Ahmed Boubeker


[1] Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, Paris, La Découverte, 2014.

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