Niger, peu de monde pour voter aux présidentielles

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Les électeurs, ce dimanche, semblent suivre les consignes de l’opposition qui boycotte le scrutin.

Après un premier tour chaotique, le 21 février dernier, le deuxième tour des élections présidentielles au Niger s’annonce décidément plein de surprises. Hama Amadou, le challenger du président sortant socialiste Mahamadou Issoufou, est désormais admis à l’hôpital américain de Neuilly où il doit recevoir des soins après avoir été détenu à la prison de Filingué pendant toute la campagne. De son côté

Pourtant, tout était prêt pour la victoire de Mahamadou Issoufou au premier tour, par coup KO, slogan emprunté à Roch Kaboré, au Burkina voisin. Les T-shirts, les pagnes, les méchouis de fête. Tout était prêt pour fêter dignement ce premier tour décisif bien que sans précédent historique.

Cohue dans les urnes

La veille de l’élection, le président de la Commission nationale électorale indépendante, Boubé Ibrahim, était confiant. Les membres des bureaux de vote étaient formés, les cartes en cours de distribution, les équipes achevaient leur déploiement sur le territoire « dans de bonnes conditions malgré quelques difficultés. » Le seul petit souci, mineur, c’est qu’il n’y avait pas toujours concordance entre les données figurant sur les cartes d’électeurs et les vraies identités des électeurs. Les cartes pouvaient contenir des erreurs de nom, de prénom, de profession et de date et de lieu de naissance. « Mais ces erreurs ne pouvant être imputées aux électeurs », il invitait les présidents des bureaux de vote à faire preuve de discernement.

Le jour de l’élection, une pagaille indescriptible a régné sur le scrutin. La plupart des bureaux de vote – 98% des bureaux de vote visités par l’Observatoire nigérien des élections démocratiques (ONED) – ont ouvert en retard, manquant de bulletins, d’urnes ou des membres des bureaux, les personnes ayant prêté serment pour ce faire ayant décidé de ne pas venir. Certains bureaux n’ont pas ouvert du tout : plusieurs centaines sur 25 000. Des présidents de commissions locales électorales ont disparu carrément, téléphone coupé. Des délégués de partis politiques ont été abandonnés en rase campagne. Des urnes emportées par des militaires. Ou transportées avant dépouillement dans le véhicule d’un candidat. Dans les régions nomades, on a parfois enregistré des menaces avec armes entre délégués de candidats concurrents. C’est une tradition dans ces zones.

Jusqu’au jour du scrutin, les cartes d’électeurs se vendaient jusqu’à 25 000 francs CFA dans la capitale, moitié moins cher à l’intérieur du pays. Certains électeurs ont pu voter quatre ou cinq fois. D’autres n’ont jamais trouvé leur carte. Ou leur bureau de vote. On a vu des listes additives impressionnantes, de 10% du corps électoral local. Des taux de participation incroyables : jusqu’à 110% dans certains bureaux de vote, enregistrant, le plus souvent, des scores socialistes quasi staliniens.

Résultats fantomatiques

Le dimanche soir, tard dans la nuit, tout le monde s’est couché satisfaits des premières estimations. La CENI s’était mise au travail. Les premiers résultats sont arrivés. Mais assez vite, le temps que le téléphone fonctionne, que les délégués se manifestent, que l’ampleur de la casse apparaisse, l’opposition a compris qu’elle faisait face à un projet organisé. Elle a commencé à bloquer la transmission des résultats, en refusant de valider toutes les compilations de résultats et en exigeant les PV originaux.

Dans la salle du Palais des Congrès traditionnellement dévolue à la proclamation des résultats, on a vu errer des âmes en peine, à la recherche d’informations introuvables, de membres de la CENI disparus, de résultats fantomatiques. Dès lors, pendant cinq jours, la CENI a improvisé. La proclamation s’arrêtait, reprenait, sans ordre ni cadence lisible. Dès le dimanche soir, la CENI a ordonné, vers minuit, qu’on revote le lendemain dans les bureaux qui n’avaient pas ouvert la veille. Mais elle n’a pas publié la liste si bien que ni les électeurs, ni les délégués des partis n’en ont été informés. Ce qui n’a pas empêché de publier des résultats pour ce deuxième jour de vote qui, pourtant, est resté aussi infructueux que la veille.

Les observateurs n’en revenaient pas. Ce qui ne les a pas empêchés de saluer bruyamment le calme du peuple nigérien et sa volonté de voter. Toutes choses bien visibles à Niamey où se sont cantonnés la plupart d’entre eux, contexte d’insécurité oblige.

Chaque jour, les chiffres du coup KO se sont un peu plus affinés. Pour se rapprocher des 52% promis dès avant le vote. Une sorte de magie. Les décomptes du PNDS étaient unanimes. Du côté de l’opposition, l’énervement montait. On criait à la fraude, au vol. Deux alliés du président Issoufou, Abouba Albadé et Sanoussi Jackou, se sont plaints de n’avoir pas retrouvé leur propre bulletin de vote en leur faveur dans l’urne où ils avaient voté, dans leurs fiefs respectifs de Kao et Kornaka.

Pendant ce temps-là, les consultations diplomatiques battaient leur plein. Lumana, le parti du candidat Hama Amadou, en tête de l’opposition, a menacé d’insurrection en cas de coup KO. Au Mouvement National pour la Société de Développement-Nassara, l’ancien parti Etat, conduit par Seyni Omar, le ton était à peine plus modéré.

Jeudi soir, la CENI a promis les résultats finaux. Peine perdue! Chancelleries, observateurs et partis politiques sont rentrés dormir bredouilles, une fois encore.

Issoufou en tête, Hama renforcé

La matinée du vendredi a dû porter conseil. Avec une bonne heure de retard, la CENI a finalement proclamé les résultats, devant un aéropage impatient de ministres, de diplomates et de journalistes.

Finalement, avec 48,41% des voix, Mahamadou Issoufou a raté le coup KO de peu. Ses deux adversaires principaux, Hama Amadou, avec 17,79% et Seyni Omar, avec 12,11%, se placent loin derrière lui et loin derrière leur score des élections précédentes, reculant de plus de 10 % à eux deux. Mamane Ousmane, privé de son parti, est arrivé quatrième, avec 6,25% des voix. Une déconfiture pour le premier président démocratiquement élu du Niger.

La participation, en revanche, a explosé, atteignant plus de 66%, largement au-dessus des normes habituelles. Quand on enregistre 50% de participation au Niger, un pays vaste, enclavé, désertique et analphabète, on estime que c’est un score très satisfaisant.

Aux élections de 2011, le MNSD était arrivé trois points devant Lumana, alors tout jeune parti, mais l’acharnement du régime contre Hama Amadou semble avoir renforcé ce dernier. Il faut dire qu’il patiente en prison depuis le jour de son retour, mi-novembre, au Niger, dans le cadre d’une nébuleuse affaire de bébés importés, alors que tous les protagonistes du dossier sont libres depuis des mois. A côté de Hama, quatre députés Lumana venant d’être élus le 21 février restent eux-aussi incarcérés, dans le cadre de poursuites énigmatiques liées à des complots présumés contre le régime.

L’opposition avait fait de la libération de Hama Amadou une des conditions du bon déroulement du 2e tour. Elle ne l’a pas obtenue. Elle s’est insurgée également de la partialité de la Cour Constitutionnelle, qui a rendu son arrêt lundi à minuit, sans convoquer, contrairement aux usages, les parties concernées en audience publique et solennelle. Quelques minutes plus tard, un conseil des ministres nocturne lançait la campagne. Une extrême confusion juridique continue de régner sur les dates de recours et d’examen de ces recours par la cour suprême, alors que le calendrier électoral s’est rétréci, pour ne pas déborder du mandat du président Issoufou.

Boycott de l’opposition

L’annonce de l’opposition de boycotter le scrutin a fait monter la température dans l’autre sens. Pressée de toutes parts, empêchée de faire campagne par l’incarcération de son candidat, l’opposition a annoncé qu’elle suspendait sa participation tant que les conditions ne seraient pas réunies. Mais quoi faire, à une encablure du vote ? Comment libérer Hama, alors que la justice a déjà reporté toutes les audiences à l’après deuxième tour, sans l’avoir, d’ailleurs, jamais entendu ? Trop tard pour changer de Cour Constitutionnelle et de CENI. Trop tard pour offrir des garanties. Trop tard pour le fichier, pour les cartes, pour le vote par témoignage.

Alors, peut-être que la solution de la dernière chance est venue vendredi. Toute la journée, un hélicoptère a stationné devant la prison de Filingué, où est détenu le prisonnier le plus célèbre du pays. L’hélicoptère devait l’évacuer, pour subir des examens médicaux, vers l’hôpital de Niamey. La rumeur publique s’est emballée. Hama libéré. Hama en campagne, finalement, pour qu’Issoufou soit élu valablement. Des klaxons ont commencé à retentir aux abords de l’hôpital. Les forces de sécurité ont pris position.

Mais… l’hélicoptère est tombé en panne. Mécanique. Electrique. Impossible de le faire redécoller. L’évacuation de Hama a été annulée. Vendredi soir, à minuit, il était toujours à Filingué. Et pendant ce temps-là, ses lieutenants, son représentant et l’opposition toujours unie ont réaffirmé qu’ils boycotteraient le scrutin.

C’était sans compter un énième rebondissement dans cette campagne rocambolesque. Mercredi 16 mars, Hama Amadou a finalement été évacué vers la France où il a été admis à l’hôpital américain de Neuilly pour recevoir des soins.

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