Niger, le président Mohamed Bazoum creuse son sillon 

En quatre mois à peine, le nouveau président nigérien Mohamed Bazoum a posé des actes différents de son ex-mentor Mahamadou Issoufou. Autant d’initiatives très favorablement accueillies par ses compatriotes. 

Par petites touches successives, le président nigérien Mohamed Bazoum, entré en fonction le 2 avril dernier, a posé son empreinte dans la gestion de l’Etat et susciter l’espoir d’un changement de gouvernance chez les Nigériens. Sur le registre de la symbolique d’abord, les Nigériens ont la preuve que quelque chose a notoirement changé : plus personne ne sait à Niamey quand Bazoum part ou revient de voyage. Les mesures de sécurité exceptionnelles, incluant le blocage des rues pendant des heures, la fermeture des commerces à l’œuvre sous son prédécesseur, ont été abolies. Au grand bonheur des habitants de Niamey qui en avaient tant souffert pendant de très nombreuses années, Mahamadou Issoufou étant réputé être un passionné de voyages.

A l’aéroport de Niamey aussi, le protocole a été considérablement allégé pour les départs et les arrivées du président : là où le gouvernement au grand complet devait, aux côtés des présidents des institutions de la République, déférer pour saluer le départ ou l’arrivée du président Issoufou, son successeur a réduit la présence officielle au Premier ministre et quelques hauts gradés des forces de défense et de sécurité.

Ex-enseignant de philosophie dans le secondaire, Bazoum qui connaît bien le pouls de ses compatriotes, a aussi posé un autre geste symbolique qui a enchanté ses compatriotes, bien au-delà de son camp politique : en mai dernier, il a emprunté le train entre Paris et Bruxelles accompagné d’une toute équipe de collaborateurs. Il n’en a fallu pas plus pour que les Nigériens y voient un président modeste, conscient qu’il est à la tête du pays le plus pauvre du monde, selon le dernier classement des Nations unies en matière d’indice du développement humain (IDH). Les Nigériens  n’ont pas oublié que l’ex-président s’est offert dès son arrivée au pouvoir un avion présidentiel Boeing 737 BJB acheté à près de 30 millions d’euros.  

De la symbolique au fond 

Bien au-delà de la symbolique, sur le fond aussi la volonté de faire autrement que sous Issoufou est perceptible. Après avoir ouvert les portes du palais présidentiel pour des discussions directes et sans tabous à toute la société civile, y compris ceux qui étaient jusque-là considérés comme les pires ennemis de la République, le nouveau président a pris en main le très épineux dossier du sauvetage de l’école nigérienne. Avec des taux de réussite pour l’année 2021 de 20% pour le BEPC et de 29% pour le baccalauréat, l’école nigérienne ne s’est jamais aussi mal portée. Mais surtout en matière de sécurité que le changement de paradigme est plus perceptible dans la nouvelle gouvernance. Pour le nouveau président nigérien, le départ des forces étrangères du Sahel, y compris du Niger, est envisageable et ne doit pas être perçu comme un drame. D’ailleurs, en raison, a expliqué Bazoum, de la doctrine de non engagement des troupes au sol, les forces étrangères n’ont pas apporté aux armées nationales la valeur ajoutée qui était tant espérée dans la lutte contre les groupes terroristes. « Barkhane est un échec. Mais, un échec collectif », avait affirmé le nouveau président nigérien sur des chaines de radio et de télévision internationales françaises.  

Autre signe majeur de rupture avec l’ancienne approche, le président Bazoum s’est engagé à ramener d’ici au 31 décembre dans leurs villages l’ensemble des déplacés internes de la région de Diffa, sud-est du Niger, soit environ plus de 100.000 personnes qui ont fui Boko Haram. De retour de deux semaines de vacances dans son village de Tesker, dans le centre-est du Niger,  Bazoum sait qu’il lui faudra aller bien au-delà des gestes qu’il a déjà posés pour convaincre ses compatriotes, particulièrement les plus sceptiques, que le pays est en train de tourner la page des années de gestion calamiteuse de son prédécesseur et ex-mentor. Il est particulièrement attendu sur la lutte contre la corruption et les détournements de deniers publics. Un des dossiers tests de sa volonté de s’attaquer à ce fléau, qui a tant miné son pays, sera l’affaire des détournements des fonds au ministère nigérien de la défense estimés à près de 78 milliards de FCFA. 

 

  

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)