Niger : Apaiser le cœur des parents des victimes

Des enquêteurs des droits humains prient devant une fosse commune.
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Le président du Réseau Panafricain pour la Paix, la Démocratie et le Développement (REPPAD), Abdoulaye Seydou, raconte à Mondafrique l’enquête qui a conclu à la responsabilité d’éléments de forces de défense et de sécurité dans des massacres dans le nord-ouest du Niger.

Le REPPAD est une organisation de promotion, de protection et de défense des droits humains qui a participé, aux côtés de la Commission Nationale des Droits Humains (CNDH), à l’enquête sur la disparition de 102 personnes civiles à Inatès, au Niger, en mars et avril derniers. Partenaire de la CNDH, le Réseau met en œuvre le projet « Conflits et Fragilités », qui a pour objet de contribuer à la transformation des conflits dans les régions de Diffa et Tillabéry, à travers la lutte contre la radicalisation et les violations des droits humains fondamentaux, le renforcement des capacités de la société civile et la participation citoyenne.

Abdoulaye Seydou

Mondafrique : Racontez-nous la genèse de cette enquête hors du commun.

Abdoulaye Seydou : Conformément aux principes de Paris sur les Institutions Nationales des Droits Humains, la CNDH travaille étroitement avec les organisations de la société civile dont la nôtre, le REPPAD. Elle est, depuis un an, notre partenaire institutionnel dans le cadre du projet « Conflits et Fragilités », qui prévoit que nous enquêtons en collaboration avec la CNDH sur les cas d’atteintes aux droits humains. Ainsi quand les allégations ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux et à la suite des informations préliminaires recherchées par la CNDH, nous avons décidé d’investiguer sur cette question, en raison du contexte et aussi du nombre important de personnes déclarées disparues.102 personnes, c’est énorme ! 

La CNDH a informé le ministre de la Défense de son intention de diligenter une mission d’enquête, d’investigation et de vérification en vue d’établir la véracité des faits. Le Ministre de la Défense nationale a accueilli favorablement cette proposition et s’est engagé à apporter tout l’appui sécuritaire nécessaire au bon déroulement de la mission. Sans lui, cette mission n’aurait pas été possible. En effet, les massacres ont eu lieu dans une zone en proie à l’insécurité et l’armée devait donc assurer notre sécurité.

Avant de se rendre sur le terrain, la CNDH s’est entourée des moyens nécessaires. Conformément à ses pouvoirs, elle a réquisitionné un médecin légiste, la gendarmerie et un spécialiste des affaires juridiques au Ministère de la Défense. La mise à disposition de ces ressources humaines et le dispositif de sécurité témoignent, pour moi, de la volonté politique de l’Etat et de l’armée de permettre à la CNDH de mener à bien et en toute indépendance cette mission. 

Mondafrique : Cette mission s’est déroulée dans quel climat ? On imagine un contexte plutôt difficile.

A.S. : Effectivement. Il s’agissait d’une mission hautement complexe. D’abord, au regard du contexte sécuritaire dégradé dans la zone. Des coups de feu ont été tirés pendant que nous étions en réunion de débriefing à Ayorou après avoir ouvert la 3e fosse. Mais nous savions que pour ce genre de travail, il faut avoir le courage de prendre des risques. Nous sommes donc retournés une deuxième fois sur le terrain pour lever certaines zones d’ombre et visiter le reste des fosses.

Mondafrique : Certains Nigériens s’inquiètent des financements extérieurs de l’enquête et mettent en doute votre indépendance.

A.S. : Nous sommes une organisation panafricaine qui compte d’abord et en premier lieu sur ses propres ressources. La CNDH est l’une des rares institutions qui fait montre d’indépendance et qui reste crédible aux yeux des Nigériens. La décision de mener cette enquête a été prise en toute indépendance par la CNDH, conformément à son mandat constitutionnel. Elle a été menée avec la pleine implication des autorités politiques et militaires. Mais il est vrai que cette mission était complexe aussi au regard du coût. La médecine légale est une activité scientifique qui coûte excessivement cher. Il nous fallait aussi des voitures adaptées. Et la CNDH a des moyens limités.

Fouille d’une fosse commune à Inatès.

Mondafrique : La sensibilité aussi du sujet rendait votre enquête très délicate.

A.S. : Effectivement. Avant notre départ, nous ne savions pas ce que nous allions découvrir sur le terrain, si les allégations étaient fausses ou fondées. Mais le gouvernement avait déjà fait connaître sa position sur la question, à savoir que les allégations étaient fausses et que les exactions n’étaient pas de la responsabilité des forces de défense et de sécurité, ce qui a entraîné une certaine réserve des autorités administratives locales. Autre aspect, aucune initiative, ni de la gendarmerie ni du gouvernement, n’avait entendu les témoins. Enfin, il nous fallait faire appel à l’armée pour nous escorter et c’est la même armée qui intervient dans la zone. Par exemple, en ce qui concerne les fosses situées dans des lieux reculés, notre sécurité était assurée par l’opération Almahaou elle-même.

Mondafrique : Quelle a été l’attitude des forces de défense et de sécurité à votre égard ?

A.S. : Elles avaient une mission, celle d’assurer notre sécurité en se positionnant à un périmètre bien précis. Nous avions notre mission. Ça s’est très bien passé. Elles savaient que le ministre de la Défense et la hiérarchie militaire avaient donné leur soutien pour que la mission se passe en toute indépendance. Il faut hautement saluer le comportement du ministre de la Défense qui a mis en place, avec la CNDH, un comité de sécurité qui a grandement facilité le travail. Toute l’énergie déployée par les autorités militaires et la qualité de la collaboration entre nous et les FDS renforcent notre conviction que notre armée, bien que nos conclusions aient établi la responsabilité des éléments des FDS, reste une armée responsable et professionnelle.

Mondafrique : Cette mission était-elle importante, au-delà des droits humains, en termes de restauration de la confiance dans la zone ?

A.S. : Mais bien sûr ! Parce que l’un des objectifs les plus importants de la mission, c’était d’apaiser le cœur des parents des victimes, dont beaucoup ne savaient pas ce qui était arrivé à leurs enfants. Certains espéraient encore qu’ils se trouvaient dans des prisons ou ailleurs. Notre enquête va leur permettre de faire le deuil et elle va permettre à l’Etat d’assumer ses responsabilités pour restaurer la confiance avec les populations. Avec la vérité et la justice, les gens vont comprendre que ces actes ne sont pas l’œuvre de l’Etat en tant que tel ou de l’armée en tant qu’institution.

Au -delà de la justice, il faut aussi prendre des mesures humanitaires. Ces populations ont tout perdu. Nous avons constaté la présence de plus de 25 000 personnes déplacées internes à Ayorou, qui ont tout abandonné, leur cheptel, leurs champs, leurs biens à cause de l’insécurité mais aussi de ce qui s’est passé en mars et en avril.

Mondafrique : Cette enquête aurait-elle pu voir le jour sans les efforts des élus d’Inatès, qui ont consigné la liste des 102 noms ?

A.S. : Il faut saluer le courage des autorités locales d’Inatès et le comité de paix de cette localité, qui ont travaillé ensemble pour que les plaintes des parents des victimes soient portées à la connaissance du public. Ainsi que le courage du maire qui a mis son cachet et authentifié la liste.

Un feuillet de la liste des 102 noms de disparus dressés par les élus d’Inatès.

Mondafrique : Est-ce-qu’il était difficile, pour la mission, de partager ces conclusions avec le public ?

A.S. : Quand nous sommes partis pour mener cette investigation, toutes les hypothèses étaient sur la table. Et voilà ! C’est ce que nous n’espérions pas qui s’est retrouvé la vérité. Cette vérité, elle est difficile pour nous, pour la CNDH, pour l’armée et pour l’ensemble du peuple nigérien. Mais c’est moins pénible que de la connaître et ne pas la dire ou de dissimuler les résultats. Parce que ces communautés, ce sont des victimes; ils sont des Nigériens ; ils ont les mêmes droits que tous les Nigériens, notamment le droit à la vie et le droit d’être protégé. On ne peut pas truquer les résultats, sachant la peine dans laquelle sont ces populations innocentes. Ça serait les tuer une seconde fois.

Mondafrique : Lorsqu’on vous accuse de travailler contre l’armée, vous répondez quoi ?

A.S. : Je crois que la majorité des Nigériens ne le pense pas. Nous sommes une organisation panafricaine qui a toujours soutenu notre armée, que nous savons républicaine. Thomas Sankara, notre modèle, disait : « Un militaire sans formation politique, idéologique est un criminel en puissance ». Avec la CNDH, nous avons formé les FDS à Diffa et Tillabéry sur les droits humains et le droit international humanitaire. Chaque fois que l’armée a fait face à une situation difficile, nous l’avons soutenue publiquement. La CNDH est en permanence aux côtés de l’armée. Malheureusement, il y a, au sein de l’armée, un certain nombre d’éléments qui posent des actes qui ternissent son image. Ce sont ceux qui soutiennent ce genre d’acte abominable dans un Etat de droit qui sont contre notre armée et non ceux qui les forment et qui demandent de mettre fin aux abus. Nous, nous travaillons à restaurer la confiance entre la population et l’armée.

Mondafrique : Qui a donné l’ordre de commettre ces exécutions extrajudiciaires ?

A.S. : Il ne nous appartient pas de répondre à cette question. Ce sera le travail de la justice. Nous avons des éléments matériels, des noms, des numéros de téléphone qui peuvent être exploités par la justice, des prélèvements d’ADN qui ont été réalisés pour servir à des tests de filiation. Ce ne sera pas trop difficile de mettre la main sur ces personnes.

Mondafrique : La justice est-elle saisie ?

A.S. : Le ministre de la Défense a écrit à la CNDH que la justice était saisie de l’affaire.

Mondafrique : Vous avancez le chiffre de 71 morts, sur la base des corps trouvés dans les 6 fosses. S’agit-il du total des victimes?

A.S. : C’est le chiffre minimum. Nous n’avons pas pu retrouver la 7e fosse, à cause de l’installation de la saison pluvieuse. A l’endroit où le guide pensait trouver la fosse, il y avait de l’eau. Dans la 2e fosse, à Ikirbachane, il y a certainement plus de 30 corps. Mais c’est difficile à dire à cause de l’état de décomposition des corps. Cette fosse, très grande, peut contenir jusqu’à 40 corps ou plus. Enfin, parmi les personnes identifiées, plusieurs ne figuraient pas sur la liste des 102 noms. La mission a établi sa propre liste et elle compte plus de 102 noms.

https://mondafrique.com/la-commission-des-droits-de-lhomme-du-niger-confirme-des-executions-de-civils/

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