Ni guerre, ni paix en Syrie 

L’expert des questions militaires, Francis Balande, estime dans un entretien à la revue « Politique Étrangère » que les positions des principaux protagonistes en Syrie sont désormais gelées et le pays éclaté en plusieurs zones d’influence qui cohabitent

« Nous sommes dans un conflit gelé car les grandes offensives sont terminées depuis avril 2020, date de la dernière avancée de l’armée syrienne à Idleb. Les belligérants campent sur leurs positions respectives, qu’il s’agisse des acteurs internationaux (Russie, États-Unis, Turquie, Iran et Israël) ou des acteurs locaux (régime syrien, Forces démocratiques syriennes [FDS], le groupe djihadiste Hayat Tahrir al-Sham et autres milices rebelles). Le seul qui ne respecte pas ce modus vivendi c’est Daech, qui est retourné dans la clandestinité après la chute de son dernier fief territorial, Baghouz en mars 2019. L’organisation terroriste a recruté une nouvelle génération de combattants, qui multiplient les attaques contre les FDS et l’armée syrienne. En janvier 2022, Daech a lancé une attaque d’envergure contre la prison de Hassaké, où se trouvent des centaines de combattants prisonniers.

Accrochages sporadiques

Dans le reste de la Syrie, nous avons toujours des échanges de tirs sur les lignes de front et des opérations internes aux différentes zones. Ainsi, à Deraa, l’armée syrienne a repris des quartiers tenus par les ex-rebelles durant l’été 2021 sur le même mode opératoire que lors de la reprise d’Alep ou de la Ghouta. Enfin, il faut ajouter aux conflits intérieurs, les raids de l’aviation israélienne sur les positions iraniennes et du Hezbollah en Syrie. Mais globalement la Syrie connaît depuis plus de deux ans une paix relative. Il semble que les acteurs internationaux se soient neutralisés et, comme quasiment tous les acteurs locaux leur sont inféodés, un cessez-le-feu s’est de facto imposé sur le pays.

Cependant, il s’agit d’une situation en trompe-l’œil car les buts de guerre des différents acteurs ne sont pas du tout atteints. La Russie et l’Iran veulent que la Syrie retrouve son intégrité territoriale. Les États-Unis s’opposent à l’élargissement du corridor iranien. La Turquie veut une zone de sécurité dans le nord et détruire toute velléité d’autonomie kurde. Quant à Israël, elle estime que sa sécurité est directement menacée par la progression de l’influence iranienne en Syrie. Sur le plan international, nous avons donc tous les éléments pour une reprise du conflit puisqu’aucune conférence de paix sérieuse sur la Syrie n’est programmée.

Fragile statu quo

La reconstruction du pays est impossible. D’une part, la guerre se poursuit sur le terrain économique notamment, avec les sanctions américaines, le blocus turc vis-à-vis des Kurdes et le véto russe à l’Organisation des Nations unies (ONU) sur l’aide transfrontalière. D’autre part, l’épée de Damoclès qui pèse toujours sur un pays ruiné, par une décennie d’un conflit sanglant et destructeur, n’encourage pas les investisseurs.

La situation économique continue de se dégrader alors que nous avons l’impression que la Syrie touche le fond déjà depuis plusieurs années. Désormais, le pain est rationné et fabriqué avec de mauvaises farines de blé, soja et maïs mélangées ; l’électricité n’est fournie que quelques heures par jour ; l’eau domestique est aléatoire pour la majorité de la population et avec la sécheresse la production agricole s’effondre partout dans le pays.

iToutes les personnes que j’ai rencontrées au cours de mon dernier voyage dans le pays (janvier 2022) cherchent à émigrer par n’importe quel moyen. La désespérance et la frustration poussent les jeunes dans les bras des extrémistes : les milices pro-iraniennes du côté du régime et bien sûr Daech et Al-Qaïda de l’autre côté du spectre. Le dégel du conflit peut donc venir aussi par le bas.

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